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Accueil du site > Culture & Loisirs > L’été léger > VOYAGE EN TCHÉCO (11) / la frontière germano-tchèque ouvel article

VOYAGE EN TCHÉCO (11) / la frontière germano-tchèque ouvel article

La frontière ! Le douanier allemand facilitait la sortie. Puis cette vague inquiétude au panneau « Vous quittez la République Fédérale Allemande », comme au checkpoint Charlie le secteur américain. Concentrés au passage du petit ruisseau, silencieux presque parce que nous changions de bloc, on se sentait seulement tolérés.

Waidhaus Wikimedia Commons Author Alois Köppl, Gleiritsch (=Zusatz)

 

Une petite route coquette, au ruban impeccable, bien signalée, bordée de verdure, comme épargnée par les grandes chaleurs de 2018… peut-être les 500-600 m. d'altitude encadrés par ces croupes à près de 900 mètres de l'Oberpfälzer Wald, Český les[1] pour les Tchèques. La route de Waidhaus, dernier village de Bavière (2.200 hab.), dernière station aussi avant la frontière : l’indication reste même quand ça vaut davantage le coup de l’autre côté. Charme et confort intérieur pour compenser le manque de soleil… jadis les gros édredons-couettes de plumes en étaient représentatifs. Un symbole à reconsidérer à présent concernant les modes de vie plus standardisés et l’impact des bouleversements climatiques… 

Ce qui reste du poste de douane côté allemand 2018 Auteur Florian.

Le poste-frontière encore en 2009. Auteure Djaz.

La frontière ! Le douanier allemand facilitait la sortie. Puis cette vague inquiétude au panneau « Vous quittez la République Fédérale Allemande », comme au checkpoint Charlie le secteur américain. Concentrés au passage du petit ruisseau, silencieux presque parce que nous changions de bloc, on se sentait seulement tolérés. 

Rovadov celnice douane tchécoslovaque Carte postale ancienne. Foto E. Einhorn

La douane tchèque, très militaire, faisait obstruction, du moins les supérieurs hiérarchiques tenus d’afficher l’idéologie politique. Ne pas démontrer un signe quelconque d’hospitalité, par principe, que du dégoût. Exprimer le rejet d’un monde dit libre mais assujetti à l’argent. Calmes, silencieux, respectueux de recommandations parentales plus qu'évidentes, nous restions patients, stoïques presque, indifférents à la longue attente, dans les bureaux, pour les passeports, le voucher, le change obligatoire, tant par personne et par jour.

A la voiture les hommes du rang devant fouiller. Parfois si l'un d'eux se retrouvait seul, tout en faisant mine de fouiner, il arrivait qu'il adressât en catimini, un regard, un sourire, quelques mots plaisants à voix basse : une empathie prévalant sur l’idéologie politique. Plus que des signes cordiaux. Pour eux, plutôt que des produits, des vecteurs de l’impérialisme, nous étions seulement des êtres désireux de retrouver les leurs sinon des visiteurs. De par leur situation, par ce qu’ils savaient de parcellaire (les organisations étatiques glauques cloisonnent leur fonctionnement afin que chaque service en sache le moins possible sur celui d’à côté), ils se positionnaient par principe dans le camp de la dignité, de l’humain. Au bout souvent de deux heures (on positivait sur la relative ouverture du régime si le passage ne prenait qu’une heure), enfin libérés, nous les saluions d’un geste discret.

En entrant dans le pays, cette tension s’estompait et s'évacuait au bout de quelques kilomètres. Nous en oubliions les chicanes, sur l’autre voie, les énormes pyramides de béton, le militaire de faction qui braque le faisceau de la lampe à l’intérieur du véhicule, fait ouvrir le coffre et confirme aussitôt le nombre d’occupants au poste frontière.

Rozvadov, premier village : les maisons décrépies, abandonnées laissent seulement accroire que, malgré les encouragements du gouvernement, les Tchèques ont historiquement rechigné à coloniser cette zone tampon d’où les Allemands furent « expulsés[2][3] » dès la fin de la guerre.

https://www.cairn.info/revue-revue-d-etudes-comparatives-est-ouest1-2009-1-page-99.htm

Compartimentation des infos, liberté de parole inhibée, omerta, chacun sait qu'il peut être dénoncé, même la bière et les petits verres d'alcool ne doivent pas délier les langues…

Un peu comme quand un jour nous apprend que nous sommes passés sans le savoir, à quelques kilomètres d’un camp de concentration, l’Internet permet de préciser un tant soit peu.

