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Accueil du site > Culture & Loisirs > L’été léger > Comme un caillou dans l’eau

Comme un caillou dans l’eau

Fable dominicale

L'onde de choc !

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Dans cette famille, on était batelier de génération en génération. Les enfants grandissaient avec l'amour du canal et des rivières et le respect de l'environnement fluvial. Très tôt, les parents inculquaient aux leurs des règles et des principes qui devraient être connus de tous. Mais il faut aller sur un bateau pour comprendre combien une voie d'eau est fragile et qu'il est sans cesse nécessaire de préserver ce bien commun si précieux.

Notre histoire trouve donc ses racines dans une tradition si bien ancrée chez les gens du canal, que ce qui advint ce jour-là, n'est en rien étonnant. Du plus loin qu'on s'en souvenait, dans la famille Rohan, quand un enfant jetait un caillou dans l'eau, pour jouer ou bien passer le temps, il se trouvait toujours un aîné pour venir lui recommander gentiment de cesser ce geste inconséquent.

Le plus vieux disait alors au plus jeune « Tu sais, si tu jettes ainsi des cailloux dans l'eau et si chacun de nous fait la même chose, il va y avoir au fond un tas si gros, que jamais plus les bateaux ne pourront naviguer sur l'eau ! » L'enfant, attentif, comprenait le message. Plus tard, à son tour, il transmettait le flambeau pour que les cailloux restent sur le chemin de halage, là où était leur place naturelle.

Les années passèrent, les péniches se firent de plus en plus rares sur nos petits canaux de France. Les touristes les remplacèrent, sans bien comprendre, du reste, combien un canal est un équilibre instable qu'il faut aimer et protéger. La gourmandise financière de cette société a permis aux amateurs de naviguer sans avoir reçu la moindre formation : l'argent a bien plus d'importance que nos pauvres voies d'eau.

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Le long de ces chemins où les bateliers ne sont plus les bienvenus-en effet notre famille, comme tant d'autres, avait dû renoncer à ce joli métier car le fret fluvial n'est pas une priorité politique dans notre pays si peu écologiste- leurs descendants vont désormais à pied . Ils n'ont pas perdu leurs racines pour autant et chaque fois qu'ils voient un gamin qui, par jeu ou par ignorance, lance à l'eau un caillou, ils s'indignent. Ce jour-là où ils accompagnaient leur père, un frère et une sœur virent, au loin, un enfant marchant à côté d'une femme, si peu attentive à lui, que le pauvre délaissé exprimait son ennui en jetant une pierre dans l'eau tous les vingt pas environ.

La dame, comme bien des géniteurs modernes, avait bien mieux à faire qu'à converser avec son enfant. Le téléphone vissé à l'oreille, elle s'adressait à la terre entière plutôt qu'à celui dont elle avait la responsabilité. Il aurait pu tout aussi bien tomber à l'eau, qu'elle n'eût probablement pas interrompu ses babillages immatures.

Cet étrange duo, si disharmonieux, s'approchait. Les enfants de l'ancien batelier n'avaient pas l'intention de laisser continuer ainsi ce gamin mal élevé. Quand les deux groupes se croisèrent, le plus jeune des enfants Rohan agrippa par la manche le garnement des rives.

Il lui dit ce qu'il avait entendu de son père qui lui-même le tenait de son père … « Tu sais, il ne faut pas jeter des cailloux dans l'eau. Si tout le monde fait comme toi, bientôt au fond du canal, il y a aura un tas si haut que nul bateau ne pourra passer par là ! » Le lanceur de caillou, interloqué, s'était arrêté tandis que la dame, toujours si occupée, avait continué son chemin.

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Le gamin semblait avoir compris la remarque. La pierre qu'il tenait à la main, il la laissa tomber à ses pieds. Les bons conseils quand ils sont donnés sans menace, d'un ton apaisé, trouvent souvent leur cible. L'enfant avait donc compris le message et allait se faire plus sage pour les petits habitants de l'onde.

