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Voyage sans blabla

Le passager qui ne déblatère pas.

Ce pauvre homme attend une voiture inconnue qui le conduira à bon port, c’est du moins ce qu’il espère. Pour la première fois, ce personnage a confié sa destinée à un opérateur de service aux voyageurs en rade. Il a été convenu d’un rendez-vous avec une inconnue contre une somme forfaitaire destinée à couvrir les frais d’essence devant une officine de restauration rapide. Ce point aurait dû mettre en alarme celui qui était en transit …

Après une longue attente, un véhicule s’approche. Pas de doute en cette heure matinale, c’est le sien. Il reçoit son premier choc, les deux passagères sont masquées, il n’échappera pas, six heures durant à ce bâillon qui le réduira à l’apnée permanente. Ça promet pour cet asthmatique notoire.

Le véhicule s’arrête à ses côtés, une charmante jeune femme s’il est possible d’en juger derrière ce voile bleu inesthétique, descend et l’invite à charger son bagage dans un coffre qui se révèle déjà fort bien garni. Heureusement, l’homme prévoyant avait réduit au maximum la taille de son sac qui trouve juste de quoi se loger. C’est maintenant à lui de faire sa place ...

La conductrice lui demande alors si ça ne le dérange pas de voyager à côté d’un chien. Il faut avouer qu’il est un peu tard pour s’enquérir de la chose à moins de rester sur ce parking, le nez dans la farine. Il acquiesce, ne pouvant faire autrement. Il découvre alors un gentil toutou confortablement installé dans une volumineuse cage de voyage. Il n’a plus qu’à se serrer entre la portière et la grille.

L'exiguïté est flagrante, l’inconfort manifeste. Il en sera ainsi tout ce long parcours autoroutier dans le silence d’un habitacle où seule la voie robotique du GPS égrène mécaniquement de vagues conseils directionnels. Le chien n’a rien à dire, la passagère dort ou pianote son téléphone ; La conductrice, absorbée par sa mission, se concentre sur la route tout en écoutant une radio qui ne parvient à l’arrière que sous la forme d’un brouhaha diffus.

Pour une première expérience, le vieux monsieur se dit qu’il aurait pu tomber plus mal ; dans une bétaillère par exemple avec un âne que l’on conduit à la foire. Il se dit alors que l’aventure mérite d’être narrée, pour l’édification des foules piétonnières. Il installe son ordinateur sur ses genoux, découvre que son coude droit, celui avec lequel il n’est jamais parvenu à se moucher, est en contact intime avec la caisse. Il ne tarde d’ailleurs pas à avoir une marque profonde due à l’inévitable frottement qu’implique l’écriture.

Le chien regarde interloqué l’écran qui se remplit de signes qui lui sont parfaitement inconnus. Son regard en dit long sur sa totale incompréhension d’un voisinage qui le laisse de marbre. Lui seul a la liberté de respirer sans contrainte, l’homme à côté de lui en vient à envier sa condition d’animal exempté de ce maudit masque.

À bien y réfléchir, l’homme se dit alors qu’il doit s’estimer heureux. À écrire de telles horreurs, il ne tardera pas à se trouver porteur d’une muselière. C’est sans doute ce que semble lui signifier le regard désapprobateur du fidèle compagnon de la conductrice. Il est donc préférable de ne rien dire puisque ce blabla car sera placé sous le signe de la macération monastique.

Il se rend compte alors qu’il atteint les limites habituelles qu’il se fixe pour ses écrits. Seules trente petites minutes se sont écoulées. Il lui restera encore cinq longues heures à tenter une vaine communication par la pensée avec son voisin à quatre pattes. La route sera longue. Pour une fois, le Bonimenteur se glissera dans le rôle inhabituel pour lui du passager qui ne déblatère pas. Si la parole est d’or, le silence est d’argent, le prix de ce trajet inconfortable et muet.

Silencieusement vôtre.

L’homme avait omis un petit détail qui lui saute au nez après quelques longues minutes auprès de son compagnon. Malgré le masque qui lui couvre le visage et à fortiori l’organe de l’odorat, l’odeur finit par devenir entêtante. Pour une première, c’est réussi. C’est à croire que la destinée s’amuse à mettre des facéties en travers de son chemin pour le seul plaisir de lire ensuite le compte rendu qu’il en fera.

