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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Le Livre du Caire : analyse en Matriochkas

Le Livre du Caire : analyse en Matriochkas

Le fait d’avoir intégré le mot « livre » aux différents chapitres de Léon L’africain, Amin Maalouf met en valeur le fait que chaque partie pourrait être lue, comme un livre entier, indépendamment de la précédente ou de la suivante, bien que ceci reste discutable : un certain enchaînement exige une lecture minutieuse au préalable. Tout le livre revêt une structure emboitée, qui nous donne l’impression de tenir entre les mains poupées russes sans pour autant perdre la valeur – ou en gagner – selon la taille : à l’intérieur du livre, il y a des livres, dans lesquels les événements sont arrangés par années et mois, selon le calendrier musulman. En revanche, il est tout à fait possible de réaliser une analyse se basant sur les différentes dimensions qu’englobe Le livre du Caire, avec un va et vient permanent permettant de lier les thèmes éparpillés. Même si les dimensions sont enchevêtrées, il serait plus judicieux de les étudier une par une, selon un certain ordre prioritaire de fréquence d’apparition et de pertinence, et inversement.

La politique de l’égocentrisme

C’est l’inébranlable arrière-plan de l’histoire entière, la couleur du fond d’une toile qui se développe au fur et à mesure que la plume de l’écrivain tisse les événements.

Au milieu d’un peuple qui souffre de la peste et par conséquent d’un nombre interminable de cadavres tapissant quotidiennement la terre, « le sultan se dépêcha d’annoncer qu’il hériterait lui-même l’équipement »1 des soldats morts par l’épidémie. L’humain, à cette époque, est matérialisé, réduit à la valeur de ce qu’il possédait lorsqu’il était en vie, ce qui banalise la mort aux yeux du souverain même, supposé donner l’exemple de solidarité et d’union à son peuple, pour surmonter cette catastrophe. Aucun des lecteurs modernes ne serait choqué par un tel manque d’humanisme, étant donné que de nos jours, les exemples ne nous manquent point. Le narrateur précise que la négligence royale « se passait deux mois avant [son] arrivée, au moment où la peste était plus meurtrière. Mais le souverain se désintéressant maintenant de l’épidémie »2, se fait plutôt des soucis pour une maladie qui a atteint son œil et risque, dit-on, de le rendre aveugle. La mort, incarnée dans l’épidémie de la peste, ravageant son peuple, est mise sur un même pied d’égalité que la souffrance oculaire d’un roi. Ceci témoigne d’un égocentrisme sans pareil et d’un grand manque du sens du sacrifice ; le sacrifice, cette valeur qui distingue généralement un gouvernant responsable d’un autre qui est négligeant, et dont le manque contribue peu à peu à fragiliser le royaume et ses bases visiblement boueuses. En effet « un empire musulman était en train de naître et [un] enfant le menaçait »3 : c’est le prix à payer de chaque gouvernance qui n’a pas de valeurs solides sur lesquelles elle se base et qui, pour régner aussi longtemps, s’accoude sur le bien-être du peuple et l’utilise comme pilier à sa propre prospérité, et qui, pour des intérêts personnels, justifie les décisions politiques par « des mauvaises impulsions »4 irréfléchies, d’où la perte de confiance du peuple envers son roi : « En temps d’épidémie, les gens de les rues se montrent courageux, la puissance du Sultan paraissant bien frêle face à celle du Très-Haut. »5 Effectivement, ravagé et par la catastrophe et par l’irresponsabilité d’un souverain égocentrique, le peuple sent le besoin de compter sur ses propres moyens bien qu’ils soient boiteux et inefficaces.

Instinctivement, nulle personne réfléchie ne peut s’empêcher de se demander si la véritable épidémie était la peste, ou plutôt un politicien qui tricote les bêtises à flot.

