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Accueil du site > Culture & Loisirs > L’été léger > Controverse sur la grèce

Controverse sur la grèce

 

Le colloque des sternes Pierregarin

 

 

Une petite sterne « estorlet » dite pierregarin par les ornithologues et les amoureux des oiseaux, lassée de devoir subir les assauts conjugués des humains et de la rivière, entreprit de mener une grande transformation des pratiques de son espèce. C'était du moins son dessein, sa croisade et elle mérite que je vous narre cette folle aventure. Mais revenons tout d'abord à l'amer constat de cette belle petite mouette migratrice.

Grande voyageuse, l'hirondelle des mers passe l'hiver en Caroline du Sud, s'offrant ainsi un vol transcontinental pour venir vivre ses amours sur la plus belle rivière qui soit au monde. C'est du moins ce que pense notre petite Estelle : celle qui côtoie les étoiles. La belle et gracile mouette respectant la tradition de ses ancêtres, vient toujours nicher sur les grèves de Loire au merveilleux site de « Courpain » situé à l'est de Jargeau, paradis pour les oiseaux.

Depuis quelques années, elle a forte contrariété avec tous ces curieux individus, qui se prennent l'envie de descendre la rivière sur de frêles embarcations qu'ils nomment canoë, kayak ou bien paddle. Non contents de découvrir les secrets des rives et des flots, ces curieux éprouvent le besoin d'accoster pour se dégourdir les jambes, profiter d'une plage pour y manger, boire et marcher sans se soucier que c'est là que Estelle et ses copines pondent et couvent leurs œufs.

 

Les importuns ne se dégourdissent jamais les gambettes sans casser des œufs. Estelle en est fort courroucée et se promet d'en toucher deux mots à cette curieuse espèce qui mériterait bien qu'on lui vole dans les plumes. Mais hélas, ces maudits bipèdes n'entendent nullement respecter les différents hôtes de la planète.

Pire encore, car totalement et définitivement destructrice, la rivière se met soudain à gonfler pour noyer tous les œufs à la ronde. Depuis quelques années, Estelle a eu à déplorer ce phénomène hydraulique qui la prive de progéniture. Elle n'entend pas rester ainsi le bec dans l'eau sans réagir. Il y a certainement moyen de repousser les assauts conjugués de la montée des eaux et du passage des humains.

Estelle entreprend de mener une grande réflexion dans sa communauté. Toutes les opinions sont bonnes à examiner surtout quand elles viennent de la base. La sterne pierregarin est en dépit de ses longs voyages, très terre à terre. Malgré tout, il lui apparaît de plus en plus clairement la nécessité de prendre un peu de hauteur pour se préserver des uns et de l'autre. Mais comment faire ?

 

Des copieuses émirent l'idée de faire enfin un nid dans les arbres, de renoncer à passer l'été sur le sable d'autant plus que les plages de Loire ne sont plus surveillées depuis longtemps. Estelle s'élève contre cette idée saugrenue qui dénaturerait radicalement les traditions de l'espèce et supposerait de renoncer à la bienfaisante chaleur des grains de silice.

Le débat cependant fit rage entre les tenants de la modernité, futures bâtisseuses qui comptaient ainsi s'élever dans l'ordre naturel et les tenants de l'héritage des anciens. Estelle crut bon d'indiquer que certains humains, jamais avares de fantaisies absurdes, se sont mis en tête de passer leurs vacances perchés dans des arbres sur lesquels ils ont installés des nids équipés de tout le confort que réclament ces êtres douillets. Les arbres ne seraient que des refuges provisoires.

Ses réserves emportèrent la décision des indécis qui se rangèrent derrière elle. C'est sur le sable que passait leur salut. Il convenait de trouver parade à ce qui mettait en danger leur taux de natalité. La situation devenait préoccupante, le remplacement générationnel se faisant trop irrégulièrement, il mettait en danger le système de retraite des sternes. Il y avait urgence à trouver une solution pérenne.

Cette fois, des compagnes d'Estelle proposèrent de creuser la question, de chercher dans les profondeurs du réseau karstique des poches d'air pour couver en paix. Si sur le papier l'idée est séduisante, sa réalisation non seulement est fort complexe mais qui plus est, elle fait fi d'une donnée importante : la sterne est claustrophobe. Il n'est pas question pour elle de se muer en animal fouisseur.

 

Si la solution ne passait ni par le haut ni par le bas, il ne restait plus qu'à trouver une réponse au ras du sol. C'est Estelle qui réclama à prendre la parole après mûres réflexions. Une idée lui était venue en se souvenant d'avoir vu des enfants bâtir des châteaux de sable sur les belles plages de Loire. Voilà qui ferait obstacle aux pieds massacreurs et aux flots destructeurs.

