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La mère Paulette

 

Parabole des casseroles.

 

Paulette était une figure incontournable de la petite cité. Pour tout le monde et surtout les enfants du bourg, elle était la mère Paulette, une manière de la désigner qui fleurait bon la bonhommie et la gouaille qui ne manquaient jamais d'émaner de cette personne truculente, bavarde et fort gironde. Quand on la croisait dans la rue, chacun savait qu'il allait ne pas pouvoir en placer une, que durant de longues minutes, elle ferait avec humour et bienveillance, le tour de tous les potins de l'endroit.

Qu'importe ce léger travers, la mère Paulette était largement pardonnée puisqu'elle régalait tous les gamins des écoles de ces fameux petits plats qu'elle préparait avec amour. La cuisine chez elle, c'était une seconde nature, un savoir-faire hérité de la grande tradition sans que nul apprentissage et encore moins d'école ne soient venues lui enseigner les règles en usage dans les collectivités. Elle mitonnait comme elle papotait, avec une délectable gourmandise, l'inventivité de la parcimonie bienveillante, l'amour des petits plats dans les grands.

Manger à la cuisine comme si c'était tous les jours un repas du dimanche sans ostentation ni produits prétentieux, tel était l'art qu'elle mettait au service de tous les enfants et des quelques privilégiés qui profitaient de son auberge, elle qui pourtant n'était qu'une cantinière. Les maîtres d'école, les employés municipaux n'avaient de cesse de vanter la qualité du repas et témoignaient qu'avec Paulette aux fourneaux, les enfants se régalaient et mangeaient de tout.

Quand les normes sont venues s’immiscer dans les pratiques habituelles de la cuisinière, qu'on lui a parlé de marche en avant et autres règles d'hygiènes aux prétentions scabreuses, quand on lui a demandé de jeter ce qui n'avait pas été consommé, la ménagère soucieuse de ne pas gaspiller et de toujours faire au mieux, se dit que ceux qui pondaient de pareilles sornettes n'avaient sans doute jamais aimé manger.

Elle se plia plutôt moins bien que mal à ce qu'en haut lieu on lui imposait au risque de la mettre à pied. Monsieur le Maire qui avait toujours préféré fréquenter les grands restaurants que sa cantine scolaire lui montrait des gros yeux qui n'étaient pas plus gros qu'un ventre qui ne savait pas apprécier les bonnes choses simples. Avec ce triste personnage, elle fut contrainte de préparer des repas diététiques qui lui restaient en travers de la gorge et aussi au fond des assiettes.

Naturellement c'est à elle qu'on fit reproche de ces premiers gaspillages. Un phénomène qui n'était jamais survenu du temps où elle n'avait nulle directive quant à l'établissement de ses menus. Elle ne sentit pas venir le vent du boulet tandis qu'au conseil municipal, le premier magistrat évoquait le progrès, la rentabilité, les bienfaits de la liaison froide et des économies d'échelle. Il parla si bien que les conseillers votèrent l'abandon de la cantine au profit d'une société privée de nourrissage à la chaîne.

Paulette n'aurait plus qu'à faire réchauffer les plats et servir les enfants pour compenser sa nouvelle inactivité. La pauvre femme en perdit sa joie de vivre et même, chose surprenante que personne n'aurait imaginé ici : l'appétit. Le plus surprenant encore fut que son cas fit tache d'huile même si les oléagineux avaient disparu du menu. Les enfants boudaient devant des plats insipides tandis que le gaspillage avait rattrapé les normes nationales.

Le Maire était ravi, sa cantine désormais ressemblait à toutes les autres : bruyante certes et porteuse d'une réputation peu flatteuse mais beaucoup moins fréquentée, boudée par les commensaux et même les enfants. De quoi réaliser de nouvelles économies tout en proposant de très nombreux restes à un garde-chasse de ses connaissances. Il faisait ainsi d'une pierre deux coups.

