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Accueil du site > Culture & Loisirs > Parodie > Journée de la femme à Fleury-Merogis

Journée de la femme à Fleury-Merogis

Quand Jack le psychopathe m’a proposé, à l’occasion de la Journée de la femme, de l’aider à en tuer un maximum, des femmes et rien que des femmes, j’ai tout de suite été d’accord. Enfin non, pas tout de suite. D’abord, j’ai fini mon gin tonic. Ensuite j’ai demandé combien c’était payé.

1 000 euros la femme. J’ai demandé 5 000, mais Jack m’a dit que son association n’irait pas jusque-là. C’est une association pour l’éradication des femmes, qui se bat pour l’honneur des hommes bafoués. Ceux dont la femme est partie avec leurs revenus, et qui se retrouvent seuls avec les packs de bière et les traites du pavillon à payer. Ils ont pas mal d’adhérents.

J’ai fini par dire oui, par désœuvrement. Par souci d’équité aussi, car Jack m’a rappelé qu’il y avait plus de 51 % de femmes pour moins de 49 % d’hommes. De toutes façons, me suis-je dis, que vas-tu faire de 5 000 euros ? La même chose qu’avec 1 000, c’est-à-dire rien.

J’ai quand même posé mes conditions : pas d’étranglement dans les parkings à 5 heures du matin sur des adolescentes en short de skaï violet. Pas de tabassage de mères de famille pour une histoire de gigot trop cuit ou de jupe trop courte. Il y avait déjà suffisamment de gens pour cela.

Non, je me suis attaqué à des proies faciles, celles qui concentrent sur leur personne le plus gros de la vindicte populaire :

Celles qui tardent à démarrer au feu vert, occupées qu’elles sont à se refaire les cils dans le rétroviseur. Mon rimmel piégé faisait merveille.

 

Celles qui disent juste se donner un coup de peigne et qui bloquent la salle de bains une heure avant de sortir dîner. Le pommeau de douche au curare que je leur avais bricolé leur apprenait la ponctualité.

 

Celles qui bloquaient l’ascenseur 20 minutes pour raconter à la voisine leurs dernières vacances au ski. Plus redoutable que Roux et Combaluzier réunis, je les précipitais dans l’abîme de leurs pensées indigentes.

 

J’en étais à une bonne vingtaine et la police se perdait en conjectures, quand j’ai commis ma première erreur. J’ai décidé de m’attaquer, sans raison, à une de ces femmes qu’on n’assassine pratiquement jamais. Une que le physique ingrat et la pensée minimale tenaient puissamment à l’abri de l’amour, de la haine comme des mépris. Léonie Bertillon, achevée à la soupe de rhubarbe cyanurée, devant le poêle à bois de sa bâtisse du Morvan, dans sa blouse acrylique bleu marine à fleurs vieux rose.

La commissaire de la Brigade de protection du genre féminin m’a identifié, arrêté et emmené à la police scientifique. Là, des femmes androgynes, le cheveu court, mais l’œil vif, tripotaient sans émoi des microscopes aux formes oblongues, des cylindres phalliques à brasser l’ADN. J’étais fait comme un rat, rôti comme le crocodile des marais face au rouquin des Experts Miami.

A mon procès, il n’y avait que des femmes dans le jury, et Me Parcimoni, mon avocat, m’a conseillé de m’inventer rapidement une enfance malheureuse avec un père absent et une mère alcoolique. Mais non, moi les femmes ne m’ont rien fait. D’aussi loin que je me souvienne, je ne me rappelle que d’une maman à la main certes leste, mais qui me caressait les cheveux quand j’avais eu 10/10 en dictée. Mes opinions sur elles n’allaient guère plus loin que le traditionnel « on peut pas faire avec, mais on peut pas faire sans non plus ». A 20 ans, j’avais voulu mourir pour une blonde qui était partie avec un maître-nageur, mais comme tout le monde, sans plus.

Me Parcimoni secouait la tête avec inquiétude. Et de fait, j’ai pris 12 ans.

A Fleury-Mérogis.

Les grillages, les miradors et les projecteurs orangés sur la cour de promenade, c’était long, bien sûr, mais c’est surtout là que j’ai réalisé que quelque chose ne tournait pas rond. Hormis les filles glacées des revues pornos, pas de femmes. Que du bruit et de la fureur, des matchs de foot plein tube dans les nuits d’été. Le quartier des femmes n’était pas loin, mais même en construisant des périscopes avec des miroirs au bout des barreaux, on n’en a jamais vu l’ombre d’une.

Le JAP m’a fait sortir à mi-peine. Sursis avec mise à l’épreuve : un an de stage au service des femmes. Préalablement, et « eu égard aux tendances potentiellement récidivantes de l’intéressé », comme dit le jugement, on m’avait fait une camisole chimique. Un cocktail d’un peu de tout. J’étais vaguement hébété, souriais aux oiseaux et n’avais plus ni besoin ni colère.

