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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Libertés contre égalité

Libertés contre égalité

Liberté, égalité, fraternité. La France a le goût du défi et c’est tout à son honneur. Avoir la volonté de permettre à chacun de ses administrés de satisfaire aux mieux ses envies, d’exprimer tous ses talents avec pleine latitude et de mener sa vie comme bon lui semble est la voie de la sagesse. Œuvrer pour que tout individu d’une communauté donnée se voit et se sente l’égal de son prochain en moyens autant qu’en fins est, à coup sûr, un sacerdoce de tous les instants. Mais prétendre mener de front ces deux entreprises à leur comble, fût-ce par l’entremise arbitrale d’une tierce grâce pour se donner du courage – « allez, fraternité ! » –, ce n’est plus de l’amour, c’est de la rage. Bien sûr, on se verra objecter avec raison que ce brelan de vertus est un idéal, et qu’un idéal est le fanal d’une nation dans la nuit. Toutefois, pour que soient tempérées les ardeurs, il faut s’être réellement penché sur les tenants et aboutissants de l’égalité et de la liberté, ou plutôt des libertés, tout le monde n’en faisant pas le même usage. À bien y regarder, en effet, l’égalité parfaite est une chimère ; quant à la liberté totale, au mieux est-ce un caprice d’adolescence. Que penser dans ce cas de l’adjonction des deux ? La rencontre de deux vertus pleines et entières annule-t-elle la difficulté d’atteindre chacune séparément ? Ce serait pourtant merveilleux. Mais redevenons sérieux. Il pourra sembler indécent de taquiner la fameuse devise. Hors de tout excès, cependant, il faut n’y voir qu’un idéal, tant nous sommes loin du compte. Quand bien même il ne s’agirait que d’ajuster les parties entre elles, à ne pas considérer dans quelles proportions limiter chacune, nous nous condamnons à perdre sur tous les tableaux.

Nous avons vu que le libéralisme moderne vidait la communauté de toute légitimité primitive en conférant celle-ci exclusivement à l’individu. En d’autres termes, cette substitution d’entité doit être interprétée comme une négation pure et simple de l’homme en tant qu’animal politique, hors d’une conception proprement utilitariste des choses. La politique n’est plus la fin de tout homme pour ainsi dire inscrite dans ses gènes, c’est, au contraire, un moyen pour lui de parvenir à n’importe quelle fin, au gré de sa volonté. Se pose alors la question de savoir ce qui résulte de la mise en concurrence des volontés particulières. Étant donné qu’elles se valent toutes dans les débats, l’emportera celle qui parviendra à faire nombre, à fédérer dans l’optique d’une majorité, le sésame de tout système politique cardinal (i.e. fondé sur le seul pouvoir du nombre). Le passage de l’un au multiple, nous l’avons dit plus haut, favorisé par une propension naturelle au grégarisme, devient donc en premier lieu utilitariste : ainsi se forment des sous-communautés, éphémères et enchevêtrées, mues par le commun intérêt du moment. Afin que soient constituées ces communautés d’intérêt, chaque membre potentiel se doit de se tenir informé en permanence du nombre de celles et ceux qui partagent avec lui certaines vues, certains penchants. Dans les sociétés modernes de plusieurs millions d’habitants, on perçoit là le formidable pouvoir dont disposent les médias qui, comme nous en informe l’étymologie, tiennent le rôle d’intermédiaire entre sociétaires atomisés. Enfin, rappelons-nous de la dynamique intrinsèque du nombre qui le porte à devenir exponentiel du simple fait de son énonciation, gage non négligeable de confort et de sérénité. Dans un débat d’idées opposant huit individus à deux de leurs congénères, la tendance n’est pas d’appuyer ou de renforcer une conviction personnelle par les confrontations successives de chacun des deux à chacun des huit (ce qui devient d’ailleurs insurmontable dans un pays de plusieurs millions d’âmes) mais par celle, plus sommaire, du chiffre 2 au chiffre 8.

Munis de ces différents éléments, poursuivons à présent notre étude. Nous avons introduit au livre précédent la notion de dyade pour attester la complémentarité de deux principes solidaires. Ainsi en était-il du couple nature-culture (distinction certes réductrice que l’on affinera plus loin) et de l’impératif universel face aux exigences du particulier. Il est une troisième dyade relative aux rapports humains qui est la rencontre des principes de liberté et d’égalité. Est-ce à dire qu’il nous faudrait choisir entre les deux grands bienfaits à nous promis depuis deux siècles environ ? Non, mais il nous faut les concilier, les articuler entre eux pour que puisse s’opérer une certaine harmonie. Il y a un extrémisme égalitaire de même qu’il y a un extrémisme libertaire. Ces deux outrances nous portent à tailler dans leur matière brute pour enter l’une sur l’autre. L’enture ainsi obtenue est ce que nous appellerons le principe d’équité. Qu’est-ce, en fait, que l’équité ? C’est le froid souci de la juste répartition des choses. Elle est l’avocat de l’égalité lorsque celle-ci est victime d’une liberté prédatrice, donc inique. Elle est également la championne des libertés en péril face au nivellement aveugle d’une égalité dogmatique. L’équité est la règle de Lesbos, le maître étalon de la justice, quels qu’en soient le lieu, l’époque et le régime. Le sentiment de l’équité ne requiert pas de connaissances particulières en ce sens qu’il fait appel spontanément à une logique rétributive, accessible peu ou prou à tout individu sain d’esprit. S’il existe réellement un droit naturel, l’équité est le principe juridique qui s’en rapproche le plus. Elle transcende tout à la fois les sanctions arbitraires et les lois communes de par la souplesse et l’intégrité de ses attributions. S’adaptant au moindre cas particulier pour rendre à chacun son dû – ce bien plus que des lois, condamnées quant à elles à la rigidité de l’écrit – et assurant néanmoins à ses ressortissants l’impartialité qu’ils sont en droit d’attendre, l’équité est la pierre philosophale de tous les régimes politiques. Si un peuple parvenait un beau jour à se saisir de ses ressorts par quelque institution ajustée sans relâche, puis à lui vouer une sorte de culte public à l’instar de celui consacré de nos jours aux droits subjectifs, un tel peuple, donc, ne serait pas en reste avec la pérennité et le dynamisme politiques des Romains.
Dans les faits, le respect de l’équité est difficile à tenir. L’objectivité totale qu’elle commande relève de la vocation. Ouvertement bafouée par le passé, l’équité, bien qu’invoquée à tout bout de champ, est aujourd’hui ou négligée, ou dénaturée dans ses fondements intangibles. S’il est manifeste que la loi du plus fort va à son encontre, l’égalité par principe ne lui correspond pas davantage. D’ailleurs, l’équité se moque tout autant de l’égalité que de l’inégalité. Elle légitime parfois l’une, parfois l’autre, selon les circonstances, sourde aussi bien aux rapports de forces qu’aux injonctions morales. En bref, ménageant leur champ d’action à la liberté et à l’égalité, elle prescrit leurs limites respectives pour peu qu’on sache l’entendre. Dans le cas contraire, ou bien la liberté des uns entrave injustement celle des autres, ou bien l’égalité à toute force s’installe au détriment de certaines libertés. Voilà deux vases communicants, deux contenants aux dimensions réglées. Nous pourrions maintenant faire déborder tour à tour ces deux vases au moyen d’exemples empruntés à la vie de tous les jours. Mais la société française contemporaine, sur laquelle nous concentrerons notre examen, est à ce point sujette au déterminisme historique que nous porterons notre regard sur les manquements aux libertés plus qu’aux entorses à l’égalité. De fait, au XVIIIe siècle, les premières étincelles des Lumières se firent avant tout pour revendiquer des libertés, flétries jusqu’alors (de culte, de mœurs, de pensée, d’expression). L’égalité, la praxis bourgeoise l’arrachait déjà pied à pied depuis plusieurs siècles, au service d’un État de plus en plus centralisé qui voyait d’un bon œil cet afflux de fonctionnaires, monnayant leurs services pour quelques titres et capitaux (cf. « offices » Livre I, chapitre 3), grignotant ainsi les prérogatives de vieilles noblesses aigries. Mais quand le peuple entra en scène à la fin du siècle, ce fut dans l’ensemble pour demander davantage d’égalité économique, de sorte que l’égalité allait devenir la grande passion française, sous toutes ses formes, légitime, outrancière, balbutiante, ubiquitaire. Par conséquent, les exemples illustrant l’inégalité viennent rapidement à l’esprit, ceux concernant des mesures liberticides sont beaucoup plus subtils. Les tribulations de la liberté d’expression en sont emblématiques.
L’outrage aux puissants a longtemps motivé une absence quasi-totale de liberté d’expression, au mieux une tolérance réduite de l’hétéroclite. On se méfie de ce qui déroge comme susceptible d’engendrer des troubles d’ordre social. C’est une constante de l’histoire à laquelle n’échappe pas l’époque contemporaine, et il y a de bonnes raisons à cela. On aimerait croire à la responsabilité totale de nos gouvernants en la matière, à leur inclination naturelle à empêcher que ne soient divulguées certaines informations dans la crainte que celles-ci ne portent atteinte à une autorité obtenue de haute lutte. Il y aurait ainsi d’un côté une classe politique tout à ses avantages personnels, prête à leur sacrifier les libertés publiques, de l’autre un peuple spolié dans son ensemble, lors même qu’il serait détenteur de vérités spontanées utiles à son salut. Cette grille de lecture, qui porte à tout référer en dernière analyse à une éternelle dichotomie dominants-dominés, a ses mérites. Dès lors qu’il s’agit de rapports humains et des dissemblances qui en découlent, elle est transposable à foison. En outre, sans égard pour les nombreux points de rupture non assumés par la modernité (explicités dans le livre I), ce raccourci permet l’économie de la remise en question par quelque étude plus poussée. On croit ainsi pouvoir tout expliquer sous le sceau de la seule domination du haut vers le bas. Pourtant, sans pouvoir de même parler d’une domination, quelque chose comme un effroi semble émerger du bas, contraindre le haut et, après coup, toute la société. Le lecteur aura ici du mal à nous suivre, nous lui devons les éclaircissements nécessaires. Va donc suivre à présent une théorie de la liberté d’expression.