Dieu… cet espoir superstitieux

Dans toute cette déchéance politique, et au milieu de ces ravages épidémiques impitoyables, le peuple avait besoin d’un espoir suprême vers lequel se tourner et auquel s’attacher. Ayant la certitude qu’aucun pouvoir terrestre ne pouvait réaliser cette satisfaction intérieure en dépit des imperfections innombrables qui les entouraient, Dieu s’avérait l’unique recours quand les soucis s’amassaient pour une compassion complice.

Mis à part l’apparition de l’oxymore dans le couple des verbes « bénir » / « punir »6 dans la même phrase, et les comparaisons des humains aux prophètes à travers les traits de caractères qui les inspirent comme « le courage d’Abraham »9, il serait rigoureux d’expliciter les différentes manifestations religieuses, notamment celles de Dieu, parmi lesquelles nous pouvons dire que d’une part, Dieu revêt l’image du démiurge, absolu maître des débuts, qui trace les destins et façonne les fins ; et que l’intrusion humaine, dans le cours de la vie, est nulle. En effet « il revient à Dieu de préserver ou faire périr. »7 D’autre part, Dieu est écarté, dans certaines situations, pour laisser la supériorité à la société et à son jugement. Ceci est perceptible à travers la réplique : « Ce qui est vrai n’est important que pour Dieu, pour nous, l’essentiel est ce que les gens croient. »8 condamnant la déviation morale de Haroun aux yeux de la société, l’innocentant aux yeux de Dieu.

Outre que ces manifestations divines répertoriées en nomenclature, Le livre du Caire est imbibé de preuves de la tolérance du peuple égyptien à cette époque-là. Le compte des jours et des mois est certes tenu selon un calendrier musulman, d’où la mention du « mois de Safar »10. Ceci n’empêche de donner son équivalent chrétien dans la même phrase « la veille des Pâques »10. Quoi de plus tolérant qu’une intersection de calendriers ! Il arrive même d’expliquer et d’expliciter l’importance d’un mois chrétien pour, aussi bien les chrétiens eux-mêmes, que les musulmans, puisque « Misori est dans l’année copte le mois où on culmine la cure des eaux »11 et non Safar ou Ramadan.

Même si cette tolérance paraît enracinée dans le peuple, elle demeure cependant nuancée, capable d’être agitée par quelques dépassements qui sont, toutefois, insignifiants par rapports à d’autres. Dans une arrogance religieuse indiquant que « L’Egypte a bien dû mériter d’être musulmane quand le Nil et la peste suivent encore le calendrier des pharaons »12, la réaction rattrape promptement la tolérance qui règne pour gommer toutes sortes d’égratignures : « A sa manière de baisser les yeux, j’ai dû comprendre que lui-même n’était pas musulman. Il s’affaira aussitôt : il se fait tard. Je crois que je dois hisser les voiles. »12. L’immédiateté d’une réaction pacifiste ancre la valeur de la tolérance qui s’intensifie davantage par la suite : un chrétien qui confie sa maison à un musulman et lui propose avec toute la bonté d’âme qu’un humain puisse avoir : « Il y a dans la maison une croix et une icône, si elles t’offensent, tu peux les décrocher et les ranger dans un coffre jusqu’à mon retour. »13 Il n’y aurait peut-être pas d’exemple plus illustrant le respect de la différence : les croyances sont à peine désacralisées afin d’assurer le bien-être d’autrui.

Sitôt qu’on s’habitue à l’effet paillette de la tolérance, l’auteur nous plonge dans le gouffre obscur, effrayant et nauséeux de la facette la plus laide de l’islam, où dirait-on, de toute croyance qui prône le châtiment par la torture physique pour chaque crime commis, qu’il soit minime ou grandiose. Le fait de « payer la jizia »14 par les non musulmans reste la forme la plus adoucie de l'intolérance, remarquable même par les moins attentionnés. Cette laideur se manifeste résumée dans le dicton suivant : « il ne faut pas contempler la mort du haut de sa monture. »15 Ce que nous pourrions percevoir à travers un tel énoncé, c’est qu’il est crucial d’assister aux spectacles et festivités sanguinaires que représentent les châtiments, sans que cela écœure le spectateur, mais au contraire, il doit être constamment rappelé que d’une part nous sommes tous voués à la mort – la peine du crime d’être humain – et d’autre part que chaque crime terrestre est forcément châtié.

