• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Le vieux reposoir

Si j'avais le don de parole, je pourrais vous en conter des histoires.

Je suis le vieux banc de bois, je ne sais plus qui m'a installé là, c'était au milieu du siècle passé.

Je crois que c'était le vieux Fernand le garde-chasse, avec Isidore le cantonnier. A l'intérieur de la deuxième épingle du chemin qui monte au lac, ils m'avaient adossé au bloc de granit qui me protégeait des vents mauvais.

Offert aux promeneurs, j'ai soupesé plus d'un séant, du plus fin au plus volumineux.

Si j'ai souffert quelques fois, c'est moins des masses me chevauchant que des fortes effluves que dégageaient certains corps odorants. Ceux-ci en rajoutaient très souvent de quelques gaz tonitruants dont l'écho se propageait à travers la forêt et dont je gardais l'entêtant souvenir jusqu'à la prochaine pluie.

J'ai chassé de ma mémoire les vilains qui m'ont torturé et défiguré pour y laisser une marque ou une empreinte. Heureusement, le temps a creusé des rides dans ma chair, qui se sont mêlées aux estafilades des silex et autres tranchants.

Une fois, on a même déversé un liquide fort odorant et on a tenté de me brûler vif en dansant et en beuglant autour de mon tombeau. Mais, si j'ai changé de couleur, je suis toujours là pour recevoir quelque rare sportif fatigué ou quelque poète contemplatif.

Mes meilleurs souvenirs vont vers les enfants lorsqu'il grimpaient sur mon dos ou sautaient sur mon ventre solide en riant. J'ai pleuré une fois avec un petit Emilien qui a glissé sur mon écorce et s'est fracturé l'avant-bras.

Il est des histoires que je ne pourrais pas raconter et d'autres qui m'ont fait tordre de rire. Des monologues incompréhensibles pour un fayard gisant et peu cultivé. Des confidences susurrées sur mon tronc qui m'ont vu rougir. J'ai même dû quelques fois servir de paravent à des effeuillages spontanés et de soutien sans confort a des plaisirs bruyants et non dissimulés.

Combien de couples se sont reposés sur ma carcasse, des centaines, des milliers peut-être ? Combien de promesses échangées, tenues ou non tenues ? Combien de petits et gros mensonges ? Combien de "Tu te souviens du banc, si on refaisait la même chose..." ?

Il me reste en mémoire la visite de cet adolescent boutonneux ; il tenait dans ses bras un petit faon né sans doute de la journée. Il avait posé le petit animal craintif sur mon dos et s'était assis à côté de lui. En lui parlant doucement, il tentait de lui donner un peu de son goûter, ce que le faon refusait bien sûr. Quand on entendit un cri rauque, plaintif et puissant, auquel répondit un faible piaulement, l'enfant apeuré prit ses jambes à son cou et détala le long du chemin. La mère du petit, oreilles pointées vers le haut, arriva ainsi au chevet de son rejeton.

Sans ménagement, elle le poussa avec son museau pour le faire chuter du confort de mon dos. Lorsqu'il fût étalé au sol, elle l'invita à boire, ce qu'il fit goulûment. Couchés dans l'abri de mon corps, la mère léchant son petit, ils s'endormirent paisiblement. Plus tard je les vis s'éloigner dans les derniers rayons du soleil, le petit faon titubant et chutant, puis se relevant entre les jambes de sa mère.

J'ignore pourquoi, mais la nuit qui suivit cet événement, j'ai eu peur du noir. Etonnant, n'est-ce pas pour un meuble né en forêt et ayant toujours vécu dans cet environnement !

Chaque fois que me revient cette anecdote, je ne puis retenir les quelques larmes de sève qui me nourrit encore.

Aujourd'hui, je suis vieux, fatigué et vermoulu, personne ne s'arrête plus pour me faire un brin de causette.

Le rocher de granit a été extirpé de son emplacement par de gros engins et je reste seul, exposé à tous les vents.

Le chemin qui mène au lac a été goudronné voilà déjà une dizaine d'années. Lorsque les voitures, à la sortie du virage accélèrent brutalement, je reçois leurs émanations nauséabondes, je pue, je dépéris.

 

Si seulement Fernand et Isidore pouvaient revenir pour finir le travail proprement !

 

Dd


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (8 votes)




Réagissez à l'article

13 réactions à cet article    


  • caillou40 caillou40 18 août 2014 11:02

    ++++++++++
    Excellent...ouvrez le « banc »


    • caillou40 caillou40 18 août 2014 12:18

      heu..celui qui met sur mes commentaires des moins systématiquement pourrait il avoir le courage se faire connaitre..pour enfin connaitre le jobard bon français adepte de Pétain.. ?


    • Donald Mitsiky Donald Mitsiky 18 août 2014 19:54

      Merci caillou40, mais pas besoin d’appeler la garde républicaine.


    • juluch juluch 18 août 2014 11:59

      Un joli texte, merci pour le partage 


      • Donald Mitsiky Donald Mitsiky 18 août 2014 19:56

        Merci Juluch, le plaisir est pour moi !


      • ZEN ZEN 18 août 2014 12:08

        Belle idée !
        Encore un banc mis au ban...


        • Donald Mitsiky Donald Mitsiky 18 août 2014 20:00

          Merci ZEN, mais mon banc n’a pas mérité d’être banni.


        • Donald Mitsiky Donald Mitsiky 18 août 2014 12:30

          Ce banc a bien existé, même si je crois qu’il n’est plu, je l’ai quelques fois sollicité et il ne m’a laissé que de bons souvenirs.


          • kane85 kane85 18 août 2014 13:53

            Très beau texte ! Beaucoup de poésie donnant du plaisir à lire. Merci !


            • Donald Mitsiky Donald Mitsiky 18 août 2014 20:02

              Merci kane85, content que vous appréciez mes divagations.


            • Fergus Fergus 18 août 2014 18:06

              Bonjour, Donald.

              Très joli texte. On en vient presque à envier ce banc d’avoir eu une vie finalement aussi riche de belles rencontres. Ah ! si l’on pouvait donner la parole aux objets inanimés, que de belles ou d’étonnantes histoires ils nous conteraient !

              Je m’étais permis l’un de ces histoires en donnant la parole à un parapluie dans un article intitulé Dans la caverne d’Ali Baba. Un destin surprenant.

              Cordialement.


              • Donald Mitsiky Donald Mitsiky 18 août 2014 20:19

                Bonjour Fergus,
                Cette histoire m’est venue alors que je m’asseyais sur un banc un jour de pluie. L’arrière train mouillé, j’ai dû vociférer quelques mots à l’encontre du dit banc. Il m’a remis à ma place en grommelant, je crois même qu’il m’a traité d’abruti. Heureusement j’étais seul et j’ai pu lui faire la leçon à cet acariâtre.

                J’avais lu « Dans la caverne d’Ali Baba » et avais trouvé l’idée savoureuse, je viens de le relire avec plaisir. Merci !


              • Fergus Fergus 18 août 2014 18:08

                @ Donald.

                Le jeune faon a eu beaucoup de chance : un faon touché par un humain est en général abandonné par sa mère lorsque celle-ci ne vit pas en captivité.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON









Palmarès



Partenaires