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Accueil du site > Culture & Loisirs > L’été léger > AUDE, ODE AU DELTA / Etang de Bages et de Sigean

AUDE, ODE AU DELTA / Etang de Bages et de Sigean

Les chiffres en attestent, les géographes confirment : avec quatre millions de tonnes de sédiments en un an, l’Aude fait partie des fleuves les plus travailleurs de France et son delta s’est formé, la régression de la mer aidant.

Les chiffres en attestent, les géographes confirment : avec quatre millions de tonnes de sédiments en un an, l’Aude fait partie des fleuves les plus travailleurs de France et son delta s’est formé, la régression de la mer aidant. Voilà quasiment deux millénaires, en construisant un barrage (une digue), les Romains ont favorisé le bras méridional sans lequel le commerce maritime avec Narbonne n’aurait pu se faire. Ce bras avançait dans l’ancien lacus Rubresus (lagune aux eaux rouges / étangs actuels de Bages-Sigean et de l’Ayrolle) jusqu’au niveau des îles de l’Aute et de Sainte-Lucie où les vaisseaux romains transbordaient leurs marchandises sur des barges à faible tirant d’eau (cette pratique durera jusqu’au IXème siècle). Le Canal de la Robine et le rail sur ce même remblai empruntent ce même trajet. Son avancée vers Port-la-Nouvelle a coupé la lagune en étangs séparés (1).

Pourquoi peut-on parler d’un delta a demandé un lecteur ? Il est vrai que l’Aude joue les originaux, comme souvent et c’est surtout son bras oriental qui est naturel. En 1316, le fleuve a emporté le barrage et repris son cours primitif et malgré les efforts des hommes, à partir de 1531 il ne coulera plus à Narbonne. En 1799 (Brumaire an VIII), après la partie Coursan-Salles-d’Aude, le cours est entièrement canalisé de Moussoulens à la mer : ses riverains veulent se prévenir de ses colères dangereuses !
 

Au Nord (Capestang, Salles-d’Aude, Lespignan, Fleury-d’Aude, Vendres), les hommes laissent plutôt les étangs à la nature ; au sud de Narbonne, les lagunes sont exploitées. Des professionnels inscrits au rôle (prud’homie de Port la Nouvelle-Bages) pêchent l’anguille, le joël et, à la belle saison, les muges, les daurades, les loups, les soles. Des bancs de coquillages sont mentionnés dont des moules et des palourdes (2). Il faudra redemander à Yves concernant l’étang de Bages (3) et se souvenir de Robert sur l’Ayrolle pour en apprendre davantage... 

Nous reviendrons sur ce volet humain et économique qui interfère et perturbe les cycles naturels avec d’abord les déséquilibres entre salinité et apports d’eau douce (Robine, rivière Berre... et peut-être un cours souterrain de l’Aude), ensuite les excès de nutriments dans l’eau dus aux rejets humains, envahissement par les algues vertes ou rouges, pollutions récurrentes au cadmium (Micron Couleurs / Narbonne), à l’insecticide (SOFT / La Nouvelle), à l’azote (Comurhex / Malvézy).

Sans vouloir oublier ces réalités, c’est la poésie du delta que nous voulions retrouver, ce monde flou encore empreint de mystère, engendré par la rencontre entre la mer et la terre, les milieux salins et dulçaquicoles, ces calmes vénéneux que des vents fous balaient avec régularité.
Dans l’étang de Bages et de Sigean, les îles ne peuvent que nourrir la rêverie : la Margotte et ses oiseaux de mer (4), Planasse où les moutons, comme à l’île Amsterdam auraient éliminé la flore originelle, les Oulous « ... rôtie par le soleil et le Cers... » comme l’a décrite Jean Girou, l’île du Soulier « ... si petite qu’elle semble destinée au pied de Cendrillon... » écrit encore l’auteur de l’Itinéraire en Terre d’Aude (5).
 

Plus au sud vers La Nouvelle, les trois autres terres émergées sont marquées par la présence humaine. Émouvant, le tout petit îlot de la Nadière, presque un coin de Bretagne, qui abrita longtemps un village de pêcheurs.