Il n’était pas suffisant de rôder autour de la mort, l’auteur nous la défile à travers une description minutieuse : « le bourreau s’approcha, tenant des deux mains une lourde épée et d’un seul coup trancha l’homme en deux. »16 D’un geste héroïque, la vie d’un humain prend fin. Il aurait peut-être été miséricordieux d’achever le criminel sans le faire souffrir ; d’aileurs, l’auteur ne manque pas de préciser que la peine de mort était plutôt salvatrice devant toutes les souffrances qu’on pouvait infliger au coupable : « Au milieu de la troupe, un individu se trainait, torse nu, les mains tendues, en avant, attachées avec une corde que tirait un cavalier. »17 Comment une telle contradiction – tolérance et intolérance – puisse exister à l’intérieur de la même idéologie ? Et comment, en se rendant compte de l’existence de telles contradictions à l’intérieur d’une idéologie pouvons-nous l’adopter ?

Le fil qui relie, verticalement, Dieu à l’humain, s’avère frisé par les maintes superstitions qui coulent tout au long du récit, n’excluant aucune classe sociale. Tout le monde avait remarqué « l’épidémie s’était déclarée au lendemain d’une violente tempête et de pluies torrentiels »18 et que tout ceci n’était que « des signes évidents de la colère du ciel et de l’imminence du châtiment »18. Aucune possibilité d’expliquer le phénomène d’une manière pragmatique – bacille et de contagion : Dieu, le maître absolu du monde inflige les affres de sa colère destructrice aux humains coupables d’une manière ou d’une autre.

Le Sultan, lui-même, adopte comme précaution quelques superstitions insensés sans aucun dessein certain : il ajoute un accessoire sa tenue habituelle et interdit quelques pratiques impies bien qu’assez communes ; il « décida, pour se préserver de la peste de porter aux doigts deux bagues de rubis et décréta l’interdiction du vin et du haschisch ainsi que le commerce des prostituées. »19 Comment une pierre est-elle supposée chasser la peste ? Il n’est guère étonnant pour un peuple qui vénère la Pierre Noire de croire maintenant aux pouvoirs intarissables d’un simple rubis.

Le sultan n’échappe pas au charme de la superstition pour justifier l’ironie du sort qui s’empare de lui à travers une maladie qui l’accable : « sa maladie était un châtiment du Très Haut »20 croyant fermement que le Créateur le débarrassera de sa maladie s’il procède par « réparer le mal » et qualifier sa décision politique de « mauvaise impulsion » afin « d’attirer sur son œil la miséricorde de Dieu »20. Le sultan va jusqu’à décider de s’opérer « vendredi après les prières »20 y aurait-il une manifestation plus explicite de l’ignorance que cette immersion totale dans le gouffre des superstitions inutiles et inefficaces ?

Une des raisons les plus approuvées qui détournent de la voie correcte dictée par Dieu est la femme et ses charmes irrésistibles. L’auteur ne manque pas de nous le faire savoir à travers sa réplique : « Depuis mon arrivée en Egypte, je n’avais jamais manqué la prière solennelle du vendredi. Mais ce jour-là, je le fis sans trop de remords ; après tout, c’est le Créateur qui avait fait cette femme si belle et c’est Lui qui l’avait mise sur mon chemin. »21 Dans la souffrance comme dans les délices, Dieu se trouve ou vénéré comme le guide ultime de nos destins, déjà tracés uniquement par lui, ou accusé, lui-même, de nous détourner de la voie qu’il nous dicte. Au fond, la position de tout croyant s’avère assez flou par rapport à l’idée de Dieu : il décide de nos destins, nous punit pour le mal qu’il a décidé de nous injecter, nous châtie pour les déviations qu’il s’acharne à placer sur notre parcours de vie. Pourquoi croirait-on à une source de mal si nous pouvons, finalement, avoir recours à notre propre conscience pour décider nos propres actions, éviter les fossés qui pourraient nous rencontrer et soigner les maux concrètement et raisonnablement ? Dieu, n’est-il pas une superstition en lui-même ? Une icône mirifique ? Un « rubis » sans pouvoir efficace ? Dieu, étant une superstition qui soulage, n’est-il pas finalement l’exil tant souhaité pour chaque voyageur ?

