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À La porte du Paradis

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Le jugement dernier ...

En Touraine, il est une distinction qui semble immuable, tant au sein d’une même profession, il convient de s’élever vis à vis de son presque pareil. Il en va ainsi dans bien des domaines dès que la vanité vient se mêler des relations humaines. C’est ainsi que les braves habitants de Bréhémont, cité ligérienne célèbre pour ses pissotières, furent de tout temps moqués par leurs voisins.

Il est vrai qu’en cette bonne ville, la terre limoneuse prédisposait au rude travail du chanvre qui contraignait les cul terreux de l’endroit à toujours se ployer sous la tâche. Leurs collègues, plus éloignés de la Loire, quant à eux, avaient le privilège d’être vignerons. Ils se sentaient bien au-dessus de la condition de ces gens simples qui n’avaient pas de futaille dans leur cave.

Les moqueries allaient bon train, surtout quand les uns et les autres se retrouvaient dans une foire. Les vignerons, la mine réjouit et colorée par la nécessité professionnelle, se plaisaient à traiter leurs collègues chanvriers de gagne-misère et de bien d’autres sobriquets peu amènes. Les gens de Bréhémont serraient des dents tandis que leurs poings les démangeaient.

Le chanvre avait eu un temps son heure de gloire. C’était la glorieuse époque de la Marine de Loire. Puis, sa culture périclita. Il était désormais loin le temps de l’opulence durant laquelle, le conseil municipal, fier de cette réussite d’alors, avait installé sept charmants édicules, à l'intérieur de tours rondes, afin que les sujets mâles puissent soulager leurs vessies. Est-ce là le point de départ de toutes les railleries ? Nul ne le saura jamais, même si tentant était le prétexte évoqué !

Les bréhémontais en avaient soupé de ces lazzis incessants. Ils n’étaient responsables ni de la vanité de leurs anciens ni de la nature de leur terres agricoles. Pourtant, ils n’étaient en rien rancuniers puisqu’ils étaient parmi les meilleurs clients de ceux qui les montraient du doigt. Ils buvaient forte chopine, comme tous les résidents de cette vallée de la Loire, terre bénie d’un Seigneur qui aime à ce qu’on boive goulûment son sang.

Ils voulurent se venger et rien de mieux qu’une fable pour clouer le bec des mauvaises langues, fussent-elles aussi pâteuses que celles des vignerons de Touraine. Le bruit circula alors en bord de Loire que le même jour, deux fortes personnalités de la région étaient venues se présenter au Grand Saint Pierre. Le premier : Alexandre était un vigneron de Chinon, un homme à la face rubiconde qui avait fait de forts belles affaires avec ses récoltes. Le second, Baptiste était un des derniers chanvriers de Bréhémont, un homme qui avait connu plus de misères que de joies.

Tous deux se présentèrent devant le détenteur des clefs du paradis. Alexandre le chinonais prit la parole en premier, estimant que sa réussite sociale sur terre lui valait tout naturellement cet honneur. Saint Pierre le jaugea d’un regard qui en disait long sur le peu de cas qu’il faisait de ce lascar. « Vous me semblez bien présomptueux mon ami en voulant ainsi griller la politesse à votre camarade. Il ne faudrait pas que cela vous conduise chez nos collègues de l’enfer ! »

La menace était des plus explicites. Alexandre s’excusa humblement, offrant alors de bonne grâce la préséance à son collègue de Bréhémont. Saint Pierre regardant la mine du brave chanvrier lui demanda tout de go, s’il était amateur de vin. Baptiste, tranquille comme un cul terreux des bords de Loire, répondit sans ambages qu’il ne pouvait nier ce petit travers même s’il n’en abusait guère, faute de moyens pour pousser plus avant ce vice délectable.

Saint Pierre s’amusa fort de la tournure de l’aveu. L’homme lui plut en dépit d’un penchant évident pour la dive bouteille. Il se souvint avec beaucoup de tendresse d’un certain François, venu du même endroit, qui l’avait entourloupé avec son verbe haut et ses propos alambiqués. Il lui avait ouvert les portes du paradis et depuis l’autre luron y menait une nouba de tous les diables. Mais qu’importe, un de plus ne saurait mettre à mal l’équilibre subtil des lieux. Il fit entrer Baptiste dans le royaume céleste.

Ce fut alors à Alexandre de défendre sa cause devant le juge ultime. Fort de ce qui venait de se passer sous ses yeux, le vigneron devança la question du gardien des clefs. « Mon bon Saint Pierre, vous devinez à m’observer ainsi que j’ai bu plus de sang du christ que d’eau bénite. Mais je dois à la vérité de vous avouer que je produisais le plus délectable nectar de tout le pays de Chinon. Je déplore d’ailleurs d’avoir fait le voyage jusqu’à vous sans avoir pensé à vous en apporter ! »

Saint Pierre se dit qu’il avait devant lui aussi grande gueule qu’elle avait été en pente durant son séjour sur terre. L’homme dans sa prétention méritait bien de se voir réprimandé comme il le méritait. Non seulement toute son existence il s’était moqué de ses voisins de Bréhémont mais qui plus est, il avait maintenant la prétention de vouloir en rajouter par rapport à la modestie du premier.

C’est ainsi qu’à pousser le bouchon trop loin, le vigneron s’est retrouvé en enfer. Satan ne fut d’ailleurs pas mécontent de cette nouvelle recrue. Voilà bien une profession qui avait toute sa place dans sa maison. Elle est si pourvoyeuse en âmes damnées qu’il était légitime qu’elle partage le sort de ses meilleurs clients.

Le natif de Bréhémont entama son éternité parmi les anges et les bienheureux tandis que le vigneron de Chinon se consuma en enfer. Il y a parfois un renversement des valeurs au moment du jugement dernier. Que cette histoire nous incite tous à rester humbles et bienveillants vis à vis de nos voisins sans jamais en rajouter à propos de nos travers.

Cette fable, tournée de bien des manières et toujours accompagnée de quelques bons vins de Loire, ne cessa de divertir les esprits envinés entre Chinon et Bréhemont. Nul ne pourra jamais certifier de son authenticité et c’est tant mieux. S’il faut se priver de vin de Loire pour prétendre au paradis, mon choix sera vite fait !

Œnologiquement vôtre.

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