Souriante, Sainte-Lucie, de son ancien nom Cauquenne ("port" en ibère), où la forêt a remplacé les vignobles des moines. En 1809, un décret impérial a débouté Gruissan (au profit de Sigean, Port-la-Nouvelle n’étant commune que depuis 1844 ?) qui voulait y préserver ses privilèges (cueillette de la salicorne, accès à la fontaine, libre disposition de cabanes de pêcheurs, droit de passage).

L’île de l’Aute au soleil du matin : un bout du monde à portée, un rêve de milliardaire heureusement confisqué puisqu’elle appartient désormais à notre communauté républicaine depuis que nous l’avons achetée grâce au Conservatoire du littoral. Un corps de ferme massif mais si méridional, entouré de sa pinède, flanqué d’un palmier phœnix. Derrière les bleus de l’étang, dans un écrin de roches blanches, je me souviens encore des vignes... Sûr que depuis l’autorail rouge, elle faisait rêver, l’île de l’Aute. 

Dans son histoire, la chronique a aussi retenu que le grand filtre à café pour les bètes, bétous, bétounes, les barques montantes de la Nadière et celles de Bages qui descendaient à La Nouvelle, s’est jusqu’à nos jours, transmis par héritage. Les fermiers de l'île de l'Aute étaient aussi bistrotiers ! Une autre anecdote (voir absolument la page facebook Ile de l’Aute) vient nous rappeler un amour de delta mais rose cette fois, comme la fleur du tamaris, en pendant à Mirèio et Magali, autres amoureuses tragiques de Camargue.
François, un Sigeanais, s’était entiché de Célestine, l’une des trois filles du fermier. Aux beaux jours, pour la voir plus souvent, il cachait sa bicyclette sur les bords, une chemisette sous son chapeau et partait rejoindre sa bien-aimée à la nage ! 

 

Crédit photos : 1, 2, 3, 6 Commons wikimedia

1. Canal de la Robine along Sainte-Lucie Island Author Christian Ferrer

2. Plan incliné de Gailhousty Sallèles Auteur Gerbil

3. Canal de jonction Gailhousty Sallèles auteur Nancy

6. Ile Sainte-Lucie Author Christian Ferrer

 

Autres sources

4. Carte des Cassini Géoportail IGN

5. Ile de la Nadière Ministère de la Culture et de la Communication

7. Ile de l'Aute vue depuis Port-Mahon parc de la Narbonnaise


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13 réactions à cet article    


  • kalachnikov kalachnikov 29 juillet 14:08

    Lol, j’ai traversé quantité de fois ce pont de chemin de fer pour rejoindre Sallèle, venant de Narbonne ou m’y rendant. C’est un passage pénible quand on est cycliste, il faut monter avec le vélo sous le bras, rouler au bord de la voie ferrée pour traverser le fleuve et descendre à l’arrache.
    Et j’ai fumé quantité de clopes par toutes les saisons sur l’espèce de jetée, en méditant sur le cours de l’Aude. Après, ragaillardi, je filais sur Capestang, puis saint Chinian, etc. (ben oui, je n’ai as peur des côtes, surtout quand il s’agissait d’aller dormir aux pieds de la Vierge à Notre-Dame-de-Nazareth.)

    Merci de me rappeler tout ça.


    • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 29 juillet 15:21

      @kalachnikov
      Mon cher Kalach, je partage à 100 %... J’avais un routier Peugeot 3 vitesses. Arrivé à saint-Chinian (où le père de Trénet fut notaire entre parenthèses), je revenais par Pierrerue, Cazedarnes  !

      Où se trouve Notre Dame de Nazareth ? je ne connais pas même si ça me rappelle furieusement le village de St-Nazaire-de-Ladarez...