L'époque au galop, la femme tient les rênes !

La représentation de la femme dans le livre du Caire est assez nuancée pour nous livrer une analyse riche. « Entre femme de bourgeois »22 et « femme de soldat »22, femme soumise et femme audacieuse, le portrait féminin du siècle se dresse à travers des fragments épars éparpillés tout au long du livre.

L’auteur dépeint, sans contenance, différents portraits de femmes pour élucider l’esthétique féminine de l’époque : « de belles femmes richement habillées, étaient tassées avec leurs enfants, l’air ahuri […] Certaines portaient sur le front des bijoux en guirlandes et sur la tête des coiffes hautes et étroites. »23

Le portrait n’est pas uniquement le fruit d’un objectif oculaire qui balaye le paysage entier, mais enfanté aussi par une attention auditive. C’est ce que le narrateur nous fait savoir en entendant « la voix de Nour »24 qui lui ont parvenue dès qu’elle « fit son entrée »25. Il l’a trouvée assez « poignante [et] digne »24 pour être passée inaperçue. L’analyse serait boiteuse si elle ne focalise pas aussi bien sur la voix que sur l’effet de surprise qui en découle : « La Circassienne fit son entrée »25. Le passé simple, qui indique un procès accompli dans le passé, revêt aussi l’intérêt de la surprise et de l’imprévu. Ce qui nous amène à évoquer un autre aspect de la femme, telle que le narrateur nous la brode : la femme surprenante qui brise la monotonie de la vie. C’est ce qu’approuve le narrateur : « Je me serais engourdi à jamais dans les délices et les affres du Caire si une femme n’avait choisi, cette année-là, de me faire partager son secret le plus périlleux. »26 La femme, selon cette citation, est auréolée d’un halo de mystère et avec laquelle le goût soporifique de la vie quotidienne n’a pas de place. Elle éveille des questions dont les réponses élèvent l’intensité du mystère et de l’étonnement. A la vue de Nour, une avalanche de questions et d’incertitudes se sont faufilées dans la conscience du narrateur : « Etait-ce son visage si beau, et pourtant si découvert, seule une écharpe de soie noire retenant sa chevelure blonde ? Etait-ce sa taille, si fine, dans cette ville où ne sont appréciées que les femmes abondamment nourries ? Ou peut-être la manière ambiguë, déférente mais sans empressement, avec laquelle Akbar dit « Altesse ! ». »27 Au milieu de la grossièreté de goûts, ce raffinement incarné en une femme vient surprendre le narrateur comme nulle autre femme ne l’a fait. Au fur et à mesure qu’il s’entretient avec elle, la perspicacité de son argumentation l’éblouit : Elle fixe un prix pour le tapis qu’elle était venue vendre – seuls les hommes étaient capables de marchander ainsi – « trois cents dinars, pas moins ! »28 A la première tentative d’aide, elle dresse des barrières, sans toutefois manquer de « [rougir] »29  : « Une femme n’accepte pas de cadeau d’un homme auquel elle ne peut montrer sa reconnaissance. »30 Elle s’évite implicitement tout ennui qui pourrait diffamer son honneur qu’elle défend par elle-même, différemment aux femmes de son époque. Que pourrait-on prévoir de la part d’une femme qui étale la tradition en miettes devant nos yeux en annonçant « je te présente mon nouveau mari »31 sans que l’homme concerné le sache ? On attend, justement, d’elle qu’elle brode son propre sort, délibérément, et qu’elle décide de sa vertu loin des codes figés de la religion et de la société. Ceci est clairement perceptible à travers la nudité qui a régné sur l’un de ses portraits : « Sa chevelure défaite tomba en premier puis sa robe. Autour de son cou dénudé d’étalait un collier de rubis, la pierre centrale pendulant fièrement entre les seins. Autour de la taille nue, une ceinture fine en fils d’or tressés. Jamais mes yeux n’avaient contemplé femme aussi richement dévêtue. »32 Nous avons l’impression que les yeux du narrateur sont l’objectif d’une caméra, de déplaçant en fondu-enchaîné, se promènant librement tout au long du corps de Nour qui ne se contente pas d’être une image mais « colla sa monture [à celle du narrateur] et écartant son voile, posa un baiser sur [ses] lèvres »33 Elle donne à cette scène sensuelle une dimension mystique, puisque le narrateur lui-même exprime la spiritualité qui s’en dégage en disant : « Dieu, je serais resté ainsi jusqu’au jour du Jugement. ! »33 Jamais une femme qui décide délibérément de ce qu’elle voudrait faire, en émettant des concession sagement réfléchies, et en affirmant : « j’enlève le voile si je veux plaire à tous les hommes ; je le porte si je ne veux plaire qu’à un seul »34 ne donnerait à une scène charnelle un teint pornographique ; au contraire, comme il a été précédemment mentionné, elle l’épice d’un mysticisme qui n’a semé aucun regret au cœur d’un homme s’esquivant, pour la première fois, à la prière solennelle du vendredi.