L’individu a constamment à l’esprit toute une série de schèmes dont la teneur et l’organisation lui sont propres. En fonction de ses caractéristiques mentales (pour ne pas parler encore de facultés) et de ce que lui soumettent les différentes expériences qu’il éprouve, il se fait une opinion plus ou moins construite, plus ou moins conforme à la réalité de tout objet d’examen. Il n’y a donc pas deux pensées identiques en tous points, mais relativement à certains objets isolés, il y a affinité de pensée, sans quoi aucun consensus et aucune vie en communauté ne seraient jamais envisageables. La raison humaine est le moyen par lequel chaque individu prête ou non crédit au produit de son intellection. Au vrai sens du terme, l’esprit applique ses critères à discriminer entre deux pôles que sont le vrai et le faux, entre ce qui est conforme à la raison et ce qui lui est contraire. Pour qu’il soit valide, cet effort doit faire intervenir le tribunal intime, c’est-à-dire qu’il doit être entrepris à l’abri de toute emprise d’autrui. La confrontation d’idées est certes nécessaire, pour l’animal politique comme pour l’individu spontané, mais en dernière instance, le mot de la fin appartient à la part rationnelle de chacun. En prenant parti pour la modernité, nous devons poser comme préalable que cette part rationnelle est la même en chacun, qu’il y a égalité rigoureuse sur le plan intellectuel au sein de la communauté des hommes. Sur un sujet donné, nous sanctionnons donc bec et ongles l’égalité prérequise de tous les avis et y trouvons notre compte en ayant, en retour, voix au chapitre. L’avis qui l’emporte se fonde alors inévitablement sur l’adhésion du plus grand nombre, quelles que soient par ailleurs la pertinence, la véracité ou la moralité de cet avis. C’est la manière dont fonctionne la social-démocratie contemporaine, ou démocratie « cardinale », égalitaire et horizontale (par opposition à la démocratie « ordinale », hiérarchique et verticale), qui stipule qu’une majorité, par définition, a toujours raison, même lorsqu’elle a tort. Un premier écueil point alors : ce jugement infaillible du nombre ne porte-t-il pas à un certain relativisme des valeurs ? Si oui, comment l’éviter ?
Toute société qui fait de la raison un élément accessoire se condamne à avoir recours à d’autres formes de canalisation sociale. Ce fut vrai des sociétés à forte emprise religieuse, ça l’est tout autant de celles qui placent leur salut dans la sanction du nombre. Pour garantir l’harmonie sociale, les unes et les autres institueront une morale publique, un chemin de largeur idoine pour s’assurer le déplacement régulier de tous les sociétaires dans la même direction. Partant, le moindre contrevenant empruntant des chemins de traverse « blasphème » dans un cas, « dérape » dans l’autre. À l’ancienne morale chrétienne qui sclérosait la société et pouvait contribuer à la figer dans d’abjectes distinctions, la modernité a répondu par l’idéologie des droits de l’homme qui, au contraire, par réflexe répulsif, promeuvent l’uniformisation. Une uniformisation prescrite par un progressisme éternel et parfois béat. Mais de toute façon, le rappel à l’ordre va de soi, il devient inéluctable dans une société qui se défie de la liberté comme d’une incitation à l’outrage religieux ou un frein à l’égalité. La liberté d’expression (voire la liberté de penser qui en est l’origine) se trouve, dès lors, en première ligne des ennemis potentiels. Et le discours, par conséquent, de se trouver constamment passé au crible du dogme en vigueur. Le moindre écart de langage, la moindre entorse au règlement ne seront pas seulement analysés sur un plan logique, mais également moral : fondée ou non, la médisance est un crime, elle nuit à la confraternité du monde. Il n’est pas jusqu’à la critique qui ne soit perçue comme attentatoire lorsque celle-ci n’est pas rigoureusement bienveillante, à tout le moins complaisante. C’est avec de telles règles que la liberté d’expression doit composer.
On peut bien entendu se poser la question des limites de la liberté d’expression, puisque toute liberté est difficilement concevable sans quelque enceinte. À la liberté sans aucune entrave, dite « négative », le philosophe Isaiah Berlin opposait la liberté « positive », cantonnée au domaine du possible et donc consciente de ses limites propres. La liberté positive est pondérée et constructive, c’est à cette instance qu’il faut rattacher la liberté d’expression s’exerçant dans une société mature. Chaque sociétaire doit alors pratiquer l’autocensure, le tout étant de savoir dans quelle mesure. Il lui faudra une certaine éthique personnelle, reflet de ses responsabilités bien comprises, sans pour autant sacrifier le droit de rendre public quelque chose dont il est intimement convaincu, à tort ou à raison. Respect et sincérité doivent ainsi cohabiter. Il faut ici mesurer à quel point une véritable société libérale est appelée à faire confiance à chacun des individus qui la composent, à faire le pari que chacun aura les moyens – culturels, intellectuels, sensitifs, éthiques – d’élaborer sa pensée avant de parler, de livrer en quelque sorte un produit fini à la critique de ses congénères. C’est une propension tout à fait noble et louable que de tabler sur une telle égalité de moyens, accordant à chaque voix, en plus du droit à la parole, la même légitimité. Dans le cas contraire, en effet, on discrimine et la modernité s’y refuse. Mais si tout n’est plus qu’affaire de point de vue, la distinction entre le vrai et le faux s’estompe quelque peu. Lui est en retour substituée une autre distinction, morale cette fois, entre le bien et le mal, afin, disons-le, de veiller à la cohésion de la masse sur le chemin du progrès. Dorénavant, il faudra distinguer l’homme qui pense bien de celui qui pense mal. Est-ce réellement conforme à une vocation libérale, propre à tenir compte de tous les affects dans leur pluralité, quitte à leur résister par l’usage de la raison ? Pas vraiment. Cela est conforme à une vocation égalitaire, arrachée au prix de certaines libertés. Voyons cela dans le détail.

La démocratie cardinale, nous venons de le dire, fait peu de cas d’une hiérarchie logique entre les opinions. En reconnaissant une parfaite égalité entre tous, elle répond du corollaire, à savoir l’égale légitimité des discours tenus. Il est ainsi permis à chacun d’exposer son point de vue sur tel ou tel sujet, il est même salutaire de le faire afin que soient prises en considération d’éventuelles et profondes divergences. Celles-ci s’appuient aussi bien sur l’intime conviction – réfléchie ou non – du sujet, que sur l’éducation qu’il a reçue ou plus simplement sur son vécu, enfoui ou quotidien. De manière générale, chacune de ces trois causes de « mûrissement » intellectuel entrent en jeu dans des proportions inappréciables. Assurés d’une égale réception de tous les discours, les sociétaires sont invités à participer aux débats, à les initier même : il y va de la vie démocratique. Surgissent donc de nombreux débats, du plus oiseux à l’essentiel, sans que puisse en découler un quelconque ordre d’importance ; il est à rappeler que la pensée politique n’est plus une fin mais un moyen de confort parmi d’autres, ce qui la dépouille de toute primauté sur des disciplines qu’elle est pourtant censée administrer, l’économie en tête. Pour aller au bout de cette logique, les sociétés modernes doivent encore veiller à ce que toute opinion devienne dans les faits matière à discussion, sans acception de tendance. Là est le sublime de la société libérale. Mais voilà ! Pour le coup, un immense défilé d’avis désordonné se bouscule au portillon, parmi lesquels les plus hétéroclites. Ainsi en est-il par exemple de l’individu convaincu de la prédominance d’une race sur une autre, ou d’un sexe sur l’autre. S’il mérite une contradiction publique et la plus soignée et implacable qui soit, n’a-t-il pas, lui aussi, droit de cité ? Dans un cas comme celui-là, le libéralisme moderne ne joue plus le jeu, il oublie ses principes en déplaçant le débat d’un plan logique, intellectuel, à un plan purement moral, ultime recours possible lorsque l’on a fait litière du concept d’animal politique et d’une fin supérieure et commune à tous les membres de la cité. Autrement dit, en déniant la nécessité a priori d’une exigence rationnelle lors de tous débats de société, les gouvernements modernes n’ont d’autre choix que de pallier ce manque a posteriori par des leçons de morale. Là où la raison est oblitérée, les passions s’exposent, fussent-elles tempérées par des mesures quasi-religieuses.
Une fois de plus, la logique n’est pas au rendez-vous, les grands principes affichés sont impossibles à assumer. Et l’on voit qu’une liberté – la liberté d’expression en l’occurrence – se trouve abandonnée pour les besoins d’ordre, d’uniformité et de nivellement. Bien évidemment, certaines idées doivent être combattues sans relâche et circonscrites dans le registre de la liberté positive, mais elles ne peuvent l’être que d’un point de vue dialectique. En les disqualifiant uniquement en agitant l’index outré du curé en chair, en ne leur opposant qu’une fin de non-recevoir lors même que l’on a claironné au préalable l’égalité des voix, on prend le risque de conforter l’apostat dans son erreur. Sous des dehors libéraux, c’est en fait l’esprit d’inquisition qui lui paraît se manifester, et de citoyen éconduit, il se sent devenir victime de la pensée unique et détenteur d’une vérité cachée. Peut-être notre individu est-il raciste ou sexiste par conviction profonde ou simple préjugé, peut-être l’est-il du fait d’une éducation bâclée ou d’expériences malheureuses qui l’auront poussé à se perdre dans des généralités trompeuses. N’importe. Il est convaincu de ce qu’il pense et la victoire de la raison ne sera acquise que lorsqu’il sera convaincu du contraire. Cette réalité, la modernité aurait bien du mal à ne pas l’admettre, elle qui fait de tous les hommes des êtres également pourvus en raison, en moyens intellectuels, en aptitudes à l’instruction et à la remise en question. Voilà déjà un point sur lequel la démocratie cardinale se trouve en parfaite contradiction avec elle-même. Mais il en est un autre, plus pervers encore.
Considérons donc cet étrange individu pour qui certaines catégories homogènes de personnes sont, par nature, programmées à en maintenir d’autres sous leur férule arbitraire. Notre propos n’est pas ici de démontrer le manque de discernement manifeste que dénote ce langage, le simple bon sens doit y suffire. Ce qui nous intéresse, c’est qu’un individu tout à fait sain d’esprit peut très bien souscrire sincèrement à de telles idées, hic et nunc. Cela nous est pénible à admettre, tant nous sommes cramponnés à l’idée d’individus également dotés intellectuellement et à une humanité naturellement généreuse. Ainsi serions-nous presque enclins à penser que notre cobaye prend un malin plaisir à refuser l’amour qui est en lui, cherchant bêtement à se rendre intéressant ou, au mieux, qu’il estime mal les choses en réponse à une violence sociale à son encontre. Notre désarroi est d’autant plus grand que la science ne permet pas (pas encore ?) d’éradiquer de l’extérieur toute pensée maléfique du cerveau. Personne ne niera cependant que nous avons tous nos schèmes propres, dont la teneur, la maturation et l’arrangement nous incombent individuellement, en tant qu’êtres libres et responsables. Que le phénomène de singularité qui s’en dégage ne s’accorde pas toujours avec le postulat de l’égalité entre les êtres, c’est un cas de conscience que nous laisserons à d’autres. Il importe avant tout de cesser de faire l’impasse sur l’hétérogénéité des opinions, même et surtout lorsque celles-ci nous paraissent dangereuses. En traînant son auteur en justice, on ne combat pas une idée, on la maquille aux couleurs du temps. Il est même surprenant que notre époque s’y abaisse, elle qui est par ailleurs si prompte à toujours demander plus de prévention et moins de répression. En la matière, d’aucuns en viennent même à penser qu’il suffit d’interdire l’usage de certains mots pour voir disparaître avec le temps l’idée qui s’y rattache ; Orwell n’est plus bien loin. Alors pourquoi une telle hypocrisie, un tel refus de combattre de front et par le verbe le moindre jugement bancal ? Pourquoi tergiverser avec la liberté d’expression ? Pourquoi recourir systématiquement à l’ordre moral quand seule la logique d’une argumentation saine, claire et objective peut venir à bout d’une erreur terrée sous un crâne ? Pour répondre à ces questions, il nous faut revenir au propos du présent livre : l’empire du nombre.
À cet effet poursuivons l’exemple ci-dessus en compagnie de notre individu douteux. Il est donc établi que cette personne se fait une idée pour le moins bien à elle des rapports humains, virtuellement discriminante, qui plus est au moyen de critères iniques. Pour autant, sa pensée peut fort bien être le fruit d’un travail intellectuel intensif. Ne l’oublions pas, il nous est difficile de mettre en doute ses capacités puisqu’il est notre égal en tout. Dans ce cas, il convient de lui permettre, comme à tout autre, et s’il le désire, de rendre publiques ses idées, même les plus subversives, en se faisant un devoir, au demeurant, de lui porter la contradiction. Toutefois, ne pourrions-nous pas nous trouver malencontreusement face à un maître de rhétorique, maîtrisant à la fois logos, èthos et pathos ? En effet, ce n’est pas impossible. Mais comment reprocher ses talents à une personne ? Et pourquoi le faire ? Le scrupule moral face à un débateur qui, lui, en est peut-être totalement dénué nous donne-t-il le droit de lui interdire la parole ? Est-il conforme à une liberté d’expression effective d’imputer a priori un manque d’éthique personnelle à un tribun, brillant sur la forme, tendancieux quant au fond ? N’y a-t-il pas derrière tout cela une sorte de vice caché, une impuissance latente et difficilement contenue à assumer sans réserve tout ce que l’on promeut, à savoir et l’égalité des capacités à débattre et à émettre un choix, et la liberté pleine et entière de faire entendre sa voix ? Il semblerait qu’il y ait bel et bien discordance, et cette discordance, c’est à l’effet de masse qu’il faut l’imputer. Quand un homme s’adresse à un public atomisé et nivelé, où tous possèdent une part égale du pouvoir délibératif sur tous sujets donnés et où la majorité emporte sans doute possible la décision finale, cet homme cherche mathématiquement à faire nombre. Qu’il parle de produits « bio », de pouvoir d’achat, de la paix dans le monde ou de l’inégalité des races, il cherche à faire nombre. Le nombre devient ainsi la fin ultime, la clé du succès, le satisfecit qui sanctionne tout ou le contraire de tout. Aussi le nivellement social, auquel nous portons un soin jaloux, est-il susceptible d’entraîner avec lui, et malgré lui, un nivellement des valeurs compromettant que l’on refuse de s’avouer. Non que le nombre soit un mal en lui-même, à blâmer, mais il n’est pas non plus porteur de valeurs, quelles qu’elles soient. La masse, entendue pour elle-même, est un corps neutre, fluctuant au gré des vents et cédant au plus chaud. Alors que l’on tend à y voir un moment de communion, et de faire de cette communion une finalité, l’idéologue, le prédicateur ou le commerçant s’en font un marchepied, un moyen que justifient d’autres fins.
Mais afin que puisse se faire l’adhésion du plus grand nombre, il faut que le logos, l’èthos et le pathos du tribun soient servis par des outils de communication adéquats. L’agora antique, les codex conservés pieusement, le héraut médiéval, la Gazette de Renaudot, voire le billet informatif de fin de messe, la Bibliothèque bleue, les grands organes de presse, puis, et surtout la radiodiffusion et la télédiffusion, jusqu’au fantastique développement de l’Internet et à l’interactivité qu’il génère, crescendo, la technique a fait son œuvre dans ce domaine. On aimerait n’y voir que des avantages, qui, d’ailleurs, pèseront toujours plus que les inconvénients à prendre en compte : on n’en fait jamais trop pour la diffusion du savoir. Néanmoins, Internet est aussi le lieu du nivellement absolu, du meilleur et du pire mitoyens, d’un fatras d’informations et de connaissances qu’il incombe à chacun de savoir distinguer, d’adopter, puis de combiner, afin, éventuellement, d’alimenter à son tour le pot commun. C’est donc un vaste terrain d’entraînement à la maîtrise du nombre si tant est que l’on veuille tirer parti de la publicité – au vrai sens du terme, celui de « rendre public » – qu’il autorise à certaines fins personnelles. Désirez-vous convaincre les foules du bien-fondé de l’utilisation quotidienne d’un produit cosmétique ? Internet. Escomptez-vous réunir des signatures de soutien en vue de la libération d’un journaliste détenu illégalement à l’autre bout du monde ? Internet. Seriez-vous plutôt enclin à convaincre le maximum de personnes que Monsieur Darwin fabulait et que la création est œuvre de Dieu ? Internet. Tous ces messages sont recevables dans la mesure où, d’une part ils ne contreviennent pas à la loi, d’autre part leurs émetteurs ont une égale légitimité à s’exprimer sur n’importe quel produit de leur volonté. Et c’est tant mieux. Comment séparer le bon grain de l’ivraie ? Libre à chacun de prendre de la distance, d’exercer l’uniforme esprit critique dont la modernité le pare, tout comme ses semblables. Mais qu’advient-il si une idée contraire au goût de l’époque parvient à faire nombre ? Comment la rendre illégitime et lui opposer une fin de non-recevoir ? Il n’y a aucun moyen légal d’y parvenir, voilà, semble-t-il le cœur du problème. Le nombre étant décrété infaillible, ce n’est pas par ce biais que se pourra concevoir la contre-attaque. Que faire alors dans un cas pareil ? Une chose et une seule reste possible : réduire le mal à sa source en empêchant la divulgation de l’idée incriminée, autrement dit réserver la liberté d’expression à celles et ceux qui s’expriment conformément au bien en vigueur. En contrariant, en escamotant toute pensée hétérodoxe, on espère ainsi faire disparaître le mal, partant du principe que tout ce qui ne peut faire nombre peut, à bon droit, être considéré comme non avenu, voire non-existant. C’est, bien sûr, sans compter et la traçabilité perpétuelle de ce qui se dit sur Internet, et la formidable caisse de résonance que constitue un tel média. Tant et si bien que le moindre sujet étouffé sous le coup de la morale bénéficie en retour d’une publicité phénoménale, nourrissant au passage tous les délires « complotistes ».

