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Les sources d’un conte

Écrire à quatre mains

Le texte d'origine

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Jean-Pierre Simon est romancier, poète et amoureux de la Loire. Nos chemins ne pouvaient que se croiser. C'est alors qu'il me proposa de me confier quelques textes, des notes ou des ébauches de scénettes qu'il avait conservé pour le cas-où …

C'est à partir de ce texte, Le Saint Vincent, que je conçus la fable « Les raisins de la Galère ». Ne voulant ni tricher, ni mentir et soucieux de vous faire partager les arcanes de la création, je confie à votre curiosité légitime le secret du texte que vous avez lu hier. Chacun se fera juge, établira son opinion en toute connaissance du dossier.

Bonne lecture comparative et encore merci à Jean-Pierre.

Le Saint-Vincent

JPEG - 1.5 Mo

- Tu vois, cette année sera encore un millésime exceptionnel : pour la troisième fois consécutive, les vignes ont reçu la visite du Saint-Vincent juste avant le lancement de la campagne de vendanges.

- Du Saint-Vincent ? Tu veux dire de Saint-Vincent, le patron des vignerons, le protecteur de la récolte ? C’est une image, en quelque sorte ?

Nicolas Marinier était un fidèle dégustateur de vins de Loire, que sa connaissance des subtilités du Chenin Blanc, du Sauvignon, du Cabernet, du Côt et du Grolleau (il excluait le Chardonnay, cet immigrant champenois ou bourguignon insipide hors de son terroir d’origine) avait rapproché des plus efficaces viticulteurs ligériens jusqu’à s’en faire d’indéfectibles amis, avec qui il n’hésitait pas, ici ou là, à partager le sécateur pour lancer les vendanges, puis, au soir, à goûter la « bernache », le "vin nouviau", pour la comparer aux crus précédents largement élaborés, voire vieillis. Remonter le calendrier des millésimes, année après année jusqu’à celle de sa naissance, que ses hôtes feignaient d’avoir oublié, et lui-même faisait semblant d’être dupe, par gourmandise.

C’est comme cela qu’il avait échoué dans la cave de son vieux copain Albert, dit « coupe-verjus », dans le vignoble des coteaux du Giennois.

- Non, DU Saint-Vincent, j’insiste !

- C’est quoi, ton Saint-Vincent ? railla Nicolas.

- C’est un bateau.

- Un bateau ? Dans les vignes ? Marinier était au comble de l’incrédulité.

- Enfin… oui, un bateau… encore qu’il ne flotte pas ! Ou plutôt si, il flotte ! Mais pas sur l’eau.

- Alors sur quoi ? Sur du vin ?

- Non ! Sur la vigne.

- Mais qu’est-ce que tu racontes, mon pauvre Albert ? On a à peine touché nos taste-vins que tu divagues déjà ? Tu fais une hépatite ?

- Je t’assure, c’est sérieux ! Ça ne se sait pas beaucoup, car seuls les bons vignerons peuvent le voir, et encore ! Il passe à la nuit, au clair de lune, quand tout le monde est couché.

Le fidèle adorateur des crus ligériens était fort sceptique.

Un bateau qui survole les vignes comme un vulgaire enjambeur chargé du sulfatage, et qui réalise cet exploit saugrenu à la nuit tombée, tel un fantôme viticole, un spectre de fond de cuve !

- Écoute, si tu ne me crois pas, je te garde à manger et à dormir jusqu’à ce qu’on l’ait vu. Petit Lu, tu sais, le gars qui possède un bon tiers de la colline d’en face, il est presque aussi bon que moi ! Cette année, il va nous faire un Sauvignon à côté duquel le petit Jésus en culotte de velours ne serait guère que du vitriol ! Il commence dans trois jours. Si tu n’as pas peur de t’endormir, ou de rêver tout éveillé, on va planquer dans ses vignes tous les soirs. Ça serait bien le diable… euh, façon de parler !... si on ne réussissait pas à voir le Saint-Vincent chez lui.

Ainsi fut fait ; agapes et libations dans la préparation desquelles la discrète Adèle, épouse de Coupe-Verjus, excellait, précédèrent trois nuits de traque dans la cabane de vigne désaffectée que Petit Lu s’ingéniait à ne pas restaurer. Le concurrent d’Albert était un oublieux chronique du patrimoine.