Même si elle a une part de soumission dans sa vie, elle reste insignifiante : « [son] mariage fut simple, puisqu’elle était veuve »36 certes. Mais cette injustice sociale ne l’empêche en aucun cas d’être cultivée jusqu’à embarrasser le narrateur qui décrit les pyramides comme des « bâtisses rondes ». Là, Nour « fût prise d’un rire franc et dévastateur »35 Elle fait, par la suite, preuve de sagesse en exprimant les limites de l’objectivité d’un récit de voyage : « Quand un voyageur raconte ses exploits, il devient, il devient prisonnier des gloussements admiratifs de ceux qui l’écoutent. Il n’ose plus dire « je ne sais pas » ou « je n’ai pas vu » de peur de perdre la face. Il est des mensonges pour lesquels les oreilles sont plus fautives que la bouche. »37

Devant les femmes qui « ne [disent] rien » et dont « seuls [les] yeux parlaient »38 Nour brave les réflexions dévalorisantes telles que : « Devant l’adversité, les femmes se plient et les hommes cassent […] On m’a appris à me soumettre. »39 avec des questions bien menées qui éveillent le moindre fragment de conscience qu’un interlocuteur puisse avoir : « De quelle pâte es-tu fait pour accepter de perdre une ville après l’autre, une patrie après l’autre, une femme après l’autre, sans jamais se battre, sans jamais regretter, sans jamais te retourner ? »40 élevant ainsi la femme au rang de la patrie et de la destination, au rang de l’incarnation même d’un dessein de voyage, d’exil et d’enracinement dans l’origine, lui épargnant aussi la réputation d’une « chanteuse arrêtée sur simple dénonciation [laquelle] le sultan en personne a soumise à la question pendant que les gardes lui comprimaient les pieds. »41 dans le simple but de lui soutirer son argent.

Entre la soumission et l’audace, c’est plutôt l’audace qui triomphe, une audace assez raisonnable pour donner à la femme le statut d’un être humain respectable, entier, responsable de lui-même. Ceci nous pousse à focaliser davantage sur la dimension psychologique du roman.

Brève psychocritique des protagonistes

On ne peut en aucun cas lire le livre du Caire et ne pas faire attention à l’analyse minutieuse de la psychologie des personnes – notamment la femme, précédemment étudiée – qui découle des situations vécues, des réactions et des circonstances dans lesquelles vivent ces mêmes personnages.