Ainsi voit-on l’une des libertés majeures – la liberté d’expression – restreinte dans des proportions normatives pour satisfaire à la nécessité dominante, au vrai but poursuivi – l’uniformité, pour ne pas dire le nivellement. Somme toute, la modernité n’a d’autre choix que de céder à la seule véritable passion qui submerge toutes les autres, à la valeur cardinale entre toutes, et en particulier en France, à savoir l’égalité. Loin de pouvoir concilier libertés et égalité, le pays ayant fait valoir son habilité à tout garantir en bloc doit supporter la désillusion. Or, c’est un cinglant aveu d’impuissance que d’appeler du nom de « populisme » tout élan politique cherchant à faire nombre sans se soumettre aux injonctions morales. Il y a un difficile équilibre à atteindre entre les capacités disparates des individus à appréhender le moindre message informatif, a fortiori idéologique, et la libre circulation de toutes les opinions. Au lieu de cela, toute société refusant d’apprendre de ses déconvenues préfèrera disqualifier tel ou tel en prétextant que flatter les bas instincts du peuple, c’est ne pas respecter les règles du jeu démocratique, quand la seule règle qui vaille, dès lors, est celle du nombre. Une attitude noble et réellement conforme à la démocratie cardinale consisterait à favoriser les débats publics, au risque, il est vrai, de voir la majorité s’engouffrer sur de sombres chemins ; le fantôme de l’Allemagne des années 30 est là pour nous le rappeler constamment. Refusant de prendre un tel risque, sans pour autant que soit remise en cause l’infaillibilité du nombre en tant que fin en soi, la seule alternative qui s’offre à une telle société est le recours en justice systématique à l’encontre de toute idée rendue notoire heurtant les susceptibilités en usage ou les préceptes moraux, toujours plus présents quant à eux. Ce à quelle fin ? Pour éviter toute contagion dans l’espace public.


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77 réactions à cet article    


  • Anaxandre Anaxandre 28 août 2012 15:58

     La Liberté (« individuelle » s’entend, concept libéral anglais importé en France par les « Lumières ») menant, par définition, à la domination du fort sur le faible, ou du riche sur le pauvre s’oppose à l’Egalité entre les Citoyens. C’est pour cette raison, que nos ancêtres révolutionnaires leur ont accolé la Fraternité. Mais quand il n’y a plus un Peuple et une Nation Souveraine mais des communautés et des lobbies, quand la notion de citoyenneté est totalement dévoyée et que du Citoyen il ne reste que le « consommateur », comment faire pour éviter qu’une telle société ne finisse par imploser à force de tenter désespérément de faire accroire aux masse - et pour combien de temps encore ? - que ces vieux concepts sont encore vivants ? Viendra un temps, peut-être moins éloigné qu’on ne le pense, où il ne suffira plus à nos politiques de marteler ces mots pour masquer la mort des idéaux qu’ils signifiaient...


    • Éric Guéguen Éric Guéguen 28 août 2012 16:07

      Je crois que nous nous retrouvons sur le caractère de l’exaspérante et sacro-sainte démocratie moderne...

      Merci pour votre commentaire.


    • Anaxandre Anaxandre 28 août 2012 16:18

       Démocratie moderne que j’appelle (au cas ou vous ne m’auriez pas encore lu) : « Démocratie-Représentative-d’Opinion-Contrôlée ».

       (PS : votre sujet et votre article sont forts intéressants mais je craint que sa longueur n’en rebute plus d’un... À méditer pour votre prochain article. Cordialement, A.)


    • Éric Guéguen Éric Guéguen 28 août 2012 16:37

      Vous avez parfaitement raison quant à la longueur de mon texte, j’en suis tout à fait conscient et il s’est d’ailleurs écoulé plus d’une semaine entre mon envoi et sa parution, ceci expliquant cela. C’était pourtant mon deuxième article sur Agoravox ; à l’avenir, je serai plus attentif à cela.

      Au sujet de la démocratie représentative et de ses méandres, je prépare un ouvrage (dont est issu le présent article) qui inclut une réflexion hors des sentiers battus à ce sujet. Si ce passage peut également vous intéresser, je serai ravi de vous le soumettre (par mail, sera-ce possible, le cas échéant ?).

      Cordialement.


    • Anaxandre Anaxandre 28 août 2012 19:46

       Désolé pour le peu d’audience de votre article... Faites plus court la prochaine fois (et glissez le nom de Mélenchon ou de Le Pen dans le titre, apparemment ça fonctionne assez bien... smiley )


    • Éric Guéguen Éric Guéguen 28 août 2012 21:37

      Vous savez, il est inévitablement difficile de « faire nombre » avec un article qui déplore le fait d’accorder du crédit qu’à ce qui « fait nombre ». smiley
      Dommage que les gens qui ont voté « contre » cet article n’argumentent pas. Ne l’ont-ils pas fait uniquement pour en sanctionner la longueur ?

      J’avais repéré votre casque spartiate avant d’apparaître sur ce site ; je suis particulièrement attentif aux gens sensibles à l’Antiquité. Ce sont les rares à s’intéresser réellement à la politique, la vraie, pas à telle ou telle coterie.

      À la prochaine.

      PS : Mélenchon, Le Pen et consorts, très peu pour moi. On crève d’accorder autant de crédit aux hommes politiques, tous bords confondus.


    • Anaxandre Anaxandre 28 août 2012 16:45

       Vous comprendrez qu’on ne peut pas mettre en ligne ici des informations personnelles. Quand votre ouvrage sera achevé, mettez un lien ou des références sur ce site.


