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Accueil du site > Culture & Loisirs > L’été léger > L’homme qui n’avait pas la peste

L’homme qui n’avait pas la peste

Fable dominicale

La langue des oiseaux.

Il était une fois un pays prospère au bord de sa rivière, coincé entre l'eau qui l'abreuvait de richesses et la forêt qui lui donnait tout ce que l'appétit peut espérer. Les gens auraient du y vivre heureux, ils avaient tout à portée de main en cette ville bénie du dieu Lugus. Mais c'était sans compter avec la médisance, la jalousie, leur capacité à propager de vilaines rumeurs …

Plutôt que de profiter à pleines dents des bienfaits de cette contrée merveilleuse, c'est de la langue qu'ils déversaient leur venin. Ils rechignaient à se saluer les uns les autres, repoussaient d'un mot qui blesse l'inconnu de passage, tournaient le dos à ceux qui ne vivaient pas comme eux et avec les autres passaient du temps à dire du mal de celui qui n'était pas présent pour l'entendre.

Chacun y allait de son extravagance dès qu'il s'agissait d'habiller son voisin, et pas seulement pour l'hiver. Dans cette ville si riche, les bourgeois n'avaient rien d'autre à faire que surveiller les laborieux qui travaillaient rudement à les enrichir tout en aimant à médire de tout et de chacun. L'ennui est un venin mesquin qui ronge les cœurs et brûle les langues ….

À l'écart de la ville, sur les berges sauvages de notre Loire, un berger solitaire gardait ses moutons. Jamais il ne venait se mêler à ses semblables. Il vivait en ermite, se contentait de sculpter des bois noueux qu'il donnait aux enfants qui couraient dans les parages. Il était adoré des petits et haï par les plus grands qui n'avaient de cesse d'en dire pis que pendre.

Tous les bruits les plus farfelus circulaient sur son compte. Il avait fait de la prison, venait du bagne de Bou, disposait de pouvoirs étranges, parlait à la rivière, attirait les enfants pour on ne sait quelles inavouables pratiques. Naturellement les parents étaient les plus virulents et déversaient des torrents de propos haineux.

Un beau jour, dans une conversation fielleuse dont elle avait le secret, une grande dame dont le mari était échevin, prétendit qu'elle savait pourquoi ce vilain berger se tenait ainsi à l'écart de ses frères les hommes. « Il a la lèpre, c'est ce qui explique qu'il s'isole ainsi. Il souhaite cacher à tous sa terrible maladie ! », affirma sans fondement cette mauvaise femme pour le seul plaisir de salir et de faire son intéressante.

La nouvelle fit le tour de la cité comme une traînée de poudre d'autant plus facilement d'ailleurs que celle qui avait affirmé la chose était connue de tous et respectée pour son rang. Le pauvre berger se demanda bien pourquoi les enfants soudainement ne venaient plus à lui et que même, chose incroyable pour cet homme simple et bon, jetaient des cailloux à sa vue.

Il ne se formalisa pas pour autant. Il s'éloigna davantage de la ville, poussa ses moutons vers d'autres pâturages. Seuls les mariniers qui passaient sur la Loire continuaient à le saluer quand ils arrivaient à sa hauteur. Entre gens de mauvaise réputation, on se serre les coudes. C'est du moins ce qu'il y a de mieux à faire …

Un jour, un Chaland, pour une raison quelconque, avait du mouiller l'ancre à proximité de berger et de son troupeau. Un vieux marin, en mal de confidences ou simplement d'oisive compagnie, vint vers notre berger tandis que le reste de l'équipage s'affairait sans doute à réparer une avarie.

« Ami, depuis que je passe sur la rivière, je te vois toujours plus seul et plus loin des hommes. Sais-tu pourquoi en cette ville hautaine on te traite si mal que même les enfants désormais ont peur de toi ? » Le berger avoua au vieux marin n'en savoir rien et avoir pris son parti de ne pas chercher à comprendre.

« On dit de partout que tu es porteur de la lèpre, ce mal sournois qui fait tant peur par ici. À voir ta mine resplendissante, je me doute qu'il n'en est rien et que bien sots sont ces gens qui parlent sans savoir. » « Mais comment puis-je faire pour rompre ce cercle vicieux de la médisance ? » interrogea le berger qui avait fort mal pris la nouvelle.

« Je pense qu'il ne sert à rien de parler aux oreilles des hommes de ce pays. Ce n'est pas pour rien que de partout sur la rivière on dit d'eux que ce ne sont que des Chiens ! Leur cœur est en pierre, la langue des hommes ne les amadouera pas. Je connais la science des bergers pour la langue des oiseaux. Je te donne ce pipeau et chaque fois qu'un vilain s'approchera, tu lui siffleras une douce mélodie ! »

Le berger prit l'instrument et fit comme lui conseilla ce vieux marinier marqué par le poids des ans et porteur d'une immense sagesse. Bientôt les pierres cessèrent de voler près de sa tête. Dans la ville, le bruit circula bien vite que le berger n'était pas malade, qu'il ne l'avait jamais été et que c'était cette affreuse dame, femme d'un échevin, qui avait propagé la perfide rumeur.