https://www.radio.cz/fr/rubrique/faits/il-y-a-60-ans-le-rideau-de-fer-devenait-realite-en-tchecoslovaquie

https://www.radio.cz/fr/rubrique/faits/il-y-a-60-ans-le-rideau-de-fer-devenait-realite-en-tchecoslovaquie

  La frange frontalière a formé une zone interdite large de six à douze kilomètres. Villages rasés, champs abandonnés : la campagne déshumanisée est redevenue sauvage. Sont restées les petites villes avec l’obligation d’un passeport spécial pour les habitants. A la limite du pays, des barbelés multiples, des fils électrifiés (à partir de 1953), des patrouilles à pied accompagnées de bergers allemands pour attaquer devant et de chiens croisés avec des loups[4] pour agresser par derrière tout individu non autorisé et non encore abattu dans la zone interdite ! Les rondes en véhicule ont facilité le travail des gardes-frontières (au nombre de cent pour cinq ou six kilomètres). Ce qui était présenté comme une ligne de défense contre l’occident impérialiste, une vision bien partagée par un peuple émancipé de l’Autriche seulement en 1918 et envahi par l’Allemagne d’Hitler en 1938, avait seulement pour but d’empêcher les fuites à l’ouest.

De ce point de vue, le rideau de fer tchécoslovaque a été d’une efficacité redoutable. Combien ont réussi à passer ? On parle seulement de 145 victimes entre 1951 et 1989 et ce même peuple jadis convaincu, bien que trompé, accuse et exprime un désamour pour ces ex-18.000 gardes dont des représentants complètement idiots ont eu, maintenant que la frontière extérieure est celle de l'UE, l'idée d'un monument à leur gloire ! Des gardes désormais embêtés de devoir dire que c'était leur devoir d'obéir, des gardes penauds de ne plus savoir comment se dédouaner de cette barbarie.

Il fait jour tard encore ce 30 juillet. Le crépuscule qui s’annonce apporte la rémission espérée par ces temps de fortes chaleurs. La nuit vient soulager du soleil qui accable. Peu de voitures ; du calme ; des localités aux rues vides alors qu’on voudrait qu’une terrasse d’auberge estampillée « Česká kuchyně » (cuisine tchèque) nous fasse signe ! Des restos fermés. Personne dehors. Ah si, une femme promène son teckel sur la piste cyclable. Si au moins entre le clair des cultures et l’obscur qui monte dans les forêts, apparaissait le mauve d’un champ de pavots ! Mais seule, au loin, une fumée ocre poursuit une moissonneuse phares allumés.

A Tlučná, si le web dit vrai, le restaurant est ouvert jusqu’à 23 heures ! Suivons la piste plutôt que de douter et qui plus est, de frustrer nos jeunes ! On laisse la belle route, d’une qualité d’autant plus remarquée qu’elle semble là pour nous seuls ! La belle route en chansons quand les hectomètres se faisaient de plus en plus légers vers la destination finale... Un détour avec des cataplasmes de goudron et des trous, à 40-50 à l’heure, peut-être moins. 

 Finie la belle route !

Le temps ? Quelle importance ! Dans le voyage, c’est le chemin qui compte…  

 


[1] Wald = les (lire lès) = forêt.

[2] Terrible la terminologie officielle parle de « déportation » ; en octobre 1945, le décret d’Edvard Beneš mentionne expressément, à propos des Sudètes : « konečné řešení německé otázky » littéralement « solution finale à la question allemande » (Wikipedia). Un même vocabulaire, héritage de l’assujetissement aux nazis ? Un peuple gentil, modéré, certes parce que petit, cela ne saurait être, cela n’existe pas ! 

[3] Angela Merkel, à l’occasion de la Journée Mondiale des réfugiés, a qualifié l’expulsion des Allemands de « conséquence immédiate de la guerre et des crimes horribles commis par la dictature national-socialiste ». « Cela ne change rien au fait qu’il n’y avait aucune justification, pas plus politique que morale, à cette expulsion »... A l'international, l'Allemagne qui ne remet pas en question cette page d'histoire, n'a cependant pas indemnisé les victimes tchèques du nazisme  ; c'est encore plus tendancieux en politique intérieure : les groupes de pressions sudètes restent revendicatifs sur le droit au retour, la restitution des biens, l'abrogation des décrets Beneš... invasion nazie contre expulsion des Sudètes...   

[4] Race aujourd’hui reconnue.