Lors de la troisième veille, alors que minuit sonnait au clocher de Saint-Brisson – on était en plein conte de fées – une brise inattendue agita les pampres qui feignaient de rougir pour saluer la proche vendange. Ce léger coup de tabac se prit à forcir, sous les traits d’une brise chaude, mais déterminée. L’agitation semblait monter la colline, à la manière d’une trombe, d’une « ventouse » selon le parler des vignerons tourangeaux, mais qui serait inversée, son entonnoir s’ouvrant en terre. C’était, tout à la fois et inexplicablement, un ouragan et un zéphyr, et le phénomène agitait surtout trois rangs des sauvignons de Petit Lu. Une sorte de tintinnabulement assourdi montait la pente mamelonnée, cliquetis de rémouleur ambulant en quête de clientèle.

Une première vision émergea du contrebas de la pente, une ébauche de mât sommé d’un girouet de tôle, en forme de grappe de raisin coiffée en arrière par le vent d’une course encore impossible à identifier. Puis la vergue qui sommait une voile carrée aux lés de chanvre, d’une teinte lie-de-vin révélée par la clarté lunaire. Enfin la coque, sorte de catamaran fantastique chevauchant le rang de ceps, à la manière d’un tracteur enjambeur employé à décavaillonner. Une coque de bois assemblée à clins, constituant de base des futreaux, toues, gabares et rambertes de Loire. Une coque de bois qui arborait sur le flanc, en lettres de bronze discrètes, le nom du navire : Saint Vincent. La voile était tendue à rompre les écoutes, et pourtant nul « chie-dans-l’iau » n’était visible à bord de cet étrange bateau à fond plat, sans cabane. L’esquif se poussait sur un filet de brise, le long du rang de vigne qui le pilotait à la manière du rail de béton de l’aérotrain de l’ingénieur Bertin. Mais si le guide du prototype oublié se désagrège aujourd’hui, redevenant calcaire, sable, ferraille et eau aussitôt bue, le rang de sauvignons dressait fièrement ses pampres sous le frôlement sensuel du bateau magique venu l’adouber.

Quand l’incroyable nef fut passée à leur hauteur, ils en distinguèrent l’étambot, et constatèrent que la piautre, d’ordinaire large gouvernail adapté aux faibles tirants d’eau, adoptait la forme d’un gigantesque tire-bouchon, sur la vis duquel les grappes montaient un instant, comme prisonnières des écailles de la machine à vendanger, puis reprenaient leur position, manifestement sans perdre un seul grain.

Parvenu au bout du rang, le Saint-Vincent opéra dans la chinte un demi-tour banal comme la manoeuvre d’un vulgaire motoculteur, puis enfila en sens inverse, déterminé et inexorable, le rang consécutif.

- Il va tous les faire comme ça, l’un après l’autre, énonça Coupe Verjus.

Nicolas Marinier voulut sortir de la cabane, courir sus au bateau fantastique, que les « acharnistes » de la marine de Loire renaissante n’avaient même pas imaginé pour leurs réhabilitations charpentières. Prendre une photo, avec son téléphone ! Se mettre sur sa route, crier aux fantômes qui guidaient l’impensable embarcation tout l’amour qu’il nourrissait pour les vins de Loire, les exhorter à nous garantir des crus exceptionnels pour la nuit des temps !

- Garde-t-en bien ! souffla l’Albert en brisant énergiquement son élan. Si par malheur le Saint-Vincent croise la route d’un humain, toute la récolte de l’appellation est gâtée pour la nuit des temps ! C’est une affaire entre la vigne et lui, ça ne regarde pas les hommes ! Nous, nous sommes en aval, nous n’avons plus qu’à nous montrer dignes de l’honneur qui nous est fait, à la cave. Et nous avons intérêt à ramasser à la main : le Saint-Vincent ne revient jamais dans les vignes où est passée la machine à vendanger.

Dernier rang de la dernière parcelle. Son œuvre bienfaisante accomplie, le bon génie incarné bateau s’en fut par l’ornière qui descendait la colline. Il disparut simplement, à la fois en allé et estompé, comme victime d’un dernier fondu enchaîné.

Cette année là fut réellement un millésime exceptionnel.

 


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