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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Une soirée pas comme les autres

Une soirée pas comme les autres

 En cette fin d'année, il m'est venue cette nouvelle à accrocher au sapin de Noël :

                  Une soirée pas comme les autres

      C'est vraiment pénible d'être né pile poil le 25 décembre, votre anniversaire est mangé par la grande fête de Noël. Résultat, vous avez deux fois moins de cadeaux. Maintenant je m'en moque, je suis vieux mais quelque part ce ressentiment persiste en moi à minima et ne manque pas de resurgir chaque année depuis aussi longtemps que je me souvienne. Faut dire qu'à quatre vingts ans dans quelques heures, je reste en pleine forme. Je ne fume plus depuis une quarantaine d'années, je ne bois qu'un verre ou deux de vin, du bon, du rouge en fin de semaine, je marche mes dix kilomètres quotidiens et me couche tôt après avoir lu quelques chapitres d'un roman qui m'aident à m'endormir.

La solitude ne me pèse pas, j'ai l'habitude, ma vie s'est construite au singulier. Et puis j'ai Pantoufle, un grand corniaud aux poils ras et à l'oreille droite cassée, récupéré à la S.P.A. et qui veille sur moi depuis douze ans. Là il est allongé sur le tapis, le museau sur mon pied droit et nous regardons ensemble les méchantes nouvelles du monde sur une toute neuve télé que je viens de m'offrir.

Dehors c'est froid, noir et brouillard. Dedans ma cheminée ronronne et j'ai par économie diminué la puissance de la chaudière tout en additionnant comme un oignon ses peaux, les couches de vêtements. Ce soir exceptionnellement, je vais veiller un peu et je vais attendre minuit pour déguster sur des tranches de pain grillé le foie gras et la bûche glacée achetés au super marché du bourg. À minuit je me ferai la bise en me souhaitant un bon anniversaire, un de plus, un de moins et un joyeux Noël.

                                       ***

    Voilà des mois que je marche, mais je n'irai guère plus loin, mon ventre me pèse trop, mes jambes sont dures et enflées, je respire difficilement. Voilà deux jours que je me suis sauvée, ils ne prendront pas mon enfant, jamais, plutôt crever. Je ne sens plus le froid, je ne sens plus la faim, je marche et me cache à chaque passage de véhicule derrière le tronc des grands arbres qui jalonnent la route. Il me faut un abri, maintenant, tout de suite, une grange, une étable, juste un peu de chaleur, je le sens, il est là et il vient.

Toute l'horreur des derniers mois me pousse en avant. Elle veut me rattraper mais moi je marche encore et encore. J'ai fui de toute la force de mes vingt ans par le mur éventré après que les bombes eussent éparpillé les morceaux des corps des miens. J'ai couru mais leurs mains m'ont saisie au détour des ruines et m'ont fouillée, plaquée, assommée. J'ai repris conscience ensanglantée, forcée, violée et laissée en pâture aux chiens affamés. J'ai suivi des ombres durant des semaines et des mois gravissant des collines pierreuses, dévorant quelques fruits, des racines et même du cuir. Une vieille femme m'a tendu son paquet avant de mourir au bord d'un chemin sableux. Il contenait au sein d'une couverture juste assez d'argent pour le passage en Italie. La mer qui n'en finissait pas avec ses vagues monstrueuses qui jetèrent un bon nombre d'entre nous hors du canot pneumatique. Les jours et les jours de rétention à piétiner en rond, parqués comme des moutons. La peur d'être renvoyée sous les bombes et les murs qui s'écroulent et ce sang qui ne vient plus, et ces nausées qui apparaissent et ce jour où la femme de l'ONG m'apprend ma grossesse. Des semaines et des mois à attendre derrière des grilles, des semaines et des mois à sentir la vie grandir en moi. Ils te prendront ton enfant, ils vous sépareront et toi ils vont te renvoyer, tu dois t'enfuir.

Blottie au milieu des ordures dans la benne d'un camion, j'ai franchi le portail du camp grâce à la complicité d'un Italien plein de sollicitude pour les migrants. Il m'a recueillie, habillée et logée. Je me suis sauvée lorsque la police est venue pour l'arrêter et j'ai traversé à pied un pays qui n'en finissait pas, jusqu'en France avec d'autres qui voulaient rejoindre Paris, la capitale des droits de l'homme.

Mon ventre s'est arrondi sous la tente, le long de la Seine où je l'ai caché tant que j'ai pu. Les hommes tout carapaçonnés et casqués de noir sont venus nous chasser. Le grand car nous a emmenés dans une petite ville où l'on nous a d'abord logés dans un gymnase glacé puis dans les classes d'une ancienne école. Dans la nuit, ils ont brisé les fenêtres et jeté des bouteilles enflammées. Je me suis glissée entre les pompiers et depuis je marche fuyant les bras de l'horreur qui veulent toujours m'enlacer. Mon ventre se spasme à me faire crier mais aucun son ne sort de mes lèvres que je mords au sang.

Devant moi la forêt s'entrouvre. Je traverse une grande route, puis une voie ferrée. Je n'ai plus de force, je suis à bout, mes oreilles sifflent, ne pas tomber, pas tout de suite. Droit devant, une sphère lumineuse toute voilée d'humidité éclaire parcimonieusement un pan de rue. À droite il y a un portail blanc avec une sonnette bleue. Je tends la main, la presse, glisse lentement le long du métal froid et perd connaissance écroulée en boule sur le sol.

