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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Notes sur l’éducation des filles et la niaiserie des livres (...)

Notes sur l’éducation des filles et la niaiserie des livres scolaires

Le coup de gueule d'un parent d'élève qui veut protéger sa fille contre le béotisme des cuistres. Une cause perdue d'avance !
Un conte civique comme il ne s'en écrit plus guère aujourd'hui et la preuve que ce n'était pas vraiment mieux avant. Les mêmes causes produiraient-elles toujours les mêmes effets ?

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Notes sur l'éducation des filles et la niaiserie des livres scolaires

"Marianne, récite-moi ta leçon." - "Oui, papa."
Et Marianne, qui est une grande personne, neuf ans, se campe devant moi et débite avec le psittacisme mécanique d'une monotonie apprise, un poème de M. Cuchet.
Je l'écoute, surpris, vexé, honteux. Je me demande si ma fillette aux boucles soyeuses, au petit nez mutin, aux yeux spirituels, aux lèvres rieuses, est une imbécile. Je rage intérieurement. Ma colère éclate. Je ferme le livre, je le jette dans un coin. "Tu es fâché, papa ?" interroge l'enfant prête à pleurer. - "Oui, mais pas contre toi. Contre Cuchet, contre M. Doumergue, contre MM. Jules Ferry, Paul Bert, Buisson, Rabier, Bayet, contre tous les pédagogues, fabricants, éditeurs et vendeurs de programmes officiels et de bouquins scolaires ! Va jouer, Marianne..." - " Oui, papa", dit la petite, docile.
Ce n'est pas la peine d'avoir fait trois ou quatre révolutions dans le beau royaume de Pingouinie, d'avoir bâti autant de lycées que nos dévots aïeux de cathédrales, pour en arriver à cette conclusion grotesque : nos enfants, au collège, récitent des vers amorphes, incolores, insipides, rimés platement, bourrés de chevilles et d'incorrections, de M. Cuchet ! Mieux vaudrait ne rien apprendre du tout, les laisser croître, telles de jeunes plantes vivaces et drues.
Le lycée où va Marianne chaque matin est une belle demeure spacieuse, aérée, accueillante d'une propreté hollandaise : l'architecture en est intelligente avec ses colonnettes et ses pilastres, ses cours et préaux, ses jardins intérieurs plantés d'arbres ombreux. Les gamines y dansent en rondes qui évoquent les plus charmantes toiles de M. Maurice Denis. Ce lycée est une belle demeure, les maîtresses y sont douces, l'économe diligente, Mme la directrice très maternelle, en dépit de son air sévère. Tout cela est très joli, mais nos gamines y récitent des poèmes de M. Cuchet. Déformation systématique de l'intelligence, de la sensibilité enfantine. Un meurtre. "Abêtissez-vous", disait Pascal, dans un autre sens.
 