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6 réactions à cet article    


  • Rincevent Rincevent 15 septembre 16:26

    En 1991, donc à peine deux ans après la chute du Mur, je suis allé y faire un tour moi aussi, mais en passant par l’Autriche. C’était encore la Tchécoslovaquie, Meciar n’avait pas encore gagné : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vladim%C3%ADr_Me%C4%8Diar

    De Vienne, Bratislava est à une heure à peine. Le poste frontière, ambiance : Une grande tour de guet prend la route en enfilade mais elle est déserte, plus de gardes ni de mitrailleuses. Les garde- frontières sont encore fringués à la soviétique. L’un d’eux nous demande mollement nos passeports, jette à peine un œil dessus, pas de tampon. Pas de contrôle de la voiture non plus, on les sent démotivés. On s’était fait le film ambiance ‘’guerre froide’’, c’est raté…

    Bratislava est déjà visible depuis là, on y est très vite. La ville est austère, triste, les gens habillés comme dans les années 50. Des sortes de ‘’cantines’’, où on mange debout, proposent, dans des bacs au bain-marie, des choses pas très identifiables et encore moins appétissantes. Dans les rues, des conduites provisoires (gaz, eau ?) courent le long des caniveaux. On dirait une ville sortie depuis peu de la seconde guerre mondiale. Nuit dans un gros hôtel stalinien avec tentative de se refaire le film mais, non, pas de micro dans les lampes de chevet non plus…

    Le lendemain, long trajet pour rejoindre Prague et là, ce sera un autre monde.


    • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 15 septembre 16:57

      @Rincevent

      Merci pour ces instantanés d’Histoire dans ces années charnières.Oui pour cette impression plus d’après-guerre que de fin de siècle.

      Les cantines, à Prague sur Vaclavské Namesty, des « automat » avec saucisses, viandes en sauce-knedliky, des plats très goûteux et populaires.

      j’ai apprécié que le vent n’ait pas tout rincé !

    • Raymond75 17 septembre 10:49
      Moi aussi j’ai connu cela dans les années 75 en allant de Paris à Istanbul en voiture. Même sentiment de mépris à la frontière hongroise et à la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie. Par contre accueil chaleureux à la frontière roumaine, seul pays latin de cette région.

      Mais en Bulgarie les gens étaient très sympas, et dès qu’ils voyaient ’75’ sur la voiture (il n’y avait quasiment aucun touriste de l’ouest en voiture) , ils nous disaient « salut les gars, comment ça va ? » !, Même les jeunes soldats qui contrôlaient la circulation sur la route menant à Istanbul.

      Et puis la frontière entre la Bulgarie et la Turquie c’était l’autre côté du rideau de fer : accueil glacial, menaçant, pour ces jeunes qui, eux, avaient le droit de sortir ...

      Tout cela est fini heureusement. Rien n’est parfait dans l’Union Européenne, mais les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent pas imaginer ce continent coupé en deux.


      • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 17 septembre 11:22

        @Raymond75

        Oui le conditionnement idéologique en rendait certains dangereux...

        J’en reste là de ce petit carnet de migrateur sans relever que j’ai été contrôlé une fois, dans l’autre sens, à la chicane, un révolver pointé sur moi... insensibilité totale envers un jeune père de famille avec deux petits garçons à l’arrière... 

        En Allemagne, c’est un char de GI’s arrogants qui a failli m’écraser le capot (Cham, Bavière) ...

        Avec les quelques uns qui ont bien voulu témoigner, à force de subjectivité on arrive à avoir un tableau presque objectif de cette page historique...

        Merci Raymond pour ce témoignage !

      • Raymond75 17 septembre 13:20

        @Raymond75


        Un autre témoignage : en 1989, lorsque le rideau de fer a cessé d’exister, Paris a été littéralement submergé pendant des mois par des centaines de cars venus des pays de l’Est, pleins de jeunes rayonnants de joie. Leurs cars étaient très frustres, moins confortables que nos autobus RATP, et ils mangeaient des sandwichs qu’ils avaient emporté avec eux, car ils ne pouvaient s’offrir quoi que ce soit en France. Dès que la frontière vers l’Ouest a été ouverte, leurs rêves étaient de venir à Paris !

        C’était très émouvant ; on voyait que l’histoire avait changé, et à l’époque on étaient pleins d’espoirs ...

      • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 17 septembre 14:59

        @Raymond75

        Encore en 1992, le principal du collège de Sérignan a croisé par hasard des Tchèques. Ils n’avaient que leur bus et cherchaient un camping. Malgré un jumelage dans les Bouches-du-Rhône qui avait fait long feu, ils n’avaient pas hésité à faire le voyage et sont descendus le long de la côte languedocienne, plus abordable, même au mois de mai, que la Côte d’Azur, de l’autre côté.
        Sachant qu’un prof du collège nommé Dedieu parlait la langue, le chef d’établissement a concrétisé cette rencontre fortuite... L’échange s’est fait avec un collège de Karvina (Nord Moravie). Un très bon souvenir !

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