L’épidémie, source génératrice de la mort, provoque un instinct défensif qui se manifeste à travers l’égocentrisme du sultan qui « se désintéressait de l’épidémie »42 et tente de sauver ce qui reste à sauver dans son propre corps. Ce n’est plus une question d’entraide collective mais d’amour propre et d’individualisme.

Ce même esprit qui se tient perpétuellement à la défensive, développe un caractère débrouilleur dans chacun des survivants de la peste : puisque « le prix des denrées a subitement augmenté, c’est le moment d’aller au vieux port, vendre [la] cargaison et d rentrer enfin chez [soi] »43. Il faut donc apprendre à saisir la première opportunité qui s’offre à nous, car, telle une vie, elle ne s’offrira pas deux fois.

La manifestation de l’auto-défense réside aussi dans le refus catégorique de la générosité gratuite, dans le simple but d’aider. Tout est basé sur des attentes et des faveurs réciproques. Tel est le cas du copte qui cède sa maison, sans la vraiment céder : « Ce n’est pas une faveur que je te fais, noble voyageur, car si ma maison demeurait sans maître, elle serait la proie des pillards, surtout en temps difficiles. En acceptant, tu m’obligerais et tu résoudrais un problème qui me préoccupe. »44 Nous pouvons aussi en déduire, que ces « temps difficiles »44 où la mort frappe aléatoirement aux portes, l’instinct de survie pousse les gens à user de tous les moyens qui leur sont possibles : le vol, ayant comme emblème « la fin justifie les moyens », et c’est même « la faim qui justifie les moyens ».

Au milieu de ce climat général agressif, il reste quand même des exceptions louables. Comme réponse à un propos assez offensif pour sa croyance, le copte choisit délibérément un cheminement de réponse pacifique et une réaction plutôt inférieure à l’action initiale : « A sa manière de baisser les yeux, à son sourire confus, je compris que lui-même n’était pas musulman. »45 il pousse cette paix à son extrême pour proposer au locuteur : « Il y a dans la maison une croix et une icône. Si elles t’offensent, tu peux les décrocher et les ranger dans un coffre, jusqu’à mon retour. »46 Tel un fil électrique conducteur, ce respect a engendré une tolérance réciproque confirmé par le narrateur lui-même : « Je lui ai promis qu’au contraire, rien ne serait déplacé. »47

Il ne faut cependant pas être trompé par cette tolérance, elle est exceptionnelle. Il règne un climat de grande insécurité jusqu’à soupçonner toute personne qui passe dans la rue, surtout dépassant l’heure couvre-feu. Le narrateur, lui-même, a vécu cette situation embarrassante : « deux soldats venaient à ma rencontre, pas et regards inquisiteurs. »48. Il ne faut pas manquer d’ajouter que l’insécurité réside même à l’intérieur des personnages, et que chacun d’eux cherche à se rassurer à travers l’autre, avec un léger sens de désintérêt. Ceci est perceptible à travers l’exemple du jardinier qui ne connait pas le nouveau maître de la maison mais qui, en dépit de tout ceci, lui livre une confiance aveugle. Le narrateur le confirme : « Mon assurance l’avait rassuré »49. La confiance joue l’effet domino : elle est, par conséquent, contagieuse, sauf sur le plan formel puisque « certains voyageurs étaient fouillés jusqu’à la culotte, à l’arrivée comme au départ. »50 Il fallait prendre les précautions nécessaires pour ne pas rendre la situation plus apocalyptique qu’elle ne l’est déjà.