Quant à cette pauvre mère Paulette, elle perdit même le goût des potins. Elle traînait sa misère et sa carcasse amaigrie. Elle plongea même dans une dépression qui fit redouter le pire pour elle. Monsieur l'échevin saisit ce prétexte pour lui imputer deux ou trois fautes professionnelles sur le dos (la pauvre venant malgré son état au travail) et eut raison d'elle en la mettant à pied. Il put ainsi la remplacer par une charmante jeune femme pour laquelle, il espérait en retour quelques faveurs.

Paulette n'était plus rien qui vaille. Elle ne resta pas dans ce pays qui lui avait tourné le dos. Elle alla dépérir loin de sa région, vivant chichement et ne voyant personne. C'est véritablement une toute autre femme qui tira sa révérence à un monde qui avait basculé dans une époque qui la laissait sur sa faim. Au village, sa mort passa inaperçue, l'oubli avait fait son œuvre …

Monsieur le premier magistrat se rêva d'un destin national. Il se présenta à la députation fort de toutes ses mesures qui avaient fait basculer son village dans un autre monde. Les gens sont ingrats voyez-vous, il fut largement battu même dans son pré carré. Il dirigea d'autant moins cet affront que quelques anciens avaient glissé dans leur enveloppe des bulletins au nom de Paulette. Ce fut un coup fatal, plus dur à digérer que cette odieuse liaison froide conçue par un ami politique qui lui avait hérité d'un fauteuil de sénateur. En voilà un au moins qui bénéficiait de l'excellent restaurant du Palais du Luxembourg !

À contre-faim.


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14 réactions à cet article    


  • charlyposte charlyposte 22 juillet 14:58

    La mère POULARDE me souffle à l’oreille.... ET MOI ET MOI ET MOI smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 22 juillet 15:05

      @charlyposte

      Elle marche sur des œufs 


    • Clark Kent Séraphin Lampion 22 juillet 15:16

      @C’est Nabum

      Moi, j’avais invité des copains à diner, mais ils ne sont pas venus, alors j’ai mangé une omelette sans eux.


    • charlyposte charlyposte 22 juillet 15:20

      @Séraphin Lampion
      LOL smiley


    • charlyposte charlyposte 22 juillet 15:22

      @C’est Nabum
      Elle à j’espère des chaussons aux pattes smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 24 juillet 15:42

      @Séraphin Lampion

      Attention aux coquilles 


    • charlyposte charlyposte 22 juillet 15:52

      Une vraie mère poule cette paulette smiley


      • C'est Nabum C’est Nabum 24 juillet 15:42

        @charlyposte

        Il me faisait des becs 


      • pierre 22 juillet 16:56

        Une belle évocation, triste ,cette situation je l’ai connue dans ma commune, on appelait cela « les camions blancs » qui arrivent juste à l’aube et déversent leurs produits de merde. Merci Nabum


        • C'est Nabum C’est Nabum 24 juillet 15:43

          @pierre

          Nous avons un politicien verreux qui a implanté ça sur le département avant que de devenir Sénateur pour service rendu 

          Que des canailles 



          • C'est Nabum C’est Nabum 24 juillet 15:43

            @Attila

            Avec les Charlots 


          • chat maigre chat maigre 24 juillet 17:00

            le pire c’est que ça s’est vraiment passé comme ça dans toutes les cantines scolaires et dans la restauration collective en général !!!

            il y a quelques décennies tout était fait sur place (c’était fait maison comme on dit) et avec des produits locaux...à part des oranges en fin d’année smiley

            les supermarchés sont apparus dans les année 60 mais les gens mangé très bien avant ce « progrès », ils mangeaient des produits de saison et étaient locavores naturellement !!!

            un fruit ou un légume est toujours meilleur s’il est ramassé mûr la veille à 10km que si on le ramasse encore vert 15jours avant et qu’il mûrit pendant le transport !!!

            il y a un bon commentaire sur ce sujet de voxa qui a bosser aux halles en fruits et légumes dans sa jeunesse sous l’article de Justine Leblanc sur l’alimentation industrielle...pour les plus curieux smiley


            • juluch juluch 26 juillet 11:20

              les figures du patelin....on en a tous un pret de chez nous....triste fin !

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