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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Le mur des lamentations : connexion au débile

Le mur des lamentations : connexion au débile

J’ai toujours adoré me plaindre, me lamenter. Longtemps, je l’ai fait en amateur, pour un rien, devant un public confidentiel. Et puis un jour, frappé par le destin, j’ai décidé de faire victime de compétition. Pas simple ! La concurrence est rude. Il faut savoir gémir sans lasser, communiquer tout en restant naturel, attendrir sans écoeurer. 

Heureusement, les gens sont gentils, ils vous aident à réussir. L’époque aussi est propice. Elle assure le soutien psychologique, fournit les kleenex et prend les photos.

Pour ma part, j’ai ouvert un blog. J’y gémis sans faillir et quand je suis à court, je copie-colle du Christine Angot. Personne ne s’aperçoit de rien.

La vérité, c’est qu’il existait une vie à côté de la vie, et que cette vie, c’était les blogs.

Il y en avait de toutes les couleurs, de tous les tons et pour tous les goûts. Les Français de sept à soixante-dix-sept ans y déroulaient le film de leur vie quotidienne, de leurs petits et gros problèmes, le tout sans la moindre réserve.

Les femmes y contaient leur grossesse, des bourgeoises mariées y expliquaient pourquoi elles se soumettaient sexuellement au meilleur ami de leur fille, des potaches notaient au moyen d’étoiles comparables à celles du Guide Michelin tous les cabinets de toilettes publiques de France et de Navarre.

Les chômeurs racontaient leur chômage, les licenciés leur plan social, les employés leur travail.

Un père dont la fille était dans le coma publiait des notes sur la vie de la belle endormie pour le jour où elle se réveillerait. Une mère décrivait à la première personne les six premiers mois du fils qu’elle avait mis au monde. Une autre établissait méthodiquement la main courante de ses séances chez l’analyste. Les adolescents, bien entendu, se répandaient en idioties dans un sabir atroce, et les étudiants appelaient à la rébellion, ou réclamaient un salaire. Les homosexuels confiaient leur solitude, les antieuropéens épluchaient tous les textes produits par la Commission européenne, des poujadistes dénonçaient anonymement le fiscalisme, tandis qu’un gamin de treize ans avait créé un site où l’on pouvait confesser ses fautes.

Javouetout.com

Moyennant quelques euros, le garnement vous expédiait une édition reliée des confessions les plus succulentes. Des centaines de brodeuses au point de croix s’étaient réunies en une communauté, et Alain Juppé lui-même avait décidé de rendre publics les secrets de sa vie intime.

Il avait réussi à démontrer qu’il était capable de sentiments, et notamment de souffrance, comme n’importe quel être humain.

L’époque pouvait commencer à le chérir.

C’était une fourmilière, une industrie, un monde parallèle où l’on annonçait la fin du monde, où l’on exhibait sa femme, où l’on vendait ses culottes sales, où l’on criait à l’esclavage, à l’antisémitisme, à la manipulation, au complot antiaméricain, au complot pro-américain, où l’on partageait sa recette du crumble aux pommes, où l’on décrédibilisait en moins de deux n’importe quel géant du pétrole en apportant la preuve qu’il faisait travailler des enfants.

On y vendait des concessions sur la Lune, des morceaux de la Grande Muraille de Chine et du Viagra par cargos entiers.

Des consommateurs déçus poussaient des télévendeurs au suicide. Des malades appelaient au don d’organes ou de cellules souches. Des miséreux proposaient un rein en soldes. Un site laissait le choix entre différentes catégories de call-girls (grosses poitrines, trans, Latines, Européennes).

Dans les profondeurs de cette nouvelle république, régnaient l’autogestion et une autre forme d’état civil. On s’y appelait Darkplaneur, Dukénois, JB, DS, E-Manuel, FM, Yannick G, Zorglub, Citrouille, Zazon... Il y en avait comme ça des milliers qui modifiaient leur identité pour venir alimenter une clameur dont la vigueur éclairait d’une lumière crue les drames qui se vivaient en surface.

Qui avait plongé dans cette nasse ne pouvait rejoindre l’une des rives sans porter sur la réalité un autre jugement. Les ego y explosaient comme des kamikazes, les femmes y montraient sans retenue l’intérieur de leur ventre, les hommes faisaient assaut d’éloquence et leurs colères incendiaient la Toile avec des couleurs de feux d’artifice. Des francs-tireurs circulaient sans adresse de blog en blog pour y crier leur vérité. Les communautés hippies se reformaient, on se donnait rendez-vous, on apparaissait, on disparaissait dans les forums.