      • non667 28 août 2012 22:47

        liberté = tout les espoirs vous sont permis (pierre dac ) smiley smiley smiley
        liberté d’expression  et d’écrire : les lois gayssot et antiraciste y ont mis un terme
        liberté de penser (florent pagny ) vu le sectarisme/partialité des coco du sni à l’école poursuivi par les sos du snès au college et lycée ,la propagande médiatique il est impossible d’échapper à l’endoctrinement gauchiste ( il m’a fallut vivre la trahison du socialisme par le ps en 1983  : politique de rigueur = politique des grecs aujourd’hui pour m’en apercevoir ! )
         l’égalité  est devenu par la gauche l’égalité des chances ? ???façon loto : 100% des gagnants du loto y ont joué !
        du foutage de gueule !


        • Claudec Claudec 29 août 2012 08:27

          Libre réflexion à propos de notre devise nationale


          Les républiques se succèdent, les constitutions se révisent, pourquoi une devise, fut-elle nationale, ne se remettrait-elle pas en cause, ne serait-ce que pour tenir compte des effets du progrès survenu entre temps ? Sans porter atteinte aux valeurs qu’elle veut proclamer, il n’y aurait rien de choquant, pour qui n’est pas aveuglé par le dogme, à y réfléchir calmement et avec un recul de plus de deux siècles par rapport à l’époque à laquelle fut proclamée celle de la République française. Sans compter une autre révolution – industrielle celle-là – et des bouleversements de la société, imprévisibles à la fin du XVIIIe s. La nation qui se glorifie d’avoir ainsi proclamé au bénéfice de tous les valeurs qu’elle faisait siennes pourrait de la sorte juger de ce qu’est devenu son présent et être la première à en tirer les conséquences.


          Étant donné le climat euphorique dans lequel la devise française a été adoptée, sous l’influence des penseurs de l’époque, plus utopistes encore que les « intellectuels » d’aujourd’hui, force est de reconnaître qu’elle a changé bien peu de choses à nos rapports sociaux. Les privilèges, qui symbolisent en les concentrant tous les principes au nom desquels les trois valeurs de Liberté, Égalité et Fraternité ont été choisies, non seulement ont perduré mais se sont multipliés, proclamés comme autant de conquêtes par ceux qui en profitent et les défendent maintenant avec obstination.


          Notons que les replâtrages ou substituts opérés ou proposés par les uns et les autres, dont le plus fameux a été celui tenté par Vichy avec Travail, Famille, Patrie, n’ont pas été couronnés de davantage de succès que d’estime pour qu’ils puissent être sérieusement pris en considération. il ne s’agit d’ailleurs pas ici de changer une devise mais de réfléchir à ce qu’est devenue sa signification objective.



          De la Liberté


          « Une expérience journalière fait reconnaître que les français vont instinctivement au pouvoir ; ils n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole » Chateaubriand


          « La liberté commence toujours par être accompagnée de maux qui suivent l’usage inconsidéré qu’on en fait. » Frédéric Bastiat - La Loi



          Pour autant qu’elle ne relève pas du rêve, la Liberté se définit par les limites que la loi lui octroie ou que chacun voit assignées à la sienne par celle des autres. Loin d’être cet idéal d’indépendance que chacun vit à sa guise, la Liberté a un caractère faisant hautement référence à la vie collective et réclame de ce fait une attention toute particulière, eu égard aux revendications de plus en plus inopportunément formulées par les uns et les autres à son sujet.


          La liberté consiste à faire à son propre gré ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque individu ou groupe d’individus est subordonné à ce qui assure aux autres la jouissance de ces mêmes droits. En cela, il n’est pas de liberté sans devoirs. La loi pouvant aider à fixer et codifier ces droits et ces devoirs, c’est elle qui arbitrera autant que de besoin.


          « La liberté de chacun finissant où commence celle des autres », elle peut être considérée comme une richesse, un espace dévolu à quiconque dans l’égalité républicaine, laquelle est tout autre chose que cet égalitarisme anarchisant avec lequel elle est trop souvent confondue. Il est dès lors évident que plus le nombre de ceux qui partagent cette richesse ou cet espace est grand, moins la part de chacun le sera. Sauf à concevoir bien entendu que cet espace soit extensible à l’infini. Or, de ce point de vue et en attendant la conquête viable de notre environnement planétaire – ce qui ne ferait d’ailleurs qu’en repousser les limites tout en multipliant nos devoirs, l’humanité est confrontée à ses frontières matérielles ; celles de la Terre sur laquelle elle vit, ou plus exactement aux limites que son imprévoyance lui octroie et dans lesquelles il lui est possible d’y vivre. Cet espace vital est en effet inexorablement grignoté, chaque jour davantage, par une inconscience aggravée par le nombre.


          Plutôt que de revendiquer toujours plus de ce qui se raréfie à chaque instant, c’est la révision de ses exigences en matière de Liberté qui s’impose à l’homme. Si par exemple la réduction des libertés des uns est due à une croissance démographique imputable à d’autres, comment faire pour empêcher ces autres d’empiéter sur l’espace de liberté des premiers ? Que ce soit possible par la contrainte ou par la raison, il s’agit bien de limiter les libertés individuelles de tous.


          Le temps est révolu d’affirmer des droits dont l’abus ne peut conduire qu’à l’anarchie. Si la Liberté peut être vue comme un espace ou comme une richesse, comme tout espace ou toute richesse un partage nécessite davantage de pragmatisme que de bonnes intentions. Ne pas s’en soucier, c’est tout simplement méconnaître l’aboutissement incontournable de toute idée utile, appelée à être traduite tôt ou tard dans les faits.


          Ne peut-il pas être vu dans une telle analyse une explication supplémentaire du fait que la codification d’un système de valeurs, qu’il s’agisse banalement de politesse, de bienséance, de cordialité ou plus généralement de tout ce qui touche à la considération due à autrui, en même temps qu’à l’égalité de tous devant la loi, ne se fonde pas impunément sur des considérations abstraites, idéalistes, voire idéologiques et dogmatiques, a fortiori lorsqu’elles naissent dans l’anarchie, l’euphorie et l’utopie ? À croire que la raison, comme la vérité, finit toujours par sortir du puits.


          Peut-être sommes-nous tout simplement confrontés aux conséquences de « l’emploi de l’esprit aux dépens de l’ordre public [...] une des plus grandes scélératesses [...] de toutes la plus dangereuse, parce que le mal qu’elle produit s’étend et se promulgue par la peine [...] infligée [...] des siècles après lui ». (Duchesse de Choiseul au sujet de J.J. Rousseau). À noter qu’il s’agit ici de la liberté de penser qui, pour le meilleur et pour le pire, ne connaît pas d’autres limites que celles de la raison et que c’est lorsque cette raison est bafouée que l’autre liberté, la liberté d’être, est en danger. Et ceci d’autant plus que se répand la confusion entre liberté de penser, de s’exprimer et d’agir, entre pensée et action. Nombreux sont ceux qui s’exprimant, prennent leurs gesticulations pour de l’action et plus nombreux encore ceux qui, laissant les autres penser pour eux, s’expriment et se comportent en irresponsables.


          Entre dès lors en jeu la responsabilité, sans laquelle la liberté n’est plus qu’une vue des esprit les plus fumeux ou les plus malhonnêtes, elle n’est alors même plus une richesse à partager ; elle est un mythe qu’entretient la démagogie et son compagnon le mensonge.


          La notion de liberté entendue comme espace ou richesse que les hommes ont en commun a pour corollaire que la part de chacun ne peut que se réduire lorsque le nombre de ceux qui les partagent croît. Elle mérite, de ce fait, une attention plus grande que celle qui lui est portée, notamment de la part de ceux qui bafouent si souvent la Liberté, au nom des libertés (identitaires, communautaristes, corporatistes, individuelles, etc. ) qu’ils prétendent promouvoir ou défendre.


          Pierre d’achoppement de la vie en société, combien celle-ci serait pourtant changée, dans le sens du progrès social, si toutes les combats qui se mènent de par le monde au nom de la Liberté en tenaient compte. Utopie ? Bien au contraire : marque de raison ! Mais la raison n’est-elle pas elle-même une utopie ?


          • Claudec Claudec 29 août 2012 08:28

            (Suite)



            De l’Égalité


            « L’envie, principe de la Révolution française, a pris le masque d’une égalité dérisoire ; elle promène son insultant niveau sur toutes les têtes, pour détruire ces innocentes supériorités que les distinctions sociales établissent. » Talleyrand


            « Il faut reconnaître que l’égalité, qui introduit de grands biens dans le monde, suggère cependant aux hommes ... des instincts cependant fort dangereux : elle tend à les isoler les uns des autres, pour porter chacun d’entre eux à ne s’occuper que de lui seul.

            Elle ouvre démesurément leur âme à l’amour des jouissances matérielles » Alexis de Tocqueville


            “La liberté et la fraternité sont des mots, tandis que l’égalité est une chose” (Henri Barbusse)


            Peut-être, s’il avait été plus pragmatique, Barbusse eût-il choisi d’évoquer l’inégalité plutôt que l’égalité. L’inégalité est en effet incontestablement plus naturelle et largement répandue que son contraire. Les pères de notre devise nationale et républicaine ont d’ailleurs pris la précaution de préciser qu’ils parlaient d’Égalité de droit, ce qui autorise que sa traduction dans les faits soit sujette à bien des difficultés, sinon à l’inaccessible L’égalité de fait n’est pas de ce monde, dans lequel aucune chose ne ressemble à une autre ; qui refuse par nature tout nivellement. En conséquence, les plus intégristes sont contraints d’admettre, même s’ils se gardent de l’avouer, le caractère éminemment utopique de cette égalité inscrite au fronton de nos monuments.


            Si bien des exemples illustrent cette illusion, auquel le législateur tente de pallier par ses textes, il peut être divertissant autant que significatif de considérer à ce titre la différence d’usage que les républicains français font du vouvoiement et du tutoiement, signe d’égalité entre tous. Ils emploient en effet le vouvoiement et le tutoiement selon des règles révélatrices d’une certaines dérive de leurs valeurs de référence. Le phénomène mérite donc une attention plus grande que celle qui lui est généralement prêtée. Selon le code français de la politesse, l’usage du vous marque indéniablement, une distance, une considération, que ne confère pas le tu. N’en découle-t-il pas que la considération accordée à autrui n’est pas la même pour tous les êtres humains ? Ceci n’induit-il pas une notion d’inégalité fondamentale, dont l’usage différencié du tu et du vous, selon la personne à laquelle ils s’adressent, est la l’affirmation ?


            Une remarque du même ordre s’applique d’ailleurs à l’usage du prénom. Alors que d’autres déclinent leur prénom pour un emploi immédiat par le premier interlocuteur venu, et n’hésitent pas à agir réciproquement, le Français en est loin. Soit par une sorte de réserve, soit par manque de simplicité, il préfère nommer l’autre, comme lui-même, en faisant précéder son nom propre du titre de Madame, Mademoiselle ou Monsieur, marquant de la sorte une distance aussi peu égalitaire qu’archaïque. Il est vrai que d’autres langues européennes, comme l’espagnol ou l’italien, par exemple, font mieux encore, qui usent de titres plus ronflants et distinctifs les uns que les autres et vont même jusqu’à user de la troisième personne pour s’adresser à autrui. Il est étrange que la situation ne soit pas inverse dans la langue de ceux qui se prétendent les promoteurs – quand leur chauvinisme légendaire ne les conduit pas à se prendre pour ses inventeurs – de l’égalité et de la fraternité. Il faut reconnaître à cet égard que nos politiciens de gauche, auxquels ceux de droite ont rapidement emboîté le pas, ont grandement innové dans les années 60 avec l’emploi du prénom pour communiquer entre eux au vu et au sus de tous, ce qui est peut-être l’avancée sociale la plus importante qu’aient pratiquée depuis longtemps les uns et les autres ; renouant en cela avec les efforts des révolutionnaires de 89 ayant vainement tenté d’instituer l’usage du ci-devant puis du citoyen, ainsi que de la gauche prolétarienne ayant tenté du camarade.