Il n'y a pas que M. Cuchet. Il y a M. Tournier, M. Dupin de Saint-André, M. Blanchemain, M. Rambert, M. Soulière, M. Guinand, M. Cougnard.
Il y a aussi Mme Ferrier-Gex, Mme Berthe Vadier, Mme de Montgolfier, Mme de Pressensé, Mme Hollard, Mme Hue.
Et les poétesses sont du même tonneau qui leurs congénères masculins.
Tous ces poètes, toutes ces poétesses, s'avèrent, dans leur particulier, d'honorables personnes, d'excellents pères et mères de famille. On les suffoquerait en leur certifiant que leurs historiettes versifiées, apologues et anecdotes apparaissent, aux yeux clairvoyants, d'une criminelle ineptie. Elles et ils se croient innocents et bienfaisants. En leur âme et conscience, Mme Hue et M. Cougnard, et M. Cuchet jureraient qu'ils rendent service à l'enfance, et qu'ils méritent les palmes dont s'adornent leurs corsages et vestons. Hélas ! comment les détromper, les décourager ? Quel Savonarole formera de cette pile de néfastes opuscules un autodafé vengeur ? Je ne demande le bucher que pour leurs oeuvres : qu'on les nomme, eux, officiers de l'instruction publique, mais qu'ils se taisent !
Les coupables, en cette affaire, ne sont pas les seuls mirlitonistes précités. Que Cougnard et Cuchet composent leurs historiettes, les déclament devant la glace de leur salle à manger ; que leur progéniture s'en gargarise et s'en barbouille, libre à eux. On ne peut empêcher les gens de se distraire en famille.
Mais les grands coupables sont l'éditeur qui accepte, ou commande, et publie ce fatras, le compilateur qui le collige, l'inspecteur qui l'autorise.
L'auteur et l'inspecteur coïncident parfois. Ainsi, tenez, il y a Mlle Brès. Je ne la connais pas. Je la respecte. Et, soit dit en passant, j'ai toujours regret d'attaquer l'oeuvre d'une femme. Eh bien ! Je considère la vénérable dame Brès comme bien coupable.
Voilà une inspectrice générale des Écoles maternelles - donc une grosse légume - qui publie et répand parmi les lycée de filles son recueil intitulé : Vers et Prose. Et c'est dans ce recueil que Marianne a appris par coeur, - à un âge où les première impressions sont si vives, - des âneries, des pitreries comme les Courages de Rosette et Quoique petit.
Voyons, il n'y a pas besoin d'être un puriste aussi fort que M. Dréal pour savoir que "les courages" constituent un solécisme. Ce fut, je vous jure, une souffrance que d'ouïr ma fille ânonner les Courages de Rosette
   Hélas ! Rosette craint beaucoup
   Les noir, les gros chiens, le tonnerre...
Qu'est-ce que cette Rosette qui, malgré ses courages, craint beaucoup le noir  ? Charabia. Et la pièce serait, m'assure-t-on, de la dame Brès elle-même ! C'est un comble.
J'ai l'honneur de connaître Mme Pauline Kergomard, qui est éloquente, lettrée, compétente. Je lui ai posé la question. Elle ne m'a pas répondu.
Et Quoique petit ! titre et refrain dont l'euphonie n'échappe à personne, même pas aux enfants qui en rient les premiers. Couac petit...
L'ouvrage intitulé Récitations et lectures, destiné à la classe élémentaire des lycées, est dû à la collaboration de MM. Bauer et de Saint-Etienne, professeurs à l'École alsacienne.
Je le feuillette : dans la proportion de quantre-vingt-dix pour cent, j'y retrouve les mêmes Cuchet et autres malfaiteurs, Caumont, Dupin de Daint-André, flanqués de l'abbé Aubert, de du Tremblayn Defodan, Gontard, César Mallan, Bourret, Marelle, Delcasso, Porchat, sans oublier Mme Joliveau et Mme Brès, qui, cette fois, signe ses poèmes, le recueil n'étant plus d'elle.
De-ci, de-là, diverses berquinades de Ratisbonne et apologues du faible Lachambeaudie. Un minimum de fables de La Fontaine égaré en cette malencontreuse compagnie. Comme le divin Bonhomme doit être fier !
Je le disais tout à l'heure : c'est à l'âge tendre de Marianne que les impressions sont ineffaçables. Les premiers vers appris par coeur se gravent dans les mémoires. Ces pauvres petites cervelles seront obsédées pour longtemps par les octosyllabes caillouteux de Joliveau.
 
Vous m'objecterez : la tâche est délicate de composer un recueil à l'usage de la jeunesse. Je n'y contredis pas. Mais ce n'est pas irréalisable, avec un peu de tact et de savoir. Notre littérature nationale et européenne contient des oeuvrettes exquises, fraîches, touchantes, d'inspiration rare, de forme pure, accessibles aux petits. Vingt fables de La Fontaine, prises dans les six premiers livres, des poèmes gracieux cueillis dans Remi Belleau, Chénier, l'idyllique Florian, Victor Hugo (l'Art d'être grand-père), Théophile Gautier, Mme Desbordes-Valmore, Brizeux. Quelques pages signées Fénelon, Michelet, Anatole France, Erckmann-Chatrian... Et ne peut-on recourir en outre à Cervantes, Schiller, Tolstoï, Andersen ? Je me charge de les trouver. Vous aussi, n'est-ce pas ? Et nous ne sommes pas pédagogues...
De même que vous ne voudriez pas infliger aux regards de vos enfants des reproductions de Chocarne-Moreaun mais plutôt des maîtres des musées ; de même que vous ne leur laisseriez pas pianoter des serinettes et chanter des roucoulades - Mozart est là ! - de même condamnerez-vous, au nom du respect qu'on doit à l'enfance, les élucubrations dont je viens de vous donner un affligeant aperçu.
Maxima debetur puero reverentia (*) Protégeons nos Marianne contre le béotisme des cuistres.


— -
(*) On doit le plus grand respect à l'enfance, si j'en crois la traduction des pages roses.

Je ne suis bien entendu pas l'auteur de cette lettre ouverte. On la doit à :
Louis Vauxcelles - Notes sur l'éducation des filles et la niaiserie des livres scolaires
Paru dans le quotidien Gil Blas, le 20 janvier 1910.
 
 

Moyenne des avis sur cet article :  2.39/5   (23 votes)




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19 réactions à cet article    


  • Jean Roque Jean Roque 12 juillet 17:02

     
     
    « Il y a des filles qui ont un pénis et des garçons qui ont une vulve. C’est aussi simple que cela ».
     