Dans nos villes, on est bien vite chargé de tous les fardeaux pourvu que l'on vive différemment. Pour échapper à ce fléau du qu'en-dira-t-on, il faut être paré des oripeaux de la célébrité. Les artistes échappent à la malédiction des marginaux pourvu que le bourgeois puisse s'accoquiner à son contact.

De cette histoire ne cherchez nullement à tirer une morale. Tout ce que vous pourriez en dire, ne serait de l'avis même de notre berger que du pipeau. Jouons un petit air de flûte et écoutons chanter les oiseaux, cela nous évitera de nous prendre de bec.

Simplement vôtre.


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12 réactions à cet article    


  • Richard Schneider Richard Schneider 29 juillet 2013 16:12

    Bonjour Nabum,

    C’est toujours un plaisir à vous lire.

    PS. « Les braves gens n’aiment pas que etc... »

    • C'est Nabum C’est Nabum 29 juillet 2013 16:16

      Richard


      Merci

      Il se trouve ici deux braves gens qui sont venus voter contre ce texte. Ça me semble incoroyable. 

      Pauvres gens colporteurs de rumeurs et de mauvaises pensées ! 

    • agathe agathe 29 juillet 2013 16:38

      @l’auteur

      C’est vrai que l’on se demande pourquoi ces votes négatifs : un trouble compulsif peut-être ? Charmante histoire M.Nabum et qui donne à penser.
      Bonne journée.


      • C'est Nabum C’est Nabum 29 juillet 2013 16:54

        Agathe


        Vous avez deviné ce qui dérange ces pauvres personnages.

        Mon histoire donne à penser. Ces gens n’aiment pas les gestes grtuits et de penser, ils en sont tout à fait incapables !

        Merci à vous

      • auguste auguste 29 juillet 2013 16:59

        @ C’est Nabum

        Le « vote contre » est l’apanage de ceux qui n’ont rien à dire et, sur le fond, rien à redire sur le sens d’un article.

        Ils viennent sur AV, vous voient, et vous mordent sans même avoir pris le te temps de vous lire.

        C’est un TOC, et la plupart de ceux qui en souffrent refusent de se faire soigner car se défouler sur Internet ne coûte rien.

        Amicalement.


        • C'est Nabum C’est Nabum 29 juillet 2013 17:02

          Auguste


          Je le sais mais venir voter contre une fable me désarme !

          Ces gens sont vieux et tristes. Je n’évoque pas leur âge mais leur âme d’enfant qui a depuis trop longtemps disparu. Je les plains vraiment

          Merci à vous de rester disponible pour lire des histoires ...

        • cevennevive cevennevive 29 juillet 2013 17:36

          Bonjour Nabum,


          C’est incroyable ! Vous avez donc connu ce vieux berger que j’ai côtoyé étant enfant !

          On l’appelait « le Carabi ». Il gardait ses chèvres le long des chemins tout en tricotant. ;;

          Oui, il tricotait bas et écharpes, gilets et châles, tout en devisant tout seul, s’adressant à ses chèvres, au vent, aux arbres, etc. Il avait de belles mains aux ongles bien arrondies. Il était vêtu de toutes sortes de ces lainages multicolores qu’il tricotait, les cheveux bouclés flottant sur les épaules, suçant des cachous qui donnaient une odeur de réglisse à toute sa personne.

          Nous les enfants, nous l’adorions. Mais les gens des alentours disaient qu’il était bizarre, que ce n’était ni un homme ni une femme (il tricotait, pensez donc !) et nous recommandaient de ne pas trop l’approcher.

          Nous n’en avions cure.

          Bon, faire et laisser chanter les oiseaux ! C’est un peu ma devise. C’est une bonne devise.

          Quant aux « moinseurs », certains ne lisent même pas le commentaire. Il m’est arrivé, sur un fil de Morice, de demander une toute petite chose (comment faire les smiley). Eh bien j’ai été « moinsée » à foison.

          Bonne soirée à tous.

          • C'est Nabum C’est Nabum 29 juillet 2013 18:32

            cevennevive


            Il est universel ce berger et il peut bien garder des chèvres, des moutons ou bien des porcs, il sera toujours montrer du doigt par ceux qui tournent le dos à la différence.
            Parfois, ils appuient sur une touche moins pour montrer leur haine de l’humanité. Les pauvres, s’ils n’ont pas la peste, ils ont peut-être le choléra ! 

          • Vipère Vipère 29 juillet 2013 18:00

            Plussé ! résultat 70 %

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