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La belle chanvrière

 

Lui mettre la corde au cou.

Nous sommes dans la Vallée de l'Authion où nombreux étaient ceux et celles qui vivaient du chanvre, un beau métier quoique fort rude. Elle s'appelait Marie, prénom qu'avait tenu à lui donner son père en hommage à ce navire breton Marie la Cordelière qui fut l'orgueil de la Bretagne. Est-ce parce que sa famille travaillait le chanvre qu'elle hérita de ce patronyme qui habituellement exprimait un attachement particulier à la Sainte Vierge ? Sans nul doute, elle allait être marquée par ce choix qui allait décider de son existence, tant, durant son enfance, son père n'avait cessé de lui narrer cette histoire tout en chantant une complainte qu'il avait apprise d'un barde breton.

 

Marie La Cordelière

 


Marie, Marie la Cordelière
Naquit sur les quais de Morlaix
Marie ! s'ils te mordent, mords-les !
Ces loups qui viennent d'Angleterre

C'était le jour de St Laurent
Douzième année de Quinze cent
Au commandement de Portz- Moguer
La flotte était armée en guerre

Bertheaume et sa petite rade
Pavoisaient, donnaient la parade
A bord on avait invité
Des dames, des gens de qualité

La fête était belle mais soudain
Un clocher sonna le tocsin
La perfide, l'autre Bretagne
Se formait en rangs de bataille

Pas le temps de les débarquer
A bord restent les invités
Sus à l'Anglais ! Donne la toile
Sauvons notre flotte ducale

La " Louise ", " Marie la Cordelière "
" La Nef de Dieppe " suivant derrière
Se sont jetés sur les Saxons
Qui comptaient bien 200 canons

La nef et la Louise vaincues
Marie n'aurait pas le dessus
Quand le feu prit sur son avant
Elle aborda deux d'ces forbans

Marins et gens de noble sang
Se battaient à un contre cent
Lorsqu'aux flancs de la Cordelière
Explosa toute la poudrière

 

Et l'Iroise referma ses flots
Sur Primauguet et son bateau
Tandis qu'orgueil blessé à mort
L'anglais repartait vers ses ports

Anne, notre bonne duchesse
Sécha deux larmes de tristesse
Une pour Hervé de Portz-Moguer
Une pour Marie la Cordelière

Marie, Marie la Cordelière
Naquit sur les quais de Morlaix
Marie ! s'ils te mordent, mords-les !
Ces loups qui viennent d'Angleterre

 

C'est justement en fredonnant que travaillait celle que tous nommaient : « La belle chanvrière » en référence à son métier et à ces paroles qui accompagnaient toujours son ouvrage. Belle, elle était à la manière de ces femmes de la terre dont la beauté s'impose en dépit de sa tenue négligée, d'un labeur qui ne laisse pas loisir de soigner sa mise. À son approche, les hommes se retournaient, non pas poussés par un désir malsain, mais bien plus pour admirer ce chef d'œuvre de la création.

Marie sentait ces regards brûlants sur elle, elle en avait pris son parti. Elle avait bien d'autres soucis que celui de paraître ou d’aguicher des jeunes gens qui s'étaient toujours montrés distants à son égard. Marie travaillait le chanvre avec une adresse qui faisait d'elle la meilleure chanvrière de toute la région. C'était certainement ce qui lui valait ces égards si inhabituels en ces temps où les mains des hommes aimaient à se montrer baladeuses.

Marie était si réputée dans son art qu'elle ne s'occupait pas des étapes préparatoires à la fabrication des grosses cordes pour les bateaux de Loire. D'autres se chargeaient du filage de la filasse. Parmi ceux-ci, il y avait Mathieu qui n'avait d'yeux que pour Marie tandis qu'il n'était qu'un pauvre « Peigneur de chanvre ». Son rôle consistait à sérancer, c'est à dire démêler la filasse avec un grand peigne aux dents de fer d'où son nom de ferrandier.

Mathieu avait un rêve secret, passer son séran, son grand peigne dans les cheveux de Marie pour donner à sa chevelure embrouillée cette magnificence qu'il devinait quand il l'admirait de dos. Des moqueurs qui avaient remarqué ses yeux perdus dans les vagues de la chevelure de la belle prétendaient qu'il regardait un peu plus bas. Les gens sont méchants !