Bien sûr des voix s'opposèrent à une suggestion pour beaucoup saugrenue et pour toutes les autres difficile à mettre en œuvre et exigeant des compétences nouvelles. Estelle proposa de demander une formation aux compagnons du tour de France, organisme dans lequel elle avait toute confiance. Sa force de conviction allait emporter la décision quand passa par là un représentant de l'état qui avait choisi de descendre la rivière sur un radeau de fortune.

L'homme, équipé malgré qu’il fût en congé, de tous les moyens de surveillance mis en place par son administration, avait espionné à distance ce colloque qui manifestement sentait le vent de la fronde. Il s'arrêta à côté de la grande assemblée délibérative et s'adressa à la cantonade à toute la communauté ailée.

 

« J'ai entendu vos propos, gentes sternes. Non seulement vous vous êtes regroupées ici en nombre dans le plus total mépris des règles sanitaires mais qui plus est, vous venez de tenir une réunion à caractère politique sans demande préalable à la préfecture. Je pourrais dans l'instant faire appel aux forces de l'ordre pour vous disperser. Dans ma grande mansuétude, je n'en ferai rien d'autant plus que la police a bien d'autres oiseaux à fouetter.

Le fond du problème mérite cependant que je vous apporte un éclairage légal sur ce que, naïvement, vous venez de décider. Grâce à notre République et à Dieu, nous ne sommes pas en pays d'anarchie. Il n'est pas possible de bâtir sans une étude préalable, une enquête d'utilité publique, une étude d'impact écologique, un permis de construire, un appel d'offres et bien d'autres mesures contraignantes certes mais ô combien nécessaires.

Vous ne pouvez faire ce que vous avez projeté. Il n'en est pas question d'autant plus que vous n'êtes que des oiseaux de passage, des individus dépourvus de papiers, totalement dans l’illégalité. Estimez-vous heureuses que je ne signe pas dans l'instant un arrêté d'expulsion. Sachez que dans ce beau pays de France, seul l'état peut s'exonérer des obligations et des contraintes légales. Si vous n'êtes pas contentes, évitez de choisir la France pour vos prochaines vacances ! »

 

Et l'important personnage s'en alla laissant les sternes dans la plus grande consternation. Elles se mirent toutes d'accord pour quitter au plus vite la place, décidément les humains d'ici-bas n'étaient pas guère fréquentables. Elles prirent leurs ailes à leur cou et tentèrent l'aventure de trouver une meilleure terre d'accueil.

Aux dernières nouvelles, les sternes tournent en rond au-dessus de la Planète. Il semble que partout sur Terre, les conditions se dégradent tandis que les humains se montrent de plus en plus un obstacle à toute autre forme de vie. La France n'étant nullement, malheureusement une exception en la matière …

Consternement leur.

Photographies de

Christian Beaudin

 

 


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7 réactions à cet article    


  • juluch juluch 26 juillet 13:03

    Il y a pas d’interdiction de certains territoire de bord de Loire pour les gens ?


    • Schrek Lampion 26 juillet 13:17

      @juluch

      en fait, il faudrait parquer sapiens dans des réserves pour limiter les dégâts
      mais on n’a pas trouvé d’animaux qui acceptent de les surveiller !


    • C'est Nabum C’est Nabum 26 juillet 13:41

      @juluch

      Interdire est toujours de pure forme puisque personne ne fait respecter les interdictions


    • C'est Nabum C’est Nabum 26 juillet 13:41

      @Lampion

      La puce a été pensée pour ...

      Elle s’en charge déjà


    • A mon père qui aurait pu être un ATTENBOROUGH... https://www.youtube.com/watch?v=dv-QhGpLpxk


      • C'est Nabum C’est Nabum 26 juillet 16:56

        @Mélusine ou la Robe de Saphir.

        Expliquez


      • Durand Durand 27 juillet 11:15

        Les Néo-zélandais ont réglé ce genre de problème de manière magistrale...

        Les sites sensibles où l’on peut découvrir les richesses animales, végétales bénéficient tous de kilomètres de passerelles en lattes bois. Un simple grillage à poules cloué sur ces passerelles sert d’antidérapant (très efficace) dans les passages humides en montée ou en descente, ou s’il pleut.

        On peut aller partout, s’approcher de tout et de nombreuses cahutes munies de discrètes meurtrières permettent d’observer la faune la plus rare à quelques mètres de distance et de faire de magnifiques photos (dont celle de mon avatar : le yelow eye pinguin de Otago peninsula, dans l’île du Sud).

        Plus près de chez-moi, des passerelle du même genre ont été mises en place par le Conservatoire du Littoral pour visiter les zones lacustres du delta de l’Argens sur la commune de Frejus... 

        Sauf cas rares, il vaut beaucoup mieux aménager les sites sensibles, quitte à en réguler l’affluence et/ou prévoir des guides accompagnateurs, plutôt que les interdire au public. Tout le monde y gagne.

        ..

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