    • kalachnikov kalachnikov 29 juillet 21:41

      @ Jean-François Dedieu

      A saint Chinian, il faut prendre la direction d’Assignan sur 2-3 bornes. Après de là, perso, je taillais dans les monts, saint jean de minervois, etc ou je redescendais sur Béziers en longeant l’Orb, Roquebrun, etc. Tout l’environnement est magique, de toute façon. Le Caroux, Olargues, etc. Je buvais un coup à Agel (il y a une source), je me baignais à Bize-Minervois dans la rivière, etc.

      http://saint-chinian-herault.chez-alice.fr/alentours/notredame.html

      Je n’ai jamais eu ni permis ni voiture et ai souvent déménagé et aimant traîner dans la nature je connais certains départements comme ma poche. Je partais souvent avec juste le duvet pour plusieurs jours. Je faisais des trucs genre Albi-Narbonne avec traversée de la Montagne Noire via le col de sainte Colombe ou Montpellier-Narbonne par le littoral. De façon ludique, j’ai horreur du sport ; genre je passe par l’étang de Vic-la-Gardiole et c’est tellement puissant je scotche ; après je me baigne aux Aresquiers ; puis je muse à Sète qui est une superbe ville. Etc.

      Bages (qui se trouve à quelques bornes de Narbonne, à ne pas confondre avec un Bages qui se trouve dans les Pyrénées Orientales) est un village super mignon et super paisible. J’y allais justement de Gruissan via l’écluse de Madirac, puis la Nautique et un chemin longeant l’étang.

      Il y a de trop belles choses. Minerve, par exemple (rattraper le canal du Midi au-dessus de Sallèle, direction Carcassonne-Toulouse ; sortir à Homps et filer sur Olonzac puis Minerve). Ou bien Lagrasse, l’abbaye de Lagrasse. Tautavel, etc.

      Et ce qui ne gâche rien, il y a du bon vin, plein de super endroits pour se baigner, etc.



    • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 30 juillet 10:47

      @kalachnikov
      des carnets de route bien agréables à ne pas oublier. Entre parenthèses, chapeau pour ce fouillis de petites départementales qui s’offrent à celui qui veut bien les découvrir !

      Ah la fontaine d’Agel. Nous étions en bande sauf que la camaraderie n’empêchait pas les coups bas... Ceux qui savaient s’étaient bien gardé de conseiller le ravitaillement contre la fringale et sans rien, du côté d’Agel, impossible de résister au verger qui de loin nous faisait signe ! Des pêches comme des oranges, de grosses oranges ! Mais avec l’eau fraîche d’Agel ensuite les embarras intestinaux... heureusement une fois revenus à saint-Pierre-la-Mer !


    • oncle archibald 29 juillet 15:12

      Récit émouvant pour celui qui a appris à naviguer à La Nautique et qui sur ses vieux jours habite épisodiquement Gruissan, se ballade à pieds dans les salins et au bord des étangs, J’ai adoré visiter les vestiges du port Romain qui recevait les navires de haute mer, actuellement en bordure de l’étang de l’Ayrolle, et la tour qui domine le vieux village de Gruissan depuis laquelle on guettait l’arrivée du redoutable pirate Barberrousse ..... J’aime beaucoup ce département qui porte le nom du fleuve qui le traverse et qui est le berceau de toute ma famille.


      • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 29 juillet 15:23

        @oncle archibald
        merci l’oncle pour ce témoignage si touchant...


      • fatallah 29 juillet 23:49

        Merci pour ce texte. Je ne réagis pas à son trait bucolique mais à cette mention sur l’érosion

        • > avec quatre millions de tonnes de sédiments en un an, l’Aude fait partie des fleuves les plus travailleurs de France
        érosion bien trop grande actuellement, avec l’eau qui charrie des tonnes de boues, de terres. Les terres agricoles s’en vont faire les deltas... et ce n’est pas leurs fins normales.
        Et personne ne voit que ce qui coule n’est pas de l’eau ... n’a pas la couleur de l’eau, la vie de l’eau ... et on ne voit pas encore que les terres agricoles sont parties, parce qu’on ne veut pas voir ....

        • oncle archibald 30 juillet 08:42

          @fatallah : les terres agricoles ne sont pas perdues, elles déménagent, et les deltas sont souvent des zones extrêmement fertiles et très cultivées malgré les risques de submersion. 