Evidemment, toute la détresse du monde se retrouvait dans ces tuyaux pour y crier misère avec pignon sur rue. Les associations de victimes se battaient pour un nom de domaine. Un riverain obligeait sa municipalité à déplacer un feu rouge, une palissade ou à démissionner. Les scandaleux y laissaient des scoops qu’on se pressait de lire, si bien que des journaux, pourtant bien établis, faisaient faillite.

On y jouait sa musique, ses sketches, on y publiait ses poèmes. C’était un phalanstère, une terre promise où le barjot côtoyait l’artiste, l’artiste le baba cool, le baba cool le savant, le savant le singe et le singe la dominatrice qui à son tour tutoyait l’alter qui vouvoyait le trader. Et ainsi de suite. Chacun avait sa vitrine, son enseigne.

Il suffisait de naviguer d’un continent à l’autre et de cliquer sur « À propos de l’auteur » et on découvrait le pedigree d’un génie méconnu, d’un scribe illisible ou d’un fou furieux fiché par les Renseignements généraux.

Cette société secrète enterrait ses propres morts, disait ses sabbats, rendait ses hommages, avait ses stars. Tout ce monde était ignoré ou méprisé par ceux de l’extérieur qui ne comprenaient pas encore. Car à l’instar d’un régiment de termites, cette population à la démographie galopante allait tout bouffer un jour, peut-être plus sûrement que le Sud avalerait un jour le Nord.

Pas de conseil de l’Ordre, pas de police, pas de vigiles ni de code de la route mais des chiens errants, des vagabonds, des diseuses de bonne aventure. La société moderne prenait là tout son sens : individualisme, égotisme, transparence, coups tordus, exigence démocratique, revendications en tous sens, irrédentisme, nationalisme, prix cassés, débrouille, système D, sectarisme, cyberamour... Alors qu’on n’y comprenait plus grand-chose là-haut, cette nouvelle Atlantide cassait les repères tout en donnant d’autres. Il m’a suffi de quelques plongeons dans ces eaux-là, d’un ou deux coups de fil à Guilhem, pour ouvrir le mien.

Mon blog à moi.
Mon petit pavillon intime.
Mon Sam suffit perdu dans une banlieue du côté de nulle part.

Extraits de l’ouvrage de David Abiker Le mur des lamentations, éditions Michalon (2006)


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22 réactions à cet article    


  • La Taverne des Poètes 10 octobre 2006 12:32

    Vous oubliez « mon nombril ».

    Dans les egothématiques on se détend peu les zygomatiques !


    • Sam (---.---.183.225) 10 octobre 2006 12:53

      Attends, si j’ai bien compris, tu nous offres comme article un extrait de ton bouquin.

      Pas mal. T’as suivi les cours de Khan ?..Il offre sept pages sur les Bullocrates, dans Marianne.

      Mais lui, il met aussi un peu de commentaire. Comme ça, on a pas l’impression que Marianne est juste un panneau pour coller l’affiche-pub de Khan.

      Comme ça, on a pas l’impression qu’AV est juste un panneau...


      • L'équipe AgoraVox Marc 10 octobre 2006 13:06

        Sam, si tu l’as pas compris, tu es dans la rubrique « extraits d’ouvrage »...


      • Sam (---.---.153.13) 10 octobre 2006 15:39

        a Marc

        Merci Marc, de me desciller les yeux ! Effectivement, mea maxima culpa, je ne suis qu’un misérable vermisseau et je me traine aux pieds de l’auteur de cet extrait.

        Pour lui dire qu’il est pas mal, avec la juste dose d’exagération qui donne la qualité romanesque, mais quand même un poil trop long.

        Intéressant sans nul doute.

        Surtout pour être écrit par un homme de télévision (pure méchanceté gratuite, mais ça fait du bien parce que les hommes de télé, c’est toujours eux qui nous bassinnent avec leurs conneries, et jamais qu’on peut faire l’inverse, ni même le contraire... smiley


      • gem (---.---.117.249) 10 octobre 2006 13:00

        bon, c’est drole au début, mais on finit par zapper. On a compris quoi.


        • candidat007 (---.---.122.128) 10 octobre 2006 14:19

          Les plus grands « lamenteurs » seraient donc les journalistes puisqu’il s’agit certainement de la profession la plus représentée chez les blogeurs lamenteurs politiques ou sociétaux.

          je crois que votre livre devrait s’intéresser à ce besoin de blogage des journalistes frustrés. Et tenez, une piste de travail si vous voulez ; « Une des principales caractériques de ces personnes est qu’ils pondent des articles, qu’ils délivrent leurs message à la populace blogueuse, sans s’abaisser, en général, à répondre aux commentaires ». Certains viennent parfois sur Agoravox parce qu’ils n’ont pas pu dire si ou ça dans leurs émissions, dans leurs journaux, dans leurs médias etc.., alors ils viennent se lamenter dans le giron de la blogosphère. D’où un accroissement généralisé d’un besoin de lamentations et d’un besoin de blogs.