            Quoi qu’il en soit, l’emploi du tu, après ces tentatives d’imprégnation des rapports entre les hommes d’une marque se voulant d’égalité et de fraternité n’a-t-elle pas atteint des résultats diamétralement opposés ? en d’autres termes, le tu, n’implique-t’il pas, en raison de son caractère familier, une sorte de banalisation, de nivellement humiliant, de ceux à qui il est réservé, dès lors que l’emploi du vous est permis et même recommandé pour marquer une reconnaissance assortie d’un supplément de respect face à d’autres ? Ceci peut sembler d’autant plus réel que l’emploi du vous ne s’avère aucunement opposé aux principes d’égalité, de fraternité ou de simple proximité, tout en valorisant les individus les uns par rapport aux autres ; ce faisant, tout un chacun, en toute circonstance, se voit témoigner non plus de la distance, mais de la déférence : le respect, que marque le vouvoiement. Il en est comme si l’usage du vous rehaussait le statut de chacun.



            De la Fraternité


            Des trois termes de notre devise nationale, la Fraternité est peut-être le plus précaire. En effet, si la Liberté et l’égalité – devant la loi – se peuvent décréter, nul ne peut contraindre qui que ce soit à une fraternité à laquelle celui ou ceux à qui elle s’adresse peuvent au demeurant être indifférents.


            Paradoxalement, la fraternité est un sentiment qui ne peut être que personnel. Passe encore pour la solidarité, pour l’exercice de laquelle la collectivité peut se substituer aux individus pour en faire preuve en leur nom et à leurs frais.


            Proclamer valeur républicaine et universelle la fraternité fut et demeure un vœu tellement peu laïque que l’esprit des lumières eut dû en être alerté. Quoi de plus contraire en effet à la raison pure qu’un sentiment directement inspiré de l’amour du prochain, valeur évangélique entre toutes.


            La diversité des individus engagés et dès lors supposés faire preuve de fraternité et l’obligation d’égoïsme que la nature fait à chacun de donner priorité à ses propres intérêts sur ceux de son prochain dictent une tout autre loi ; les plus philanthropes d’entre nous doivent en convenir, lorsqu’ils ont à lutter contre.


            Quoi qu’il en soit, le fait qu’elle ne puisse être que consentie à titre strictement personnel distingue, voire isole, en quelque sorte la Fraternité des deux autres valeurs proclamées. Éminemment individualiste, elle peut être refusée par certains sans ôter quoique ce soit à celle pratiquée par d’autres – et vice versa – et peut-être est-ce pour cette raison que le principe de solidarité tend à se substituer à une fraternité qui est tout autre chose. Curieux d’ailleurs, que la question soit aussi discrètement traitée dans les sphères intellectuelles.


            Il en est tout autrement de la Liberté et de l’Égalité. Le fait qu’un seul membre de la communauté des hommes apparaisse aux yeux de leurs défenseurs comme privé de la moindre partie de ce qu’elles représentent, suffit pour que l’attrait universel de ces deux valeurs se rappelle à leur vigilance.



            • Éric Guéguen Éric Guéguen 29 août 2012 09:24

              Bonjour et merci pour votre longue intervention.

              Elle s’adjoint parfaitement à mon texte, j’espère seulement que les rares courageux à m’avoir lu auront le même courage vis-à-vis de vous.

              Au plaisir de débattre.
              EG.

              PS : Merci notamment pour la citation de Talleyrand que je ne n’avais jamais lue nulle part.


            • SALOMON2345 28 mai 2013 09:19

              « FRATERNITÉ »
              Rousseau évoque une dévolution d’une partie la Liberté personnelle (sa souveraineté propre) au bénéfice du « bien commun » en s’élevant par le passage à la citoyenneté, ainsi les Lumières - notamment les Francs Maçons - proposent la position de la Fraternité au sommet du Triangle symbolique et entre ces deux exigences LIBERTÉ et ÉGALITÉ, afin que celles-ci puissent se « vivre » par le coeur et la raison, chacun faisant un pas vers l’autre !


            • Éric Guéguen Éric Guéguen 28 mai 2013 22:26

              Merci à vous.
              Ça c’est pour l’héraldique, mais dans les faits, la conciliation des trois principes est bien plus malaisée, ne trouvez-vous pas ?


            • JL JL 29 août 2012 09:53

              Cet article très long et très abstrait aurait mérité de cibler davantage son sujet. Quels rapports en effet, entre celui de la dialectique liberté vs égalité et celui de la liberté d’expression ?

              Je vais essayer une réponse partielle, et tout d’abord une remarque ; l’auteur écrit : "En d’autres termes, cette substitution d’entité doit être interprétée comme une négation pure et simple de l’homme en tant qu’animal politique, hors d’une conception proprement utilitariste des choses« pour lui signaler, au cas où il ne la connaitrait pas cette phrase d’Annah Arendt, qui aurait pu ouvrir le débat : »« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. »

              J’en viens au sujet ; l’auteur écrit : « Il est une troisième dyade relative aux rapports humains qui est la rencontre des principes de liberté et d’égalité. »

              Je ne crois pas que la liberté et l’égalité soient nativement, deux principes à élever au même rang ; et j’affirme que l’auteur tombe dans l’erreur courante d’opposer les deux. Entre le fort et le faible, c’est la loi qui protège, et la liberté qui opprime. Et donc, la liberté n’a pas le même sens pour le riche et le pauvre, pour le puissant et pour les modestes. Pour le prédateur et le bonhomme. Il ne faut pas opposer liberté et égalité, mais au contraire, les marier harmonieusement, s’en servir intelligemment, comme l’accélérateur et le volant de la voiture.

              De sorte que, si la liberté est une valeur certaine, je réfute l’idée que l’égalité en soit intrinsèquement une ; et d’abord, quelle sorte d’égalité ? La même part pour le lion et pour l’âne est en soi une injustice (je traiterai de l’équité une autre fois).

              Je vois l’égalité comme un principe politique, une volonté, un moyen de lutter contre les inégalités excessives et les dégâts qu’elles entrainent.

              Si ce n’est pas l’égalité qui s’oppose à la liberté - ni réciproquement -, en revanche, c’est bel et bien le besoin de sécurité qui obère la liberté. Le deal que propose l’État (en tant qu’expression du groupe), c’est : un peu moins de liberté contre un peu plus de sécurité.

              Il y a dans les sociétés libérales deux moyens sur lesquels repose la sécurité d’un individu et de sa famille) : l’État providence, et/ou la fortune personnelle.

              - l’État providence est moral - pour faire court, l’égalité est érigée en valeur (donc, moyen) : chacun est déclaré égal en droit vis-à-vis des services publics ;

              - l’autre moyen, à savoir la fortune personnelle - qui confère abondance de biens, liberté absolue, sécurité maximum - fait fi de l’égalité. Le néolibéralisme et la morale (en l’occurrence l’égalité : une vie vaut une vie) sont ennemis irréductibles.

              Voilà pourquoi les riches veulent toujours plus d’argent, et ne supportent pas d’entendre parler d’égalité. Mais paradoxalement, les libéraux n’ont que le mot d’égalité dans la bouche ! A ceci près que l’égalité libérale, c’est : l’État protège la fortune de la même façon pour tout le monde ! Un euro est aussi protégé que 10 milliards d’euros !

              L’égalitarisme : c’est le fait de réclamer l’égalité quand elle nous est plus favorable que l’équité. Par exemple,le choix d’une flat-tax au détriment de l’impôt progressif c’est égalitariste. L’égalitarisme de droite accroit les injustices, l’égalitarisme de gauche les réduit : c’est mécanique ! Or, qu’est-ce qu’on observe ? Que les inégalités s’accroissent ! C’est donc l’égalitarisme de droite qui détruit notre société, et non pas l’égalitarisme de gauche !

              « Mes chers compatriotes, ne séparez jamais la liberté de l’égalité » (F. Mitterrand)
              "La nation, c’est le seul bien des pauvres." (Jean Jaurès)


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 29 août 2012 11:05

                Bonjour à vous, et merci pour cette réponse pertinente.

                Concernant tout d’abord votre remarque sur la citation d’Hannah Arendt, si vous relisez la phrase qui suit dans ma prose, vous constaterez que je ne dis pas autre chose :
                « En d’autres termes, cette substitution d’entité doit être interprétée comme une négation pure et simple de l’homme en tant qu’animal politique, hors d’une conception proprement utilitariste des choses. La politique n’est plus la fin de tout homme pour ainsi dire inscrite dans ses gènes, c’est, au contraire, un moyen pour lui de parvenir à n’importe quelle fin, au gré de sa volonté. »
                D’où le règne, à terme, de l’utilitarisme, en résonance avec ce que dit Arendt (qui figure, d’ailleurs, dans mon « Panthéon » si je puis dire).

                Ensuite, il me faut rappeler que ce texte est issu d’un ouvrage, il peut donc paraître incomplet vis-à-vis de ce que je désigne par « dyade » notamment, ou bien encore eu égard au principe d’équité. Pour développer celui-ci, j’avancerai l’argument de la justice distributive, celle qui s’y conforme le mieux, et celle que nous revendiquons, pour la plupart du moins, vis-à-vis de l’impôt progressif : à chacun selon ses revenus.
                Mais si nous étions logiques, nous appliquerions en toutes choses ce principe d’équité, ou de justice distributive. Exemple : le droit de vote ne serait plus tel que nous le connaissons, il serait lui aussi progressif, ou « capacitaire » : à chacun selon ses mérites. Car n’oublions pas qu’Aristote faisait dépendre le recours à la justice distributive d’une référence au bien commun, ce qui est le cas aussi bien pour l’impôt que pour le droit de suffrage. En conférant le droit de vote indifféremment, sans acception de qui que ce soit, nous sommes déjà dans l’égalitarisme.

                Ensuite, vous semblez distinguer un égalitarisme de gauche, tout à fait bienvenu, et un égalitarisme de droite ravageur. Voilà qui est tout à fait insolite. L’égalitarisme, en soi, est une erreur, de gauche comme de droite, et ce comme tous les « ismes » serais-je tenté d’ajouter. L’erreur que vous faites, et que tous les gens de gauche font, est de confondre égalité et justice. C’est d’autant plus étonnant que vous admettez le caractère relatif de l’égalité, et que cette phrase est tout à votre honneur : "L’égalitarisme : c’est le fait de réclamer l’égalité quand elle nous est plus favorable que l’équité.« (parfaitement d’accord sur ce point).
                En fait, la justice est une valeur qui submerge l’égalité, qui parfois lui correspond, parfois non. Lorsque l’on est attaché à la justice, on se moque de l’égalité, ce qui va au rebours de l’époque contemporaine qui fait de l’égalité une fin en soi. Autant de Ministres hommes que femmes, est-ce juste ? Pas nécessairement. Peut-être n’y avait-il que des femmes compétentes à l’instant »T« , ou que des hommes, mais l’égalité stricte a primé en l’occurrence.