          Dans l’Aude c’est par le hasard d’une crue exceptionnelle que les vignes du côté de Coursan ont été submergées et que les viticulteurs ont constaté deux faits très bénéfiques pour eux : le phylloxéra était éradiqué et la récolte de l’année suivante était plethorique . Du coup ils ont organisé des réseaux de canaux pour inonder leurs vignes tous les hivers ..... 

          Certes ce vin d’Aramon très peu alcoolisé, entre 7 et 9 degrés, ne rivalisait pas avec les Corbières et les Minervois, mais c’était un « vin de soif » à une époque où les hommes, surtout ceux qui avaient des travaux physiquement penibles, ne buvaient que du vin y compris pour se désaltérer .....

        • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 30 juillet 10:23

          @oncle archibald
          Très juste notamment en ce qui concerne le phylloxéra, le vin de soif qui partait dans les régions industrielles sinon en Bretagne... L’aramon : des grappes énormes à faire pisser la vigne ! Mais ces gros grains brillants de rosée qui vous explosent dans la bouche avec du « table » (cantal) ou une arencade (grosse sardine salée-séchée) pour déjeuner un matin de vendanges ! 

          A propos de la submersion, il fallait cependant assécher ensuite et le renouvellement des drains creusés devait se faire régulièrement (5 ans ?). Au fond, ils mettaient des boufanelles (fagots de sarments)...


        • oncle archibald 30 juillet 12:04

          @Jean-François Dedieu : entre les boufanelles, les fagots et les « poignées » je sais que c’est une question de taille.

          Je suppose que la poignée est la plus petite, juste de quoi allumer la cuisinière qui ensuite carburait toute la journée avec des buches de chêne ou des « boulets » de charbon, ou pour raviver la flamme au moment de faire une poêlée de frites en calant bien le « tioul » de la « padène » sur le fourneau en enlevant ce qu’il fallait de « ronds » ... J’imagine que le fagot est le plus gros et la boufanelle entre les deux, mais à vrai dire je n’en sais rien.

          Je revois la cuisinière de ma grand-mère qui repartait le matin avec justement une « poignée » jetée sur les quelques braises qui restaient de la veille quand on avait « secoué » la cendre. Cette cuisinière probablement luxueuse pour l’époque faisait aussi de l’eau chaude dans un réservoir sur le coté, après le four, auquel on venait puiser avec un broc de l’eau pour la « grande toilette » dans un tub (un « cuvier ») en zinc installé devant le lavabo qui n’avait qu’une alimentation en eau froide ! On fermait la bonde et on faisait de l’eau tiède dans le lavabo avec laquelle on se rinçait en puisant avec un petit pot en tôle émaillée.

          Le seul instrument « à gaz » de la maison était un petit réchaud à deux feux cote à cote, en fonte émaillée, posé sur une petite table avec la bouteille de butane en dessous. Il ne servait qu’au plus chaud de l’été lorsqu’il aurait été insupportable de cohabiter avec la cuisinière allumée.

          C’était radio nostalgie ....


        • cevennevive cevennevive 30 juillet 12:37

          @oncle archibald, bonjour,


          Eh oui, toute mon enfance...

          Et ces photos d’eau, de delta et de fleuve me font regretter la sécheresse qui s’abat en ce moment sur mon jardin. Heureusement que j’ai une source et un bassin !

          Bonjour aussi à l’auteur pour ce moment de fraîcheur et de poésie.

          Pour ce qui est de l’érosion des sols, les épisodes Cévenols emportent de plus en plus de bonnes terres...


        • oncle archibald 30 juillet 12:56

          Bonjour Cevennevive ...

          Quand je repense à la cuisine délicieuse que préparait ma grand-mère sur ce matériel sommaire et que je vois chez mes enfants des fours hypersophistiqués à chaleur tournante, injection de vapeur et autres joyeusetés qui servent .... à réchauffer des plats surgelés achetés à l’hyper du coin .....

          Je me marre !

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