Marie quant à elle n’intervenait que lorsque les fils de chanvre après avoir été constitués, avaient été longuement séchés puis dévidés pour l’opération d'ourdissage où elle exprimait toute sa science de l'ouvrage. Elle n'avait pas son pareil pour choisir ses fils afin que chacun ait l'exacte même tension que ses voisins afin de fabriquer un bout sans défaut.

En fait, dans cette corderie réputée tout au long du cours de la Loire et même jusqu'à la côte Atlantique, on lui réservait l'opération du commettage. Les fils y étaient soigneusement réunis par torsion grâce à un rouet, une grande roue pour effectuer la torsion de quatre brins appelés faisceau. Les faisceaux étaient ensuite tordus séparément pour former des torons. Marie produisait des gros cordages qui supposaient la réunion de six torons autour d'un filament central : l'âme de la corde.

Regarder Marie travailler était un bonheur auquel aimait à se consacrer Mathieu ce qui ne manquait jamais de lui attirer les foudres du chef d'atelier. Tout le monde avait remarqué son manège sauf Marie qui semblait totalement indifférente à ce qui se tramait derrière son dos. La belle n'en avait cure, elle n'avait qu'en tête de faire de beaux cordages.

Mathieu se languissait. Il ne savait pas comment déclarer sa flamme, une expression qu'il convenait de n'user qu'au sens figuré tant l'étoupe était inflammable. Le pauvre se berdillait devant celle pour qui son cœur battait la chamade. Il lui fallait trouver un moyen de se faire remarquer de celle qui semblait si concentrée sur son ouvrage que rien d'autre n'existait pour elle. La belle cordelière ne pensait qu'à ses cordes.

C'est alors que Mathieu eut une idée. Il lui tressa une corde d'exception dans laquelle il mit tout son savoir-faire qu'il avait acquis par imitation des autres ouvriers, lui le simple peigneur. Il en fit un merveilleux collier de chanvre qu'il vint subrepticement glisser au cou de sa chère Marie alors qu'exceptionnellement ils étaient seuls dans ce grand atelier.

Marie surprise, se retourna, interrompit son éternel chant. Pour la première fois, elle sourit au garçon dont, il faut bien l'avouer maintenant, elle avait remarqué le manège non sans un certain plaisir, attendant que ce grand timide déclare sa flamme. Elle admira le bel ouvrage finement assemblé, elle déposa un petit baiser sur la joue du garçon, en signe d'assentiment.

Mathieu s'empressa de peigner la belle chevelure. Marie s'en plaignit un peu, ses cheveux étaient si embrouillés. Mais elle supporta la douleur et découvrit, séduite, à quel point, il s'y prenait merveilleusement bien. Quelque temps plus tard, on célébra dans la paroisse un charmant mariage entre la Cordelière et le peigneur de chanvre.

Aux personnes qui s'interrogeaient sur les circonstances de la demande du galant, les ouvriers de la corderie qui avaient eu vent de l'histoire, disaient le sourire aux lèvres : « Il lui a mis la corde au cou ! » L'expression restera dans le pays et connut le succès que vous savez. Chaque matin, en partant à l'atelier, Mathieu peignait sa Marie. Ils eurent de beaux enfants qui à leur tour devinrent cordeliers.
 

Chanvrièrement leur.

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8 réactions à cet article    


  • The White Rabbit The White Rabbit 9 mai 17:49

    HF Thiefaine a fait une belle chanson de sa rencontre avec une autre chanvrière.


    • Ben Schott 9 mai 17:58

      @The White Rabbit

       
      Quel rebelle, toi alors !...  smiley
       


    • C'est Nabum C’est Nabum 9 mai 18:38

      @The White Rabbit

      Merci pour le renseignement
      je ne la connaissait pas


    • Lonzine 9 mai 18:12

      Bonsoir et merci de cet article, cherchez chez les « fouleurs de draps » à Herblay


      • C'est Nabum C’est Nabum 9 mai 18:39

        @Lonzine

        Merci à vous


      • juluch juluch 9 mai 21:29

        le chanvre est toujours utilisé ,on le trouve dans les murs d’isolation acoustiques et thermique.

        les graines, les tiges, l’huile, boisson, farine.... tous est bon dans cette plante !

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