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Les actionnaires

                       LES ACTIONNAIRES

Fin juin, le soleil darde une chaleur pesante. Les rhododendrons sèchent et les petites fleurs rouges cherchent l’ombre des rochers. La source gazouille encore un mince filet d’eau, résurgence du glacier en train d’agoniser. Une ribambelle de corneilles en livrée noire, silencieuses et figées, semble comme résignée. Seules s’activent en files indiennes les petites fourmis et de rares taons hargneux.

En bas, dans la vallée, la ville s’asphyxie d’une brume jaunâtre, épaisse et encore polluée.

Tous trois sont assis autour d’un tas de bois qu’ils voudraient rendre énorme. Ils ont toute l’après-midi pour chercher d’autres branches. Ils ont bien l’intention d’avoir le plus grand, le plus lumineux, celui que l’on verra de Chartreuse en Vercors quand il crépitera. Cette nuit, c’est la fête des feux, des rondes et de la joie, cette nuit, c’est celle de la saint Jean.

Ils ont entre vingt et vingt cinq ans et sont frères et sœur. Ils sont beaux, sportifs, musiciens et curieux de tout. Ils aiment faire ensemble, ils ont le temps, ils ont tout leur temps. Ils sont la première génération qui ne travaillera pas.

Il faut tout d’abord dire que les amerloques et leurs cousins angliches avaient engendré, pour une élite, un nouveau monde plus virtuel que physique, d’écrans de toutes sortes, de cravates, de tailleurs et de complets-vestons. Il s’agissait d’être aux commandes, de faire produire au loin par les plus miséreux, les moins exigeants et de faire consommer les autres en multipliant les crédits. La machine à profits devait accélérer sans se soucier des ressources naturelles et humaines.

Il y eut des gourous en finance qui inventèrent des produits à forte rémunération dont la diffusion masquait les risques qu’ils comportaient.

Il y eut des gourous en maîtrise des populations, d’autres en management de toutes sortes y compris des esprits.

Ce fut l’air des intermédiaires, des avocats d’affaires, des initiés, des traders, du clientélisme, des mercenaires, des footballeurs et des experts aux titres ronflants comme psychophysiologiste en recherche et médecine environnementale.

Tous adorateurs, extrémistes et fondamentalistes, du Profit, se gobergeant comme des éléphants dans un grand bain de boue. En déplaçant le travail, ils augmentèrent progressivement le nombre de chômeurs et réduisirent le pouvoir d’achat de ceux censés consommer.

Puis les machines se révélèrent bien plus intéressantes que les hommes en terme de rentabilité et elles les remplacèrent insidieusement même dans les tâches les plus qualifiées. Elles étaient capables de travailler en permanence, en tous lieux et même à distance, de piloter les avions, d’opérer les cerveaux. Elles voyageaient dans l’espace, traduisaient, archivaient, diagnostiquaient leurs propres pannes et se servaient encore de l’imagination des hommes pour acquérir de nouvelles capacités.

Les consommateurs se firent rares et les riches eux-mêmes perdirent de leurs fortunes. Ce fut l’ère des soldes, des promotions, des bas prix et des produits de moindre qualité, nuisibles à l’environnement comme à la santé, des copies, des faux, des voitures qui oubliaient de freiner…

Rien n’y fit. Les hommes sans revenus ne pensaient qu’à survivre.

L’Inde et la Chine, un instant bénéficiaires de la mondialisation retombèrent en dessous de leurs états de pauvreté antérieurs.

La folie des cupides avaient, comme aux temps lointains, la guerre, la peste et la famine réunies, plongé la planète toute entière en économie de survie. Les palaces fermèrent les uns après les autres. Les avions ne décollèrent plus, le Club Med s’étiola, le champagne ne fit plus de bulles, les îles artificielles et les tours de Dubaï se mirent à rouiller.

Les fins de droits se multipliaient. Les armées avaient depuis longtemps licencié et le recours habituel à la guerre devint impossible.

Les états firent faillites. On en revint au troc.

L’humanité atteignit le fond de la piscine et ce fut le miracle !

Tout étant détruit, tout était à refaire et sur les cinq continents les hommes étaient enfin égaux dans leur grande misère. Ils sortirent des villes devenues mégapoles et virent qu’il existait aussi de l’herbe, des fleurs, des arbres, des montagnes et des rives. Ils levèrent les yeux et furent éblouis de bleu, de nuées, de levers de soleil et de couchers de lune. Ils entendirent même le chant du vent et celui des oiseaux. Un moment enivrés devant tant de beautés, ils se mirent à réfléchir. La réflexion est un des dons naturels humains avec son corollaire l’adaptation aux circonstances nouvelles.