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Voyage sans blabla

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12 réactions à cet article    


  • Clocel Clocel 3 août 17:34

    Parmi mes meilleurs souvenirs, beaucoup viennent de l’auto-stop, quelques galères, mais énormément de bons moments et de belles rencontres.

    Les jeunes ont choisi de se passer de ça, grand bien leur fasse, je leurs laisse leur vie stérile connectée.


    • foufouille foufouille 3 août 17:41

      @Clocel

      le stop ne marche plus depuis 90.


    • Clocel Clocel 3 août 17:54

      @foufouille

      On ne peut pas dire ça, c’est plus compliqué, mais je ramasse régulièrement des jeunes, souvent des pays du Nord de l’UE ou de l’Est, ils traversent des pays entiers avec cet unique moyen de transport, d’ailleurs la plupart n’ont pas le choix, ils n’ont pas de fric.


    • foufouille foufouille 3 août 18:08

      @Clocel

      et le reste du temps, il marche ton stoppeur.


    • C'est Nabum C’est Nabum 3 août 18:35

      @Clocel

      Je regrette aussi le pouce levé
      Une autre aventure, plus incertaine


    • amiaplacidus amiaplacidus 3 août 19:01

      @C’est Nabum

      J’ai aussi pratiqué, de bons souvenirs, logement en auberge de jeunesse ; cela existe-t-il encore ?

      Au tout début des années 60, en GB, on attendait rarement plus de 10 minutes, parfois les automobilistes faisait un détour pour poser le stoppeur en sortie de ville, j’ai aussi été invité à manger.

      Il me revient une anecdote, c’est le jour où j’ai vraiment compris l’humour « british » (que j’aime beaucoup).

      Un couple s’était arrêté pour me prendre, M. conduisait, à sa gauche, Mme, derrière, moi. Je prends machinalement un journal qui traînait sur le siège arrière et je lis à haute voix (tout fier de mon anglais scolaire) : « En Espagne, un Anglais doit payer une amende équivalente à 10 livres pour avoir embrassé une fille en public » (c’était l’Espagne franquiste).

      J’entends M. dire : « well », se gare sur le bas coté, regarde tranquillement Madame, puis me regarde et dit calmement : « moi, je payes beaucoup plus, tous les jours pour la même chose », et il repart tout aussi calmement et imperturbable, alors que Madame esquisse un sourire (rire serait « shocking »).


    • foufouille foufouille 3 août 19:06

      @amiaplacidus

      « logement en auberge de jeunesse ; cela existe-t-il encore ? »

      oui mais bien plus cher.


    • C'est Nabum C’est Nabum 3 août 20:13

      @amiaplacidus

      Que de souvenirs
      C’est le prestige del ’âge que de se nourrir de son passé

      Nous ne pouvons dire autre chose


    • juluch juluch 4 août 11:09

      Pitin la galère !!

      vous n’avez pas eu de chance là.

      prenez votre auto au moins on est pénard 


      • C'est Nabum C’est Nabum 4 août 17:14

        @juluch

        Un vrai régal pour celui qui aime raconter des histoires

        c’est pas mal et ça fait avaler la pilule


      • ETTORE ETTORE 4 août 19:13

        Bonjour Nabum

        Belle tranche de vie .

        Je suis toujours sidéré par le « modernisme » de l’action, revendiquée par ceux qui jettent un caillou devant eux et qui se disent « progressistes » en le suivant...etc..etc.

        Quand on voit à quoi cela conduit, on peut se dire que le seul avantage est la dilution de certaines valeurs !

        Comme ce pauvre hère coincé entre un masque pour la personne et la cage pour le chien...

        Je ne vois rien pas plus de différence entre l’ubérisation de cette damnée société, et la pizza, fabriquée par je ne sais qui, je ne sais ou, mais commandée par le pouce sur l’application smartphone.

        Plus le ciel vendu semble grand et bleu dehors, plus l’enfer est étroit et sombre, pour la multitude.....

        Pas gai. Mais si ils aiment....


        • C'est Nabum C’est Nabum 5 août 07:26

          @ETTORE

          Finalement une fois le calvaire terminé, je fus ravi d’avoir quelque chose à ranconter

          C’est la perversion du chroniqueur en marche

          Notre société n’est pas malade, elle agonise !

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