    Campagne gogochonne de castration des glands remplacés espagnols
     
    http://www.abc.es/espana/madrid/abci-hazteoir-desafia-carmena-y-circulara-autobus-antitransexualidad-delante-despacho-201703011050_noticia.html
     


    • Bof, j’ai appris l’histoire de Belgique grâce aux chocolat Jacques et ses chromos. Les plus anciens avaient les chromos LIEBIG. Quand un enfant veut apprendre, rien ne l’arrête,....Bon, la mémoire, c’est autre chose, Tout le monde n’est Fabrice Luchini,...


      • FotoFan FotoFan 12 juillet 17:52

        @Mélusine ou la Robe de Saphir.

        J’avoue ne pas comprendre. Seriez-vous belge ?


      • hunter hunter 13 juillet 14:48

        @FotoFan

        Être Belge n’est pas une explication suffisante à ses messages disons ....bizarres...

        Et encore, ce dernier dont elle vous honore, n’est pas trop grave dans l’ensemble !

        Il y a des fois, c’est vraiment loin d’être clair, mais bon je n’irai pas plus loin dans le commentaire, je vous laisse faire vos recherches.


        Adishatz

        H/

      • bibou1324 bibou1324 12 juillet 17:26

        La scolarité n’est pas obligatoire en France. VOUS avez choisi de confier votre enfant à l’éducation nationale, VOUS êtes donc responsable de ce qu’il apprend. Si vous n’êtes pas d’accord, vous auriez du mieux lire le programme, vous offusquer, et déscolariser cette chère Marianne. 



        • FotoFan FotoFan 12 juillet 17:47

          @bibou1324

          Merci.
          Dès que l’occasion se présentera - le plus tard possible - je ne manquerai pas de transmettre votre commentaire à l’auteur de cet article.


        • armand 12 juillet 18:18

          et voilà, quelques articles « amusants » et peu à peu on rentre dans le lard et on vôte, c’est comme cela que agora périt


          • FotoFan FotoFan 12 juillet 19:33

            @armand

            Merci d’avoir lu cet article.
            Contrairement à vous, je me suis beaucoup amusé à le lire, puis à le proposer à la publication - bien plus qu’avec mes précédentes propositions. Je crois que mes collègues l’ont bien compris.

            Seriez-vous éditeur d’ouvrages scolaires ? Ou pire encore ?


          • pallas 12 juillet 19:18
            FotoFan

            Bonsoir,

            Votre fille finira Borderline, bipolaire, en tout cas sera stérile.

            Ne vous faites de soucis pour le devenir de votre ligné, il n’y en pas.

             smiley

            Salut

            • FotoFan FotoFan 12 juillet 19:34

              @pallas

              Merci de vous préoccuper de la santé de ma famille.
              Je vous dois combien pour la consultation ?


            • pallas 12 juillet 19:43

              @FotoFan


              Juste un paiement en nature.

              Vous pouvez faire plainte d’être le dernier de votre lignée, votre fille est stérile.

              C’est un prix pas cher payer.

               smiley

              Je deviens gentil avec le temps

              Salut

            • pallas 12 juillet 20:17

              @Mekissê


              Juste le prix à payer.

              C’est commun que les êtres de mauvaises vertus n’est pas d’enfants ou soit stérile.

              Quoique ces derniers temps, cela semble toucher la totalité des individus vivant en France.

              A croire qu’il y est 65 millions de petites vertus.

               smiley

              Salut

            • chantecler chantecler 13 juillet 07:09
              Article curieux .
              Je lui trouve un air réactionnaire du temps où l’école laïque et républicaine avait du mal à s’imposer face à l’enseignement catholique bien implanté et aux soubresauts monarchistes qui agitaient le pays dans les années 1910 .(C. Maurras).
              La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat date de 1905 mais n’a pas mis fin à la « querelle » entre l’enseignement catholique et celui laïc républicain .
              Qui semble reprendre aujourd’hui ...
              Enfin il ne s’agit ici que d’un point de vue : celui d’un certain Louis Vauxcelles paru dans le Ruy Blas de 1910 ...
              A ce compte là on peut imaginer des milliers d’articles sur agx basés sur ce type de témoignage qui ne débouchent pas sur grand chose .
              Il ne reste qu’à demander à l’auteur la raison de sa démarche .

              • FotoFan FotoFan 13 juillet 11:20

                @chantecler

                Merci d’avoir trouvé cet article bien curieux.