 

                                         ***

Pantoufle s'est levé brusquement en grognant au son du carillon. D'un œil l'horloge m'indique 11 heures 30 et je m'interroge car je n'attends personne. À la campagne dès que le soleil tire sa révérence, les volets se tirent aussi et les maisons se referment comme les nénuphars sur les étangs. J'entrouvre une porte et Pantoufle me file entre les jambes jusqu'au grand portail où il se met à gratter. Il y a là une forme à terre, recroquevillée et immobile. C'est sous un manteau râpeux d'une autre époque une femme, une femme jeune et évanouie avec un ventre énorme. Il y a quelques temps j'étais médecin et comme la bicyclette cela ne s’oublie pas. Je tâte ses carotides qui dansent sous mes doigts. Je vous ai dit que je suis en forme grâce à la pratique de la marche et aussi de la musculation trente minutes tous les matins. Je soulève la jeune femme en pliant les jambes pour me relever sans provoquer mes vieilles vertèbres et je porte ma précieuse découverte jusque dans la chambre du rez-de-chaussée. Je courre monter le chauffage et fait de la lumière . Pantoufle saute sur le lit où je l'ai déposée et lui lèche la figure. 11 heures 45 elle se réveille et se met à hurler les deux mains crispées sur son ventre tandis qu'un liquide s'écoule entre ses jambes. Ciel elle va accoucher ! Je la dénude du bas et relève ses genoux. Je n'ai pas fait d'accouchement depuis une quarantaine d'années. Je me surprends à prier et je n'ai pas prié depuis, depuis je ne sais plus. Elle me regarde de ses grands yeux arrondis par la douleur, je lui fais une grimace qui se veut un sourire réconfortant et je lui montre en soufflant comment pousser. Elle hurle de plus belle et une tête se montre entre ses cuisses ouvertes. Merci mon Dieu, ce n'est pas un siège ! L'horloge se met à sonner et au douze coups de minuit un bébé jaillit sur mes deux paumes. C'est le cadeau du ciel, celui de la nuit enchantée, un petit enfant vient de naître, un qui comme moi devra confondre toute sa vie Noël et son anniversaire. Je repousse Pantoufle qui veut le respirer. Ce n'est pas le moment de faire l'âne ou le bœuf. J'ai toujours sur moi mon canif, je l'ouvre, coupe le cordon que j'oblitère avec des petits élastiques qui traînent sur la table de nuit.

J'ai pris l'enfant qui pousse son premier cri, l'examine rapidement, il a tout ce qu'il faut, non pardon elle a tout ce qu'il faut, c'est une fille que j'enveloppe d'une serviette et que je dépose dans les bras de la jeune femme qui pour la première fois me sourit et se met à parler à son bébé dans une langue que je ne comprends pas.

 

                                       ***

 

             Pantoufle nous a quitté depuis deux ans, Amena est restée. Je l'ai assistée dans les dédales des démarches administratives pour son accueil provisoire puis définitif et je l'ai prise comme aide à domicile. Zeinah a cinq ans et nous fêtons ce soir son anniversaire et le mien.

Tout au fond de mon cœur, en vieux bonhomme que je suis et qui sait que désormais le temps lui est compté, je remercie Noël de m'avoir gâté du plus merveilleux des cadeaux, d'une fille et d'une petite fille, toutes deux aux grands yeux aussi noirs que leurs chevelures bouclées.

                               Toubib41 le 18/12/2019

 


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7 réactions à cet article    


  • In Bruges In Bruges 19 décembre 2019 18:58

    Mouais...

    Un petit conte farci des ingrédients de la bienpensance moderne ( passerelle jeunes/vieux, blancs /migrants, etc)

    Faudrait rajouter une touche de noir. Même deux.

    Ou alors du gris. C’est plutôt gris, la vie.

    Enfin, j’dis ça...


    • toubib41 19 décembre 2019 19:12

      @In Bruges

      Vrai ! mais un peu de rose pour se détendre, non ? C’est bon pour la santé.


    • JL JL 20 décembre 2019 13:20

      @In Bruges
       
       en tous cas c’est bien écrit. Et émouvant. Bravo toubib41.


    • Areole 20 décembre 2019 00:54

      Donc après vous le déluge...Merci pour les cadeaux. Et deux cartes vitales, deux ! Faut dire que quand un pays de 67 millions d’habitants comme la France peut se permette d’accorder 85 millions de cartes vitales, deux de plus c’est rien... Encore une fois merci pour votre contribution à la faillite de notre système social.

       Votre vieillesse est un naufrage cher toubib. 


      • toubib41 20 décembre 2019 09:45

        @Areole
        Carte vitale ? Tout est dans l’adjectif... Merci d’avoir lu cette nouvelle qui n’est bien sûr qu’un conte de Noël...


      • cevennevive cevennevive 20 décembre 2019 12:16

        Bonjour toubib,

        Que voulez-vous, on nous a tant raconté de « contes » depuis quelques années que les gens sont saturés de « bonnes paroles » et ne savent pas décrocher de leurs préoccupations !

        Beau texte. Merci !

        Et cela manquait un peu dans nos articles depuis quelques temps. Il y a parfois de l’humour, mais jamais de tendres sentiments.

        Bon, je ne connais pas votre âge, mais ma première lecture d’enfant sachant lire tôt, fut « Jody et le faon ». Et c’est curieux, j’en ai gardé un souvenir vivace.

        Votre vieux Monsieur est très attachant. Sachons laisser de côté les vicissitudes de la vie moderne où l’égoïsme, l’indifférence et l’égotisme sont rois...


        • toubib41 20 décembre 2019 13:41

          @cevennevive
          Décrocher, se relaxer, fermer les yeux et faire le vide cela s’apprend et se pratique pour tout simplement tenir la route. Mais c’est certainement un luxe pour beaucoup, empêtrés dans leur dure réalité. Alors ils restent les contes...
          Merci pour votre commentaire.

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