J’ai commencé avec une caissière de supermarché. Je la voyais faire biper huit heures durant des boîtes de conserve, de son poignet enflé par la tendinite, avant de rentrer en RER dans son cagibi de banlieue où je l’escortais contre les méchants loups. Je lui expliquais aussi comment faire avec le chef de rayon qui voulait négocier sa promotion dans sa voiture, sur le parking, après la fermeture.

J’ai aussi assisté des techniciennes de surface dans les hôtels. Celles qui, dès l’aurore, poussent leur chariot et viennent nettoyer les déjections et humeurs diverses de ceux qui sont venus passer un bon moment.

Vu mon bilan concluant, j’ai ensuite été affecté au rayon lingerie des Galeries Lafayette. J’ai rangé et classé des centaines de string, des culottes boxer et des guêpières. Je déconseillais aux clientes les bas résilles, trop vulgaires, au profit des bas coutures, plus classieux. J’étais devenu eunuque au harem, confident de ces dames. Elles m’expliquaient leurs petits secrets, comme les soutiens-gorge de tricheuses, qui transformaient les mandarines en oranges bien mûres, voire en pamplemousses triomphants. Le temps que le dindon s’aperçoive de la farce au déballage, vers minuit dans un studio de l’Opéra, c’était trop tard. Plus de RER pour rentrer à Massy, et l’affaire était dans le sac, à la fatigue...

Bref, on rigolait bien.

J’ai ensuite été dans une maternité, au milieu de femmes sages, c’est-à-dire des sages-femmes. Mais c’était vraiment un gynécée : cordon, épisiotomie, j’avais rien à voir là-dedans.

Enfin, je me suis retrouvé en stage à Villejuif, avec les infirmières de soins palliatifs. La suprême infirmière, comme disait Léo Ferré. L’une d’entre elles s’appelait Claire, avait des yeux gris acier, et virevoltait d’une chambre à l’autre, dans la lueur bleutée des veilleuses. Elle tapotait une perfusion de morphine comme j’ouvre un paquet de Gitanes. Elle tenait une main, épongeait un front, disait "ça va aller" à ceux qui n’allaient pas, mais avaient envie de la croire. Je regardais cela, médusé : ainsi, aux deux bouts de la vie, il n’y avait donc que des femmes... Elle avait ce quelque chose de plus grand que sa propre vie. De ça, j’en avais pas, ou si peu que c’était même pas la peine d’en parler.

Pour l’aider un peu, je me suis occupé d’un monsieur très digne. Boris, il s’appelait. Il n’avait pas de famille, et il m’a dit qu’il voulait voir la dame aux yeux gris encore une fois, mais qu’il fallait faire vite, à présent. Je me suis senti niais, grand con de la boue. J’ai sonné, elle est venue, m’a regardé avec ses yeux gris à éclairer les tunnels. D’un coup de menton, elle m’a fait sortir et j’ai bien refermé la porte. Il est parti, M. Boris, dans la nuit des veilleuses bleues. La nuit était claire et on y voyait loin, mais pas jusqu’où M. Boris était parti.

Après cela, j’étais quasi guéri. Je suis allé voir Irma, ma voyante : elle m’a dit que j’allais me marier avec une de ces femmes. Elle serait belle dedans, et me ferait deux jolies petites filles aux yeux verts, avec des couettes roses. Nous achèterons à crédit un pavillon à Fleury-Mérogis et un monospace pour emmener tout ce petit monde, jusqu’à ce que vieillesse et mort s’ensuive. J’ai demandé pourquoi. "Parce que c’est comme ça que le livre est écrit", qu’elle m’a répondu.


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25 réactions à cet article    


  • SANDRO FERRETTI SANDRO 13 mars 2008 12:38

    @ aux lecteurs,

    Ma Maman me caressait les cheveux quand j’avais 10/10 en dictée, mais c’était il y a longtemps. 4 grosses photes d’ortogaaf ont échappé à la sagacité des matons (j’écris depuis Fleury-Mérogis), comme au logiciel (très déroutant) correcteur de l’espace rédacteur/ modérateur.

    Bref, sursis révoqué. Deux mois de mise à l’épreuve de plus.


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 13 mars 2008 18:09

      Problème réglé. Merci à la modération.


    • Franck Paul Franck Paul 13 mars 2008 12:54

      Très beau texte, vraiment.


      • haddock 13 mars 2008 13:39

        Sando bravo ,

         

        Quand on aime on a toujours douze ans .


        • Rosemarie Fanfan1204 13 mars 2008 16:41

          Merci Sandro pour ce petit bijou, cette ode aux femmes. On ne ps vivre avec, mais on ne peut pas vivre sans, et la femme est là de la première à la dernière heure. C’est poétiquement dit.


          • SANDRO FERRETTI SANDRO 13 mars 2008 16:45

            Salut Fanfan,

            J’éspère que tu ne seras jamais la "suprème infirmière" d’un proche. Mets toi plutot au début de la chaine, ca laisse moins de traces...