                En 2018, bien peu sont ceux qui connaissent encore le critique d’art Louis Vauxcelles. Tout au plus quelques étudiants en histoire de l’art, puisqu’il serait à l’origine des mots « fauvisme » et « cubisme ». Je regrette que « tubisme » pour désigner la technique de Léger n’ait pas eu plus de succès.

                Je n’avais pas fait le rapprochement avec 1905 et le Maurras de l’affaire Dreyfus. Je vous en laisse donc la responsabilité.
                Les auteurs dont Vauxcelles fait l’éloge (Michelet, A. France, Hugo, Erckmann-Chatrian, etc) étaient très appréciés des Hussards Noirs de la République. Comme quoi on peut être très conservateur en matière d’art et savoir lire.

                A ce compte là on peut imaginer des milliers d’articles sur agx basés sur ce type de témoignage qui ne débouchent pas sur grand chose.
                Sur ce sujet et d’autres, des centaines (des milliers ?) de témoignages qui débouchent sur encore moins ont déjà été publiés sur agx.

                L’article de Vauxcelles a été publié à un moment où l’on débattait de ce sujet à la Chambre. J’ai trouvé amusant de rappeler que la presse quotidienne en faisait déjà sa une il y a plus d’un siècle. Pas grand chose n’a changé depuis, si ce n’est l’introduction d’un jargon, tantôt pédagogiste, tantôt marxisant, tantôt bourdieusien, au gré des modes.

                Il ne reste qu’à demander à l’auteur la raison de sa démarche .
                A défaut d’être original, cet article est au moins bien écrit.
                Vauxcelles savait trousser un article sur un marronnier, raison à mes yeux largement suffisante pour l’avoir proposé à la publication.


              • chantecler chantecler 13 juillet 16:27

                @FotoFan

                « Les auteurs dont Vauxcelles fait l’éloge (Michelet, A. France, Hugo, Erckmann-Chatrian, etc) étaient très appréciés des Hussards Noirs de la République. Comme quoi on peut être très conservateur en matière d’art et savoir lire. »
                Dont acte .
                Pour Mekisse , alias le furtif : toujours aussi tordu .

              • eric 13 juillet 09:48

                Un net progrès ; Mes gosses, en primaire, à l’époque pédagogique du « nos amis les déchets » , apprirent un truc qui commençait par " A toute allure, dans le vide ordure....

                Mais moi, je vis à l’étranger. je n’avais donc que le choix de l’école russe ou du lycée français. Il y a du pour et du contre dans les deux ;

                En France, vous avez le confessionnel. Hors contrat si vous avez les moyens. Et encore ; Je viens de visiter une école protestante prêt de Cergy Pontoise. Au bout du compte, c’est abordable pour tous.

                Et puis, la rentabilité est assurée. Le public ne se contente pas d’abrutir vos enfants, il fait baisser le niveau général. Du coup, cela facilite d’autant l’accès aux filière d’élite pour leurs gosses à eux et ceux qui ont la chance de bénéficier d’une vraie école. Mais même leurs propres enfants sont en réalité un peu abrutis par leurs idéologie et désapprennent à penser, même si ils ont le crâne bien bourré.

                Pensez-y

                L’église scolaire est in-réformable. Comme toutes les bureaucratie, elles ne change que par le remplacement des générations.

                Mais vous pouvez sauver vos gosses et petits enfants. C’est votre responsabilité.



                  • Allexandre 13 juillet 14:51

                    @ l’auteur


                    Je vous soutiens à 100% !! et j’irais même plus loin. Comme par hasard, le coup de grâce de l’inculture, engagé depuis 40 ans, a été donné par Sarkosi, grand inculte devant l’éternel, qui avec Darcos et Châtel ont peaufiné des programmes propres à démanteler tout possibilité d’apprendre, de réfléchir, de comprendre et de critiquer. Ce temps là est révolu. Juvénal ne serait pas trop dépaysé et pourrait dire à Macron : « Panem et circenses... ». Et ça marche, 80% des Français vivent à l’heure du mondial et s’abrutissent de slogans débiles, se bourrent la gueule et se réveilleront en septembre avec la gueule de bois. On a ce que l’on mérite !!!

                    •  C BARRATIER C BARRATIER 13 juillet 19:48

                      Il n’est pas eare que des inspecteurs en activité se permettent d’écrire des livres scolaires, ce qui leur rapporte mais représente une prise illégale personnelle d’intérêt car les enseignants choisissent ces manuels en étant parfois sous influence.
                      Ce qui est interdit aux élus l’est à tout le monde

                      En table alpha des news :

                      Prise illégale d’intérêt, maires, conseillers municipaux, sanctions http://chessy2008.free.fr/news/news.php?id=283

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