                À mes yeux, c’est parce que nous sommes obnubilés par l’idée d’une égalité omniprésente que nous engendrons, paradoxalement, des inégalités. De ce point de vue, l’égalité est l’hydre de la gauche, plus elle tape fort sur une tête qui dépasse, plus violemment dépassera une autre tête, ce qu’elle refuse de comprendre. Quant à la droite, elle s’est perdue dans un libéralisme qui ne sait ni d’où il vient (historiquement), ni où il va (géographiquement) et qui s’en contre-fout. Au moins partagez-vous avec la droite le sentiment d’un nécessaire recours à la sécurité, mais en faire le pendant négatif de la liberté me semble, pour ma part, un peu trop réducteur.

                ++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

                Pour finir, j’aurais aimé que quelqu’un réagisse à ceci : comment ne pas voir que l’équation »un homme = une voix« conduit nécessairement à légitimer n’importe quelle majorité, c’est-à-dire n’importe quelle idée susceptible de fédérer ? Une fois que l’on a remarqué cela, comment ne pas en déduire que le seul moyen qu’il reste d’empêcher certaines idées »nauséabondes« de se propager est de limiter la liberté d’expression, c’est-à-dire la publicité (au premier sens du terme) de telles idées ? Là encore, une liberté se couche devant l’égalité (cf. notre équation de départ).

                Exemple : imaginez un philosophe bénéficiant d’un certain crédit demandant publiquement le retour de la peine de mort. Nous savons, vous et moi, qu’une majorité de Français y serait probablement favorable. Comment réagir dans un tel cas pour se conformer au dogme des Droits de l’Homme (anti peine de mort), en s’avouant que les masses sont diminuées intellectuellement et incapables de raisonner sur ce sujet ? Non, grand Dieu ! Plus simplement en taxant ce philosophe de »populiste« (et de philosophe, il n’est plus, ipso facto, que »polémiste qui dérape") et en lui interdisant à l’avenir tout accès aux principaux médias. Empêchons à toute force la contagion ! smiley


              • JL JL 29 août 2012 11:23

                Bonjour à vous également.

                svp, n’allons pas trop vite dans les sentences définitives : une réponse au pied levé sur un sujet si complexe mérite mieux.

                Vous dites que je distinguerais un égalitarisme de gauche, tout à fait bienvenu, et un égalitarisme de droite ravageur. Et ajoutez : "Voilà qui est tout à fait insolite. L’égalitarisme, en soi, est une erreur, de gauche comme de droite".

                Puisque nous sommes d’accord sur la définition de l’égalitarisme (formule dont en effet, je me targue d’être l’inventeur), ne croyez vous pas que l’égalitarisme de gauche est un frein aux excès inégalitaire, au contraire de l’égalitarisme de droite qui en est un accélérateur ?

                A mon tour de vous dire que les deux versants de l’équité ne sont pas symétrique, de même nature, ce que vous semblez ignorer : d’un coté, il y a l’iniquité ; de l’autre, l’humanité, la fraternité. Ce qu’on pourrait appeler la justice sociale ; ou la morale.

                De sorte que, en effet, je persiste et signe : il y a un égalitarisme de gauche, tout à fait bienvenu, et un égalitarisme de droite ravageur.

                Et sur ce sujet, l’histoire, en particulier ces dernières années, ne me contredit pas : mais je ne parle pas de celle qui est écrite par les vainqueurs.

                « Les diatribes de Mitterrand sur les « maîtres de l’argent » étaient plus violentes que les prises de position actuelles de Besancenot ». (François Ruffin)


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 29 août 2012 11:31

                « svp, n’allons pas trop vite dans les sentences définitives : une réponse au pied levé sur un sujet si complexe mérite mieux. »

                Tout à fait, je vous prie de m’excuser et tiens à dire que c’est un plaisir de vous lire.
                N’y voyez qu’une réponse, elle aussi, au pied levé.


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 29 août 2012 11:48

                Pour allant plus avant :

                La guerre que se font les socialistes et les libéraux est un jeu de mimes entre l’auguste et le clown-blanc. Ils sont tous fruits du même arbre, celui de l’âge moderne, de la défiance de l’objet politique, de la suprématie de l’économie et du social sur toute autre considération. La différence majeure est que les libéraux, cyniques jusqu’au bout des ongles, l’assument totalement, sans vergogne, tandis que les socialistes, catholiques modernes, ont aujourd’hui quelques remords vis-à-vis de ce qui a été délaissé.
                Les uns et les autres sont tous individualistes, et si les socialistes se soucient à nouveaux frais de la notion de « bien commun », c’est toujours dans une optique de charité chrétienne : soulager la misère des plus démunis. C’est tout à fait louable, mais à cela, la justice, la vraie, reste sourde et répond sèchement : « N’existe-t-il pas des déshérités qui méritent leur sort et des riches qui n’usurpent pas leur richesse ? »


              • JL JL 29 août 2012 12:13

                Excuses acceptées, merci, mais le préjudice n’était pas grave du tout. smiley

                Vous dites : « La guerre que se font les socialistes et les libéraux est un jeu de mimes »

                Hum ... Si vous parlez du PS et de l’UMP, je crois bien que les plus libéraux sont encore au PS : il n’y a pas de parti libéral revendiqué, ils sont partout. Je ne sais plus qui a dit : le libéralisme ne peut avancer que masqué. Ceci explique cela.

                Puisque vous aurez remarqué que j’aime bien les citations, celle-ci que je trouve très pertinent ici :
                « Le libéralisme économique préside tous les imaginaires » (Edouard Glissant« )

                Pour ce qui concerne votre deuxième §, là encore, si vous le permettez, je mettrai un bémol :

                Il ne faut pas pas confondre la lutte contre la « pauvreté » (thème de droite) et la lutte contre les « inégalités » (impératif de gauche). On peut réduire la pauvreté en accroissant les inégalités. C’est même cela l’astuce. En effet, réduire la pauvreté, c’est une nécessité pour les riches, puisque »ventre affamé n’a pas d’oreilles". Et les pauvres, au bout du compte, ça coûte cher ! Et comment réduire la pauvreté sans réduire la richesse ? En sacrifiant les classes moyennes. Celui qui a compris ça a tout compris de la nuance droite vs gauche. Si un gouvernement qui se dit de gauche ne réduit pas les inégalités, alors, il n’est pas de gauche, c’est clair.


              • JL JL 29 août 2012 12:25

                PS : j’ai oublié, mais il va de soi que je vous remercie sincèrement pour le compliment.


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 29 août 2012 14:43

                J’ai bien peur que votre vision des choses vous pousse au manichéisme : il y aurait ainsi des politiciens animés de bonnes intentions à gauche, et des prédateurs sans scrupules désireux de se donner pour principe la spoliation éternelle à droite.
                Or, m’est d’avis que les choses sont bien plus complexes que cela, et que la complexité (doublée de l’hypocrisie) est bel et bien le trait dominant de la période contemporaine. Et c’est parce qu’il est difficile aujourd’hui de pointer du doigt de vrais coupables, que la tentation « complotiste » est grande. Il y a des gens animés de bonne volonté à gauche comme à droite, dont les principes diffèrent, je pense, davantage sur la forme que le fond, de sorte qu’il devient urgent de dépasser ce clivage éculé, et de voir, notamment, en quoi gauche et droite modernes sont deux branches issues de la même souche. Je le répète ; un socialiste a aujourd’hui beau jeu de critiquer le matérialisme, l’économisme et autres, car sa filiation politique a grandement contribué à installer ces poisons (à outrance) dans les têtes.
                « Pauvreté » et « richesse » demeurent des points de vue tout à fait relatifs : le pauvre d’hier n’avait ni eau, ni électricité, celui d’aujourd’hui se plaint de ne pouvoir offrir une PS3 à son gamin (j’exagère à peine).

                Je me permets à ce sujet une auto-publicité, car cet article risque de vous intéresser :

                http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-impasse-comme-horizon-121158#commentaires


              • JL JL 29 août 2012 15:30

                Mais non, aucun manichéisme là-dedans ! C’est juste une question de clientèle électorale. Désolé, mais si vous continuez comme ça, les mots n’auront plus de sens.

                Je ne confonds pas les hommes et les principes : j’ai énoncé deux positions, appelez les truc et machin, si ça vous gène de dire droite et gauche, et si vous préférez réserver les termes de gauche et droite à la valetaille politique.

                Nierez vous que Sarkozy, pour ne citer que lui, croit dur comme fer en la théorie du ruissellement ? Vous savez ce que c’est j’imagine ? Pour lui et ses semblables, les inégalités ne sont pas le problème, mais la solution. C’est tellement bon de concilier ainsi le principe de réalité et le principe de plaisir.

                Je le répète : d’un coté de l’équité, il y a l’humanisme, l’égalité comme boussole ; de l’autre, l’égoïsme, l’iniquité, les inégalités.

                Et j’ajouterai une chose : l’égalité est circonscrite : on peut s’en approcher, mais jamais le plus grand nombre ne dira qu’il y a un excès d’égalité. En revanche, de l’inégalité, il faut dire des inégalités, elles sont sans limite. Et le corollaire, c’est n’importe quoi, c’est l’aventure ; c’est jouer à l’apprenti sorcier. Ici encore, je parle sous le contrôle de la réalité observable : Monsanto, Fukushima, le 11 Septembre, etc etc..

                « Précisément, on reconnaît la gauche serpillière, la gauche pleurnicheuse, la gauche qui ne veut pas être de gauche, aux chaudes larmes qu’elle verse sur la souffrance sociale sans jamais vouloir interroger, et encore moins modifier, les structures qui ne cessent de la recréer. On la reconnaît par conséquent aussi à ses instruments : emplois-jeunes, éducation-formation — avec le double aveu implicite que l’éducation est surtout une formation professionnelle et que, si bien sûr on les y aidera, il appartient tout de même aux individus de se rendre « employables » —, fiscalité enfin, soit tout ce qu’il reste de leviers secondaires pour atténuer les effets à l’intérieur du cadre mais sans jamais y toucher. De tous ces palliatifs, cependant, la fiscalité est le plus significatif — quand il n’est pas manié à la baisse à la façon du socialisme Jospin-Strauss Kahn-Fabius... Mais voilà que François Hollande, décidé cette fois à le pousser dans le bon sens, semble avoir empoigné le levier, et la chose est suffisamment étonnante pour être notée (sous les habituelles réserves de la jonction incertaine du geste à la parole...). Que le gauchomètre s’en ressente et donne une mesure fiable, est confirmé par le capteur complémentaire de l’éditorialomètre, machine corrélée mais réglée selon un principe de variation inverse : sans surprise Jean-Francis Pécresse (Les Echos), Dominique Seux (Les Echos, again), Alexandre Phalippou (Huffington Post tendance Anne Sinclair) prophétisent le désastre, ainsi que Yves Calvi (C dans l’air) en charge de brancher l’expertomètre sur l’éditorialomètre (corrélation positive) et qui réunit un superbe plateau [4] à trois (plus lui) contre un pour bramer et faire bramer au désastre économique, avec parmi les bêtes à cornes l’inénarrable Philippe Dessertine, Christian de Saint-Etienne et surtout Elie Cohen, jusqu’à il y a peu conseiller économique de François Hollande mais horrifié des nouvelles velléités de gauche du candidat qu’il croyait sincèrement de droite. On doit toutefois à l’honnêteté de reconnaître que l’éditorialo-expertomètre, machine pourtant ultra-sensible en tout cas dans cette partie là du cadran (depuis vingt ans, très peu de réaction sur bonus, fortunes et inégalités, non plus sur chômage, fin de droits et seuils de pauvreté), n’a pas fait exploser le scope comme elle l’aurait fait il y a cinq ans à peine. Jean-Michel Aphatie, par exemple, a même éprouvé le besoin de démentir avoir pris parti pour les riches et n’avoir fait que de l’ironie à propos des 75% de Hollande. Il est vrai que l’époque commence à sentir fort le goudron et les plumes et pour la classe possédante et pour la valetaille médiatique qui jusqu’ici n’avait de cesse de lui servir la soupe avec force justifications économiques et admonestations à l’endroit du peuple envieux ». Lordon le départ des riches


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 29 août 2012 16:17

                Vous oubliez de citer Tocqueville, qui dit que plus l’égalité des conditions progresse, plus les inégalités résiduelles sont insupportables et laissent présager que c’est l’inverse qui se produit.