C'était sans compter sur celle qui lui tenait lieu de chaperonne. Elle s'aperçut soudain de l'absence de son protégé près d'elle. Sans doute les petits « ploufs » réguliers qui s'étaient soudain interrompus avaient-ils éveillé son attention, si dispersée jusque là. La furie faisant demi- tour, interrompit une discussion qui n'en valait sans doute plus la peine, pour venir déverser des tombereaux d'invectives à ces promeneurs importuns.

« Qui se permettait ainsi de raconter des sornettes à son cher petit ? Quel pouvait être cet enfant qui s'attribuait le droit d'intervenir dans l'éducation de la « prunelle de ses yeux » ? Qui était ce père qui laissait ainsi faire pareille agression ? » J'essaie de transcrire de manière acceptable les borborygmes d'une dame, si mal embouchée, que rapporter fidèlement ce qui lui tenait lieu de propos, exigerait trop d'efforts !

Le père interpelé répondit le plus calmement possible que son fils ne faisait que raconter une histoire qui se transmettait ainsi de génération en génération parmi les gens qui aiment et respectent la nature, les rivières et les canaux. Il essaya d'expliquer à la pauvre femme cette histoire de caillou, sans le moindre succès.

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Si son fils avait touché,semble-t-il, la sensibilité d'un gamin pas encore totalement perverti par l'individualisme forcené de cette société, lui n'avait aucune chance d'émouvoir le cœur de la mégère. La furieuse allait sans doute lui répondre par une volée d'insultes de sa façon mais fort heureusement, son portable sonna ; décrochant en urgence, elle tourna les talons non sans tirer son enfant par le bras avec une telle violence, qu'elle aurait pu le lui arracher.

Interloqués par une telle stupidité, nos trois amis restèrent silencieux, regardant partir cette pauvre femme et son enfant martyr. Le frère et la sœur serrèrent très fort la main de leur père, manière sans doute de le remercier d'être ce qu'il était : attentif et ouvert, bienveillant et disponible à ses enfants. Ils venaient de se rendre compte de l'immense privilège qui était le leur : un père qui savait les écouter et les respecter.

Longtemps encore ils regardèrent cette femme qui tirait son gamin sans un regard, sans un mot. Le jeune garçon pourtant, dans cette fuite qu'il subissait, contraint et forcé, eut la force de se tourner vers ceux qui lui avaient marqué quelque considération. Il leur fit un discret signe de la main ; manifestement il aurait aimé partager encore un moment avec eux.

Pour la famille Rohan, ce geste fut comme un rayon de soleil. L'enfant qui s'éloignait, cela ne faisait aucun doute, avait été touché par la grâce. Preuve, s'il en est besoin, qu'il ne faut jamais désespérer. S'il y a une morale à retenir de cette fable, hélas si moderne, c'est qu'il se trouve toujours un coin de ciel bleu dans la noirceur désespérante des pires tempêtes. Renoncer à dire des paroles sages serait plus grande folie encore que baisser les bras ou tourner les yeux.

Incommunicablement sien.

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Photographies du canal d'Orléans

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6 réactions à cet article    


  • C'est Nabum C’est Nabum 7 juillet 2014 13:35

    joyeusetés


    Voilà un dossier dont j’ignore tout
    Il me semble que prendre position sans compréhension réelle de la problématique de votre région.

    Merci à vous pour votre commentaire flatteur

    • xmen-classe4 xmen-classe4 7 juillet 2014 13:56

      le conte manque de respecct pour l’enfant et veut déjà en faire un curée.


      • C'est Nabum C’est Nabum 7 juillet 2014 16:35

        xmen-classe4


        Vous vendez des téléphones portables sans doute

      • C'est Nabum C’est Nabum 7 juillet 2014 16:36

         joyeusetés


        Merci J’irai m’informer

      • L'enfoiré L’enfoiré 7 juillet 2014 15:16

        Bonjour nabum,

         Belle histoire. Je ne l’avais jamais entendu. Je la repasserai quand ce sera nécessaire.
         Si jamais vous montez dans le « Grand Nord », il y a la Meuse.
         Et la Meuse passe par un village près de Namur.
        (mais pas seulement, tous les plaisirs de l’eau s’y ajoutent)
         

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