Dans ce climat d’insécurité, même le voile religieux revêt l’intérêt de déguisement. C’est ce qu’approuve Nour en disant : « C’est bien pour ne pas être reconnue que je suis voilée. »51

Le malaise général se traduit aussi à travers la réaction psycho somatique du narrateur en regardant le châtiment carnavalesque infligé au voleur, le vivant même à sa place : « Je détournais les yeux ressentant au ventre une contraction si violente que mon corps paralysé faillit tomber comme une masse. »52 la réaction est poussée à son extrême par l’immédiate fuite du narrateur qui « tourn[a] bride et [s]’éloigna »53. Même l’oublie de cette scène violente n’est pas du tout garanti, ayant un « esprit émergeant lentement de ses brumes »54, le narrateur, « pour tenter d’oublier, décid[a] de vaquer à [ses] occupations »55

Le narrateur a ainsi dépassé le stade de la découverte de son exil temporaire où il « [se] serait engourdi à jamais de délices et des affres du Caire »56 pour se sentir un éternel étranger : « Tous les passants me regardaient »57, un « désagrément »58 connu par tous les voyageurs. Il le sentait incessamment même s’il « rencontrait des notables et faisait des affaires »59 et même s’il devenait propriétaire de « [son] âne, [son] fruitier, [son] parfumier, … »60 et « la ville [sienne] »61 d’où il éprouvait « un immense bien être »62 et en dépit même de « l’irrésistible envie de [s]’habiller à l’Egyptienne »63 en rangeant ses habits de Fassi « consciencieusement pour le jour où [il] repartirait »64 : idée incertaine, quoique envisagée. Il croyait « avoir atteint l’oasis des sources fraiches »65 il admet que le voyage et l’exil n’est qu’un purgatoire, jamais la dernière demeure, une source de bonheur et de passion justement par son instabilité et sa capacité à nous livrer cette identité plurielle, tout en restant unique : le monde nous appartient, sans que appartenions à un seul fragment du monde. Il affirme cette idée en disant : « Entre l’Andalousie que j’ai quittée, et le paradis qui m’est promis, la vie n’est qu’une traversée. Je ne vais nulle part, je ne convoite rien, je ne m’accroche à rien, je fais confiance à ma passion de vivre, à mon instinct de bonheur. »66 A son retour à Fès, il « avait revêtu ses habits maghrébins »67 mais « l’herbe avait poussé »68 et « [il] ne reconnut »69 presque rien. Il regrettait « paternellement »70 avoir « quitté Grenade »71, sa fille ainée dépucelée, son unique fille au fond. Et il se rend finalement compte, qu’en dehors de Grenade, « dans nulle autre cité on n’oublie aussi vite qu’on est étranger »72.

 

Références : (citations à partir de l’œuvre)

1 - p.223 / 2 – p.226 / 3 – p.242 / 4 – p.229 / 5 – p.224 / 6 - p 242 / 7 - p248 / 8 - p247 / 9 - p 242 / 10 - p244 / 11 - p225 / 12 - p.225 / 13 - p225 / 14 - p 226 / 15 - p233 / 16 - p 233 / 17 - p 232 / 18 - p 222 / 19 - p 223 / 20 - p229 / 21 - p242 / 22 - p254 / 23 - p 221 / 24 - p235 / 25 - p233 / 26 - p232 / 27 - p 233 / 28 - p236 / 29 - p236 / 30 - p236 / 31 - p 240 / 32 - p 241 / 33 - p240 / 34 - p238 / 35 - p240 / 36 - p244 / 37 - p240 / 38 - p247 / 39 - p254 / 40 - p258 / 41 - p 235 / 42 - p 226 / 43 - p225 / 44 - p224 / 45. 46. 47 - p 225 / 48 - p227 / 49 - p 228 / 50 – p 245 / 51 - p 238 / 52 p 232 / 53 p 233 / 54 p 233/ 55 p 233 / 56 p 232 / 57 p 228 / 58 p 228 / 59 p 228 / 60 p 231 / 61 p 228 / 62 p 228 / 63 p 231 / 64 p231 / 65 p 231/ 66 p / 67 p246 / 68 p 246 / 69 p 246 / 70 p / 71 p / 72 p 226

Bibliographie :

Amin Maalouf. (2008). Léon L’Africain. Livre de Poche : ISBN 9782253041931


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