                Concernant votre point de vue dichotomique entre une droite égoïste et une gauche humaniste de part et d’autre de l’équité, je ne peux m’y résoudre, désolé. c’est même la raison pour laquelle je lui préfère - comme explicité dans mon texte - la dichotomie entre égalité (principe de gauche qui flirte avec l’égalitarisme) et liberté (principe de droite qui n’exclut pas le droit de se désintéresser des gens qui souffrent) de part et d’autre de l’équité à atteindre.
                On obtient une droite cynique face à une gauche naïve (mais utile...).

                Bien à vous.


              • JL JL 29 août 2012 17:54

                « Concernant votre point de vue dichotomique entre une droite égoïste et une gauche humaniste de part et d’autre de l’équité »

                Non, je ne fais pas un choix dichotomique. Encore une fois vous confondez les principes et les hommes (*).

                C’est pourtant clair et un fait avéré que personne ne peut nier sinon en niant le sens des mots : davantage que l’équité en faveur du plus puissant, c’est inique. davantage que l’équité en faveur du plus faible, c’est humaniste. Je n’y peux rien, même si ça vous défrise, désolé.

                Maintenant laissez moi vous dire que le choix que vous faites n’est pas entre liberté ou égalité, mais entre le bonheur de quelques uns lequel a pour corollaire l’asservissement, voire la ruine des foules d’une part, et la sobriété pour tous au nom du bonheur du plus grand nombre d’autre part. Car entre le fort et le faible, c’est la loi qui protège, et la liberté qui asservit. Y compris au bout du compte, puisque le puissant a toujours besoin de plus de puissance pour préserver ses privilèges. Même un enfant comprendrait cela.

                (*) La gauche et la droite auxquelles vous pensez - le PS et l’UMP - ne sont que les deux bras de la même oligarchie et n’ont rien à voir avec les principes que j’énonce.

                PS. à ce sujet je vous rappelle ce que disait Michel Rocard de la politique de la droite (mais celle du PS ne semble pas meilleure sinon qu’ils y mettent davantage de formes) : L’action du gouvernement, c’est une redistribution à l’envers. Et nous revoilà revenu à la théorie du ruissellement, chère à la droite, et si onéreuse aux contribuables.


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 29 août 2012 21:48

                Pour le coup, je vous trouve un peu cavalier...

                En bref, l’équité est un équilibre délicat, c’est un point d’appui unique sur une règle métallique. Que vous déplaciez ce point à gauche ou à droite, la règle tombe, et vous n’êtes plus dans l’équité.
                Qu’est-ce que l’équité ? Le respect de ce qui est dû à chacun. Hors de ceci, vous êtes inique. Si vous ne donnez pas à celui qui mérite, vous êtes inique. Si vous donnez à celui qui ne mérite pas, vous êtes inique. Peu importe le reste du seul point de vue de la juste.
                Vous me dites ensuite qu’un déséquilibre n’a pas la même valeur s’il est en faveur des puissants ou des faibles : je vous répond « soit », mais dans ce cas vous n’êtes plus dans la justice, vous êtes dans la charité (pas dans l’« humanisme » qui, au sens véritable et originel n’a absolument rien à voir avec l’égalité).
                Libre à vous d’œuvrer dans la charité, mais il n’y a plus de justice là-dedans. La justice est une vertu CARDINALE, relevant de l’État. La charité, quant à elle, est une vertu THÉOLOGALE qui relève d’initiatives privées, tout à fait louables au demeurant. Les prêtres sont charitables, les sociologues le sont aussi, mais ce n’est pas le rôle d’un magistrat.
                La charité est tout à fait respectable, sauf lorsqu’elle est imposée aux frais de l’État car, soyez-en certain, aujourd’hui plus que jamais, l’État n’a pas les moyens d’être charitable... même avec l’argent des autres. Ce qui lui est demandé avant tout, c’est d’être juste, i.e. équitable.
                Exemple : l’Aide Médicale d’État est à la fois charitable... et inique.


              • JL JL 30 août 2012 07:48

                Cavalier si vous voulez, mais à cavalier, cavalier et demi.

                Vous confondez la justice et la politique. Et je vous dirai que la charité institutionnalisée, cela s’appelle une politique sociale.

                Par ailleurs, l’équité n’est pas rigoureuse comme vous persistez à le dire, mais subjective. Et c’est là que l’égalité fait sens : où est la justice, entre l’égalité et l’équité ? Si l’égalité favorise le faible, en quoi serait-il inique de la préférer à l’équité, laquelle est souvent dite par le puissant ?

                Si l’égalité favorise le riche, pourquoi faudrait-il la préférer à l’égalité ?

                Vous me traitiez de manichéen ? Non, c’est vous qui êtes psychorigide, et même idéologue : un idéologue de l’équité.

                Il y a 20 ou 30 ans, Alain Minc voulait remplacer dans notre devise, le mot égalité par celui d’équité. Internet n’existait pas, et nous avions échangé sur ce sujet par courrier. Je ne sais pas si j’y ai été pour quelque chose, toujours est-il qu’il n’en a plus reparlé. Il faut dire qu’à cette époque, le libéralisme n’avait pas encore ravagé tous les cerveaux. Mais nous savons que la bêtise insiste toujours, hélas.


              • JL JL 30 août 2012 08:01

                L’attrape couillon appelé espoir : « La conviction morale nous fiche la trouille. L’espoir est sans effort » … « Pourtant, malgré notre condition misérable en tant que citoyens, en tant qu’individu chacun d’entre nous reconnaît ce qui est juste et bien. En fait, quand il s’agit de son moi privé, intérieur, il est plus difficile d’éviter l’équité que de justifier l’iniquité, bien que nous y arrivions. Indépendamment de notre déformation par l’implacabilité du capitalisme, et la médiocrité matérialiste qui l’accompagne, nous savons qu’il y a une chose telle que l’équilibre, une chose telle que la justice, et l’équité pour tous, quel que soit notre refus de le reconnaître. Ceci grâce aux balances éternelles en nous tous. Et le pivot de ces balances, sinon l’action, cette préférence intérieure muette, toujours présente, en faveur du juste équilibre, est, je crois, l’esprit ».

                ...
                La plupart des Américains, indépendamment de leurs inclinations politiques ou de leur religion, ne reconnaîtraient pas le bien commun s’il les mordait au cul. Nous n’avons aucun concept authentique du bien commun. Vraiment pas. Tocqueville l’a observé il y a cent soixante-dix ans. Il disait qu’en Amérique, aucun homme ne doit quoi que ce soit à un autre homme. Ni un autre homme ne lui est redevable. Qu’est-ce que cela peut laisser de mouvement vers l’intérêt commun nécessitant les efforts coopératifs de plus d’un homme ? Nous connaissons tous la réponse : le gouvern’ment9. Ce qui laisse le bien commun aux politicards graisseux, aux requins de la banque et de l’hypothèque, et à un cartel privé d’escrocs en coulisses appelé la Fed "

                (Joe Bargeant)

                Que peut penser de l’équité, un individu qui n’a aucun sens du bien commun, ou qui s’en fiche, à votre avis ?

                Voici en substance ce que je disais à Minc, et qui n’a pas varié : Inégalité en langage néolibéral se dit équité. Les inégalités sont plus ou moins injustes, et pour ceux qui voient le verre à moitié plein, plus ou moins justes. Cet équilibre entre juste et injuste, à savoir, le plus juste possible ou le moins injuste possible, n’est pas une donnée en soi. Il n’y a que deux manière de dire si un partage est juste : le consensus ou le choix du plus fort. Le consensus s’exprime de deux manières possibles : par la démocratie ou par le marché. Il se trouve que la démocratie est corruptible, et que le marché s’apparente à la loi du plus fort. Remplacer dans notre devise nationale le mot Liberté par celui d’équité n’a d’autres buts que d’instaurer une inégalité de droits, autrement dit, tuer la République et revenir à l’Ancien régime si ce n’est au Moyen âge. Mais l’histoire est un éternel recommencement.


              • JL JL 30 août 2012 08:09

                Eric Guéguen,

                j’ai coutume de dire que le libéralisme ne peut s’imposer que par la ruse : votre article n’est qu’une ruse libérale, que vous en soyez conscient ou non. J’en veux pour preuve cette phrase, je vous cite : "La charité est tout à fait respectable, sauf lorsqu’elle est imposée aux frais de l’État car, soyez-en certain, aujourd’hui plus que jamais, l’État n’a pas les moyens d’être charitable... même avec l’argent des autres.« 

                Juste une question, à ce sujet : que veut dire cette phrase : »même avec l’argent des autres«  ?

                L’Etat pourrait-il faire avec un autre argent que celui des »autres«  ? Et d’abord, quels »autres" ? Vous sombrez ans la confusion verbeuse, désolé.


              • JL JL 30 août 2012 10:06

                Dans mon post de 8H01, il faut lire « remplacer dans notre devise nationale, le mot égalité par le mot équité n’a d’autres but ... » et non pas « liberté par ... »

                Et dans celui de 7H48, il fallait dire : « Si l’égalité favorise le riche, pourquoi faudrait-il la préférer à l’équité ? »

                Par exemple : la flat-tax, ce que j’appelle l’égalitarisme libéral, celui qui nous conduit à brader nos services publics, au nom de la concurrence libre et non faussée. L’égalitarisme libéral, c’est la négation non seulement de l’équité, mais à terme, de toutes nos valeurs nos us et nos coutumes.


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 30 août 2012 10:09

                Voir en moi un néolibéral n’est pas piqué des hannetons. Pour tout vous dire, je suis taxé de crypto-marxiste par des libéraux lorsque je leur parle de « bien commun ». De grâce, les uns et les autres, accordez vos violons. Je pense surtout que bon nombre de gens, toutes tendances confondues, se plaisent à faire rentrer des gens dans des cases, ce qui est plus commode pour tirer dessus à boulets rouges. Quelqu’un de « fluctuant » est pour vous, semble-t-il, forcément un ennemi qui avance masqué. Or, non, je cherche le vrai partout où il peut se trouver, tout simplement. Jamais il ne vous viendrait à l’esprit que l’objectivité est à ce prix, jamais ?

                - Je suis pour la limitation des salaires et j’entends à ma droite : « coco » !
                - Je suis contre l’idée d’une égalité naturelle entre les êtres et j’entends à ma gauche : « facho » !
                - Je suis favorable à une instruction publique forte et digne de ce nom face à la mainmise des établissements privés, et de nouveau à droite : « marxiste » !
                - Je suis opposé à l’AME et voici qu’à gauche, on braille : « néo-cons ! »
                - Je suis contre une loi sur la burqa et j’entends à droite : « islamiste » !
                - Je prône un retour aux frontières et l’exaltation du sentiment national, mais à gauche, on me répond : « vichyste » !
                - etc.