          En tout cas, votre titre est bien trouvé, pour une promotion sur le net, parce que bien souvent une référence même inconsciente à Jérulamem peut créer un buzz, comme on dit maintenant. On ne sait jamais, c’est le « vinaigre des mouches ».


          • roumi (---.---.74.206) 10 octobre 2006 14:28

            @candidat007

            j’y plussote . j’ai meme pas lu , j’ai vote non .

            roumi smiley


            • L'enfoiré L’enfoiré 10 octobre 2006 14:36

              Bonjour,

              D’accord, c’est un peu promo. C’est la deuxième fois que je lis l’article (1 x en tant que modérateur). Ce qui est purement promo d’un bouquin, en général, je rejette. Ici, il y avait quelque chose de plus qui se retrouve probablement dans le livre, mais qui avait sa place dans la maison des penseurs d’Agoravox. Ne sommes-nous pas ici pour partager sentiments, interprétations des événements de la vie ? La discussion ne se génère pas uniquement avec l’actualité, toujours la même putain d’« actu » qui empêche de vivre et de dormir les deux oreilles sur l’oreiller. J’ai des « enfoireuses » d’idées qui me prennent à certains moments, comme ça, bêtes ou méchantes. Le nombril n’a rien à y faire dans le jeu de quille. A+


              • David Abiker (---.---.32.148) 10 octobre 2006 15:41

                Pour éviter la confusion, ce n’est pas un article mais un extrait de livre, un extrait d’un chapitre où le narrateur découvre les blogs. J’ai adressé ce livre à Agoravox et on m’a proposé d’en sélectionner un extrait publiable ici. L’extrait en question concerne directement internet et c’est une description littéraire. Il m’a semblé que ce n’était pas illégitime d’en livrer un passage ici. Quant au post dans le fil qui évoque le titre « le mur des lamentations », je ne le commente pas et le livre n’a strictement rien à voir avec le proche orient.


              • roumi (---.---.74.206) 10 octobre 2006 16:26

                apres le the du quatre heure et un cadbury ton article prend une autre couleur .plus detendue et distanciee

                mea clavier culpa ! l’enfoire a raison de defendre son choix .

                et ta chronique sur france inter ou elle t elle ?

                roumi


              • mjmb (---.---.72.193) 10 octobre 2006 15:06

                Rafraichissant et agréable à lire, en tout cas !


                • José w (---.---.25.142) 10 octobre 2006 15:29

                  Si ça continue, on va finir par trouver du talent à Christine Angot.


                  • Sam (---.---.153.13) 10 octobre 2006 15:47

                    à José W

                    T’es sévère ; il n’a pas confessé sa liaison avec un banquier, du moins dans ces deux pages. smiley

                    Sérieusement, l’auteur a des trouvailles colorées et des phrases dont la syntaxe montre bien le foisonnement, comme le côté répétitif des blogs, je trouve.


                  • cadbury (---.---.0.48) 10 octobre 2006 15:32

                    J’adore.

                    J’en reprendrai bien une p’tite page...


                    • jamesdu75 jamesdu75 10 octobre 2006 19:05

                      Le sujet est moyen, quoique assez pretentieux de croire se mettre dans la tête de gens et d’être sûr de ces propos. Mais put« ç’_çàé_ »çàé"’=(désolé pour l’enervement)

                      Pourquoi Agoravox laisse passer des articles auto-promo nauséeux et pas mon article sur un jeux video (dont je ne suis pas l’auteur) qui n’est en rien reelement commercial. Les jeux video serait-elle de la sous culture urbaine ?

                      Ce serait cool d’avoir une reponse, je me commence à me poser la question que cette justice a deux que les journaliste decrit tellement ne sera pas applicable aux journalistes ?


                      • L'équipe AgoraVox Francis 10 octobre 2006 19:42

                        Moi je le trouve très marrant cet article. Et surtout il est à sa place dans la rubrique « extraits d’ouvrage » comme quelqu’un a déjà dit.

                        Ce qui n’est sûrement pas le cas de ton commentaire que je déjà vu ailleurs.

                        Aucune idée pourquoi ton papier a été refusé. Si tu l’as écrit avec le même style et les mêmes fautes d’orthographe avec lesquels tu assaisonnes tes commentaires, je pense que tu as la réponse...