          • Yohan Yohan 13 mars 2008 17:42

            @ sandro

            Du Sandro, de derrière les fagots. Scusi, je l’avais pas reperé. Faut mettre des picts chatoyants. C’est la fête de la parodie et la fête de la femme aujourd’hui


            • Yohan Yohan 13 mars 2008 17:44

              Abonnessian, il est meilleur comme avocat. Faut toujours se méfier de ses compatriotes


            • Rosemarie Fanfan1204 13 mars 2008 18:51

              Dom, mais non.... Enfin... un peu mais pas longtemps... on vous zêmeuh !


            • pseudo pseudo 13 mars 2008 20:19

              "Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes" (Voltaire - l’ingénu)

              J’espère que votre folie femme et ses deux adorables fillettes aux yeux verts ont su vous apprivoiser


              • pseudo pseudo 13 mars 2008 20:21

                Oups, jolie je voulais dire, faute de frappe


              • Rosemarie Fanfan1204 13 mars 2008 21:09

                Tous les
                hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et
                lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides,
                artificieuses, vaniteuses curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout
                sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des
                montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est
                l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. 

                A. de Musset, On ne badine pas avec l’amour


                • snoopy86 14 mars 2008 11:27

                  Bonjour Sandro, et pardonne-moi de passer si tard

                  Comme d’autres, je n’avais pas repéré l’article dont le titre et le pict ne sont pas vraiment de nature à attirer le zozo...Et puis en repassant ce matin, j’ai vu qui était l’auteur...

                  Superbe...


                  • SANDRO FERRETTI SANDRO 14 mars 2008 11:41

                    Toujours le bienvenu, Snoopy.

                    Du reste, c’est bien calme. Ca cache quelque chose. Vu la première moitié de l’article, je m’attendais à moults insultes et protestations véhémentes diverses.

                    Mais non. Soit le MLF lit les articles jusqu’au bout, soit personne ne les lit.

                    Pessimiste de nature, je pencherai pour la seconde hypothèse...


                  • claude claude 14 mars 2008 14:38

                    bonjour,

                    juste un petit lien pour compléter cette journée de la femme : www.artgallery.lu/digitalart/women_in_art.html

                    bonne journée à tous, et merci sandro pour ce bel article  smiley


                    • Rosemarie Fanfan1204 14 mars 2008 14:49

                      Claude, merci c’est un lien maginifque !


                    • SANDRO FERRETTI SANDRO 14 mars 2008 14:45

                      Très réussi, en effet.

                      Et belle prouesse technique.

                       


                      • Dancharr 28 mai 2008 22:47

                         

                        Quelle merveille, cette nouvelle !
                        Je la découvre avec délice !
                        Quel humour chaud-froid, quelle saga !
                        Gallimard, réveille-toi !

                        • emmerdeuse 13 janvier 2009 11:55

                          J’ai souri, j’ai ri, j’ai eu les tripes un peu nouées.
                          Merci.


                          • Gasty Gasty 14 janvier 2009 10:30

                            Oui ! je suis passé aussi, on rate parfois des articles vraiment magnifique.


                          • Annalise Annalise 25 février 2009 23:26

                            Et ces microscopes aux "formes oblongues", ne sont-ils pas passés entre les mains de Bashung ? Merci Sandro pour cette verve enthousiasmante.


                            • SANDRO FERRETTI SANDRO 26 février 2009 17:26

                              Je vois que Madame réve....
                              Ou c’est tout comme
                              ad libitum....


                            • Annalise Annalise 7 mars 2009 00:30

                              Hello Sandro,
                              désolée de te prendre pour mon parrain, mais tu peux me dire en combien de temps en moyenne un article est validé par le modérateur ici ? J’attends depuis plusieurs jours et en viens à me demander si je n’aurais pas fait une petite erreur...


                            • SANDRO FERRETTI SANDRO 9 mars 2009 10:01

                              En fait, il n’y a pas de délai fixe. L’article doit étre validé ( voté favorablement ) par 6 modérateurs, c’est à dire des auteurs ayant publié au moins 4 articles.
                              Si le chorum des 6 n’est pas atteint, ou s’il y a des votes négatifs, le texte reste en attente.
                              Il est vrai aussi que lorsque l’on est pas connu et que c’est la premier texte proposé , c’est toujours plus long.
                              Cela paut aller jusqu’à 10/12 jours.
                              Pour ma part, je l’ai voté en son temps, mais dès lors, il disparait de l’écran des modérateurs , donc je ne peux plus savoir ou cela en est.


                            • Annalise Annalise 10 mars 2009 16:12

                              Merci Sandro, de la réponse et du vote (je viens de découvrir qu’il a été refusé car "non lié à l’actualité").
                              J’ai découvert un autre site qui vient de s’ouvrir à l’ami Bashung : Xsilence.net, où tu me trouveras sous le pseudo L’irréelle.
                              Sorry pour ces apartés.

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