                Bref, ce genre de décryptage est stérile.
                Vous n’êtes en rien d’accord avec ce que je dis, soit, et a priori, c’est le cas de la majorité des gens qui passent par là. Seulement j’attends encore que soit infirmée la thèse principale de ce papier, que je vous remémore :

                Comment ne pas voir que l’équation « un homme = une voix » conduit nécessairement à légitimer n’importe quelle majorité, c’est-à-dire n’importe quelle idée susceptible de fédérer ? Une fois que l’on a remarqué cela, comment ne pas en déduire que le seul moyen qu’il reste d’empêcher certaines idées « nauséabondes » de se propager est de limiter la liberté d’expression, c’est-à-dire la publicité (au premier sens du terme) de telles idées ? Là encore, une liberté se couche devant l’égalité (cf. notre équation de départ).

                Pour finir, je comprends mieux le préjugé gauchiste dont vous faites preuve : vous assimilez la justice à l’égalité. L’idée qu’il puisse y avoir des très riches et des très pauvres vous insupporte, ce que je comprends parfaitement. Mais vous en venez presque à dire que l’existence de gens riches et de gens pauvres est une injustice. Non ! Certains travaillent dur pour être riche, d’autres se tournent les pouces (il y en a, j’en connais) et ne méritent rien. C’est du bon sens et il n’y a rien de « néolibéral » là-dedans. Ce qu’il faut éviter, c’est que pouvoir et richesse aillent nécessairement de pair, et donc redonner à la hiérarchie sociale son véritable sens (ce qui doit se doubler d’une mobilité au sein de cette hiérarchie, bien entendu). Jusqu’à présent, par défiance de la verticalité politique, on a tablé sur l’horizontalité économique. Nous voyons tous le résultat : l’émergence de nouvelles hiérarchies, iniques celles-là car fondées avant tout sur la richesse.

                Enfin, vous dites que j’assimile la justice à la politique, parfaitement. Enfin presque... La politique consiste à maintenir un savant équilibre au sein de la cité, en particulier rendre à chacun ce qui lui revient. C’est la raison pour laquelle tout, strictement tout, dans la vie des hommes repose sur la politique. La justice, de son côté, est la vertu des vertus, celle qui maintient le lien entre les individus et l’idée de bien commun, d’où le fait qu’une bonne part de l’activité politique consiste à favoriser le bon exercice de la justice.


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 30 août 2012 10:13

                « Et dans celui de 7H48, il fallait dire : »Si l’égalité favorise le riche, pourquoi faudrait-il la préférer à l’équité ?« 

                => C’est qu’à mon sens, on se contrefout de »favoriser le riche«  ! On favorise celui qui mérite d’être favorisé, que celui-ci soit riche ou pauvre. Certains riches méritent d’être riches, certains pauvres méritent d’être pauvres. Certains riches ne méritent pas d’être riches, certains pauvres ne méritent pas d’être pauvres. Il appartient à l’équité de »faire le ménage" dans tout ça.


              • JL JL 30 août 2012 10:27

                Vous êtes pour la limitation des salaires ?

                Mais vous-êtes vous posé la question de savoir si c’est équitable, et au nom de quoi, et à quelles limites ?

                Et le reste à l’avenant.

                Bien évidemment que je n’assimile pas la justice à l’égalité : vous en parlez comme si vous n’aviez rien compris à mon argumentation.

                Vous devez savoir comme moi que la compréhension est une adéquation à nos intentions.

                Quand j’écris : "Cet équilibre (l’équité) entre juste et injuste (puisque par définition ici, ce n’est pas l’égalité !) , à savoir, le plus juste possible ou le moins injuste possible, n’est pas une donnée en soi. Il n’y a que deux manière de dire si un partage est juste : le consensus ou le choix du plus fort.« 

                il est clair que je heurte votre idée de l’équité laquelle serait selon vous, intrinsèque à la chose, »énonçable" par des esprits éclairés (les juges)  ! C’est cette idée que je dénonce comme psychorigide et qui vous empêche de comprendre où vous faites erreur. En l’occurrence, le juge est, dans un tribunal, dans la position du plus fort !


              • JL JL 30 août 2012 10:36

                Lisez donc cet article, je cite la première phrase : "Le capital est malade de trop d’argent. Le vol d’une partie de la force de travail s’est tellement accumulé dans le capital, au cours du temps, que la production mondiale de marchandises, plus les services qui s’y attachent, ne représentent plus que 3 % des richesses du monde."

                et démontrez moi que ce n’est pas l’égalitarisme libéral (ou de droite, c’est le même - celui que je dénonce comme accélérateur des inégalités), qui nous a mené là !

                Mieux, démontrez moi que ce serait l’égalitarisme de gauche - celui que je définis comme un garde fou contre les excès d’inégalités - qui serait responsable de cette situation ubuesque.

                Bon courage !


              • JL JL 30 août 2012 10:39

                Arrêtez de vous contredire svp, en prétendant que je confondrais justice et égalité, équité et égalité, puisque vous avez de vous même rendu hommage à la définition de l’équité que je vous ai donnée. Je n’ai jamais remis en cause l’équivalence entre justice et équité. Mais la justice n’est pas la politique, ce que vous perdez constamment de vue.


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 30 août 2012 10:47

                Je ne peux me résoudre à penser qu’il y ait le moindre être humain sur terre qui puisse « valoir » 200000 euros par mois. C’est obscène.

                La justice dont je parle ne se règle pas dans un tribunal, elle n’est même pas positive, instituée : je ne vous parle pas du légal, mais du légitime, ce que bafoue, et les libéraux, et les socialistes qui pourtant sont tous les enfants de Locke et de son Droit Naturel (qui a tant fait pour sacraliser la propriété privée).
                Pour expliciter le sens que je donne à la justice, je m’appuierai sur un exemple fourni par Droit naturel et histoire :

                Considérons donc deux enfants. L’un est petit et dispose d’un grand manteau. L’autre est grand et ne possède qu’un petit manteau. Face à cela et hors de toute convention, la réaction de tout individu normalement constitué est de dire « ce n’est pas normal », ou plutôt « ce n’est pas juste ». Dans l’absolu seulement. Car à bien y regarder, peut-être le petit enfant a-t-il travaillé dur pour s’offrir son bien. Pour sa part, il est possible que le grand enfant n’ait compté que sur la charité dans l’acquisition du sien. Enfin, n’oublions pas l’impérieux sentiment de propriété qui, lui aussi, est légal. Quelle pente le droit naturel nous amènerait-il à suivre vis-à-vis des acquêts de ces deux enfants ? Celle qui consiste à distribuer les manteaux en fonction de la taille respective des enfants. Tout autre droit, positif, nous entraînera à faire d’autres choix. Le libéral, intransigeant sur le respect des libertés, ne changera rien à l’ordre des choses sans autre forme de procès, arguant de la primauté du droit de propriété sur toute autre considération. Le socialiste, quant à lui, soucieux d’établir en tout l’égalité parfaite sans la moindre discrimination, plutôt que de demander au petit enfant de renoncer à son grand manteau, offrira le même vêtement au grand enfant aux frais du contribuable.

                ... Cette sorte de justice est bien sûr un absolu, une asymptote vers laquelle doit tendre la justice instituée, sans jamais pouvoir l’atteindre (sauf, dans notre cas, à sacrifier le droit de propriété que vous et moi aurions bien du mal à remettre en cause).

                PS : Merci de ne pas sous-entendre dans chacun de vos mails que je ne comprends décidément rien à ce que vous dites, c’est assez insultant.


              • JL JL 30 août 2012 11:31

                Je regrette mais, quand vous dites que je confonds justice et égalité, je me pose des questions.

                En revanche je crois pouvoir dire à juste titre que vous confondez justice et politique, gouvernance (pour user d’un mot à la mode libérale) et équité. Selon moi, l’équité au gouvernement , c’est déjà une faute. Tout parent vous le dira, je le dis puisque vous avez pris cet exemple farfelu et artificiel (un peu légèrement, puisque comparaison n’est pas raison) des enfants : il faut en faire un peu plus pour les p^lus faibles. Les gouvernements de droite sont comme ces parents qui privilégient leurs enfants les plus beaux et les p^lus forts : cet atavisme vient sans doute du passé, quand le groupe devait affronter des ennemis redoutables. La démocratie est le luxe des nations, et la nation est le seul bien des pauvres.

                Vous avez écrit : "Le socialiste, quant à lui, soucieux d’établir en tout l’égalité parfaite sans la moindre discrimination, plutôt que de demander au petit enfant de renoncer à son grand manteau, offrira le même vêtement au grand enfant aux frais du contribuable."

                Je crois qu’à partir de là, de cette vision simpliste et biaisée que vous avez de la politique, nous pouvons convenir d’en rester là.

                Bien à vous.


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 30 août 2012 11:43

                J’établis mon point de vue, voilà mon but. Le vôtre, semble-t-il, est d’établir que je cherche à tromper mon monde, que je ne saisis rien, que je mélange tout, etc. À chacun de juger.

                Quant à votre référence absconse sur l’enfance, il ne s’agit pas de favoriser tel ou tel enfant, mais de permettre à chaque capacité de s’exprimer pleinement, ce qui implique inévitablement de dire que les capacités sont diverses, donc, relativement à un sujet particulier, inégales.

                Sur ce, au revoir et bonne journée.


              • JL JL 30 août 2012 11:55

                Je ne peux pas vous laisser dire que ma référence à l’enfance est absconse (c’est pourtant facile à comprendre) alors que c’est vous-même qui avez initié cette référence à l’enfance, et surtout parce que, de toute évidence, vous ne réfléchissez pas : je ne crois pas que c’est en favorisant les plus doués (au moins autant que les plus fragiles) qu’on leur permet de réussir, bien au contraire : on leur permet seulement d’abuser, et l’abus n’est jamais une réussite.

                Je pense que vous n’avez jamais eu d’enfant, peut-être même êtes vous très jeune.

                Amabilité pour amabilité, puisque vous semblez dire que mon but est malhonnête, laissez moi à mon tour vous dire que si vous êtes droit dans vos bottes, ce sont des bottes très connues : celles que portent tous les idiots utile.

                Non, ne pleurez pas, je ne vous traite pas d’idiot : idiot utile n’est pas une insulte, c’est un diagnostic.

                Au plaisir de vous rencontrer sur un sujet moins clivant.


              • Éric Guéguen Éric Guéguen 30 août 2012 12:12

                Je n’ai jamais parlé de « favoriser tel ou tel », mais de permettre à chacun de tirer profit de ce qu’il a en lui. Mettez deux coureurs sur une ligne de départ, avec le même matériel, le même entraînement, et « pan ! », le coup de feu. À l’arrivée, l’un sera peut-être bien devant l’autre. Alors qu’y faire ? Donner un vélo au plus « faible » ? Imposer des poids aux chevilles du plus « fort » ?

                Sur le reste de votre message, je ne relèverai pas, c’est sans intérêt.
                Restons-en là une bonne fois pour toutes, merci.


              • JL JL 30 août 2012 12:22

                Restons en là en effet, sur cette réponse pitoyable et ridicule et qui ne se justifierait que pour résumer la position d’un opposant qui ne comprend rien à rien.

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