                      • JiPi (---.---.0.48) 10 octobre 2006 19:48

                        Merci de lui avoir dit.

                        Moi, j’osais pas.


                      • jamesdu75 jamesdu75 10 octobre 2006 20:43

                        J’adore ce genre de reponse.

                        1 - Je fait des fautes ne nortografe uniquement car je travaille en même temps. J’essaye de participer au debat de cet excellent site, mais je n’ai pas le temps toujours de me relire.

                        2 - Je critique le fait que cette article hyper Auto-promotionel à été diffusé alors que le comité de redacteur m’a refusé le mien le pretexte qu’il était commercial. Il n’y était absolument pas question d’orthographe.

                        3 - Pourquoi dans votre reponse vous ne parlez ques des fautes d’orthographe que vous aimez tant et pas du contenu.


                      • roumi (---.---.74.206) 10 octobre 2006 22:17

                        ben apres t’avoir lu j’sais pas . roumi


                      • Stéfan Stéfan 11 octobre 2006 11:20

                        Je ne connais pas ton article qui a été refusé, j’émets donc deux hypothèses :
                        - soit il est mauvais, auquel cas il est normal qu’il ait été refusé
                        - soit il y a effectivement une espèce de sectarisme qui consiste à considérer que le cinéma, les livres, les émissions de télé, les disques sont des produits de culture/divertissement « propres », dont on peut parler, sur lesquels on peut publier des critiques, et qu’à côté les jeux vidéo sont des produits de culture/divertissement à cacher, sales, qui n’ont pas leur place dans les médias non spécialisés. Auquel cas je compatis avec toi et je trouve la décision de ne pas te publier injuste, il n’y a aucune raison, si ce n’est le respect d’un establishment définissant les produits culturo-ludiques intéressants et ceux qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Ce climat de défiance des médias vis à vis des jeux vidéo dure depuis « l’affaire » de l’épilepsie au début des années 90, avec l’histoire de ce gosse décédé suite à une crise qui aurait été provoquée par une partie de Super Mario... Depuis, les médias généralistes, en France, considèrent les jeux vidéo comme une sous-culture qui n’intéresse que des ados associaux ; contrairement à d’autres pays, les jeux vidéo ne sont pas intégrés dans la culture « mainstream ». Personne sur son CV n’ose écrire dans la case loisirs : « Jeux vidéo », parce que le climat général déprécie cette activité. Bref, si AgoraVox tombe dans les mêmes pièges consensuels que les médias classiques, je ne vois plus l’intérêt d’être un média « citoyen ». Ceci étant dit, peut-être que ton article était mauvais, je ne sais pas...


                      • jer (---.---.76.127) 13 octobre 2006 12:41

                        Hello David,

                        comme on se retrouve smiley

                        Pour votre promo, vous pouvez aussi ouvrir un ou plusieurs blogs à droite et gauche avec quelques mots clefs dans le titre, dans le corps, voir dans l’âme, et faites référencer le tout en deux temps, trois mouvement sur les trois/quatres grands moteur de recherche. Ca marche aussi pas mal.

                        jer

                        raoul3B.blogg.org


                        • Krokodilo Krokodilo 29 décembre 2006 19:09

                          J’avais déjà apprécié certaines de vos chroniques (en fait toutes celles que je n’ai pas ratées dans Arrêt sur images). Vous avez une bonne plume, c’est clair, et de l’humour ce qui est encore plus rare.

                          Mais maintenant que vous avez publié un extrait et fait un peu de pub pour votre livre, peut-être pourrez-vous à l’occasion renvoyer l’ascenseur et publier sur Agora vox une petite chronique inédite, ou une avant-première dont d’ailleurs vous garderez sans doute les droits, je n’en ai pas la moindre idée.

                          Même si votre patron a qualifié Agora Vox de gros forum géré par un ordinateur, ce qui n’est pas faux, il n’est pas dit qu’AV ne devienne au final quelque chose de réellement original. Même si ça ne peut pas se comparer à des pointures du journalisme d’investigation ou du reportage, l’idée d’une fourmilière de citoyens tous source d’infos, combinée à un forum est assez inédite et a déjà permis d’aborder des thèmes qui d’ordinaire partent direct à la poubelle de la rubrique des lecteurs pour non-conformité à la ligne rédactionnelle ! (Pour ce qui m’intéresse, par exemple, l’espéranto et les dangers du glissement vers l’anglais dans l’Union européenne.) D’ailleurs, je parie que les journalistes, avant de pondre un papier, font maintenant une recherche sur le réseau, car nombre de sites persos spécialisés sur des domaines étroits sont riches d’infos.

                          A vous lire, donc, peut-être, sur AV !

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