Le moment était enfin venu de la richesse suprême, celui de la vie respectée. Il n’était plus question d’aliénation et de destruction des talents. Les personnalités allaient enfin pouvoir s’épanouir autour de leurs qualités propres.

Les hommes étaient devenus libres. Les machines travaillaient, produisaient et même consommaient. Leur produit planétaire brut permettait à chacun d’être, par simple droit de vie, actionnaire et attributaire de revenus électroniques égalitaires couvrant la totalité des besoins.

Les humains se réservaient désormais, en amateurs, limmense domaine dactivité des arts et de la culture.

Le voile d’ombre des montagnes s’étale et son niveau monte jusqu’à éteindre le flamboiement des cimes. C’est l’instant muet de l’entre chien et loup. Le bleu devient profond puis une myriade d’étoiles entre en ciel. Comme en écho, les pupilles scintillent.

C’est l’heure, l’aîné en prend la responsabilité, il craque l’allumette et le bois rougeoie. Une brise propice lui donne de la vigueur. Le feu gagne en puissance et s’élance léchant l’obscurité.

C’est comme une chorale à l’unisson, en face, à l’horizon et de tous les côtés, ce n’est que flammes battantes comme des cœurs sanglants, des cœurs rouges et chauds, des cœurs d’hommes aimants, petits fils et regard des étoiles.

                               toubib41 le 23/01/2020

 


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8 réactions à cet article    


  • Raymond75 24 janvier 12:20

    Joli conte, qui se réalisera peut être ...

    Après la destruction, la reconstruction : période d’optimisme tourné vers l’avenir ; nous avons connu cela en France après 1945.

    Puis, quand le pays est reconstruit, retour à la normale : individualisme, cupidité, consommation ...


    • Spartacus Spartacus 24 janvier 12:34

      Une dose de nihilisme malthusien des gens qui ne s’aiment pas et n’aiment personne dans ce monde.

      Qui rêvent d’un monde a reconstruire faute de s’adapter ou trouver sa voie dans celui là.

      Hélas pour eux, l’herbe, les fleurs, les arbres, les levers de soleil, le chant du vent et des oiseaux ne donne pas le pain quotidien...

      Un fantasme d’intello hors sol, qui veut son « grand soir », « son monde collectiviste utopiste », « son argent qui lui arrive tout cuit dans le bec » à rien foutre.

      Quand cet utopiste fait sa révolution, bien vite, il regrette le boulanger qui se levait à 5h du mat et faisait le pain pour le profit.

      Il regrette l’investisseur qui construisait l’usine et le Smartphone et offrait des jobs a sa progéniture pour le profit...

      Il regrette après l’époque ou il fustigeait l"actionnaire, il était jaloux, mais ne voulait pas voir son rôle social à risquer ses économies pendant que lui n’investissait dans rien, ne créait rien.


      • toubib41 24 janvier 13:22

        @Spartacus
        Spartacus ? N’est-il pas un exemple de révolte contre une oligarchie possédante et esclavagiste ? Faudrait voir à changer de pseudo...


      • Steph87 25 janvier 10:35

        @Spartacus
        Arrêtes, tu es un marxiste jaloux de lui.


      • Spartacus Spartacus 25 janvier 11:10

        @toubib41
        Les gauchistes essayent toujours de récupérer les combats des autres et d’en faire profit.
        Comme par exemple aujourd’hui les gilets jaunes qui se sont révoltés contre les taxes sont « récupérés » pour en faire un combat bolchevique et social....

        Il en est de même pour Spartacus.
        Il s’est révolté pour gagner sa liberté. Les gauchistes l’on récupéré pour en faire un mythe..

        Faudrait voir à changer des images factices gauchistes...


      • Steph87 25 janvier 11:59

        @Spartacus
        Les gauchistes, ces êtres étranges venus d’une autre planète. Leur destination : la Terre. Leur but : en faire leur univers. Spartacus les a vus...


      • JL JL 24 janvier 14:44

        ’’Les machines travaillaient, produisaient et même consommaient’’

         

        Les machines consommaient  ?!!!

         

        Et ... déféquaient ?


        • Sharpshooter - Snoopy86 Sharpshooter - Snoopy86 24 janvier 14:44

          C’est gentiment neu-neu smiley

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