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La drôle d’idée du Père Igor

 

La transsubstantiation prise au mot.

 

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Il advint une fois qu'un solognot, un ventre jaune comme on désigne les authentiques habitants de cette magnifique région naturelle, sentait sa fin proche. Notre ami Igor avait brûlé la chandelle par les deux bouts ; épicurien dans l'âme sans connaître l'existence de ce mot, il eut pu se qualifier d'hédoniste si ce curieux mot avait été dans son lexique. Mais rien de tout ça pour lui qui n'était qu'un bon vivant, un goinfre, un goulu, une goule en pente selon les critères locaux.

Igor n'avait cure des conseils de modération tout comme des cures thermales qu'à fréquence régulière lui conseillait son médecin traitant. La recommandation lui provoquait toujours un immense éclat de rire car le lascar, dès qu'il posait son stéthoscope et son tensiomètre (appareil qui avait une propension à l'emballement dès qu'il approchait d'Igor) n'était pas le dernier à partager les agapes de ce Gargantua de la Sologne Pouilleuse.

Pourtant, le toubib finit par semer la petite graine du doute et de l'inquiétude lorsqu'il lui conseilla au terme d'une consultation particulièrement préoccupante d'aller confier son âme à Dieu. Le père Igor qui n'avait jamais mis ses chaussettes russes dans la belle église du bourg, se satisfaisant aisément de fréquenter assidûment le parloir, un panier à provisions à ses pieds, sentit soudain le vent mauvais de la camarde.

Pour surprenant que cela puisse paraître, il obtempéra, à la surprise de tous les paroissiens et plus encore à l’ébahissement d'un pauvre curé qui frisa l'apoplexie à sa vue. Il faut avouer là encore que le vicaire de Dieu, sa messe dominicale terminée, rejoignait Igor et les autres vieux gars du bourg pour une célébration toute particulière du jour du repos.

Igor en parfait néophyte, regarda curieusement tous les rituels de la cérémonie, s'amusant des exercices de gymnastique qui pensa-t-il étaient préparatoires à la cueillette des champignons. Il émit quelques réserves sur les chants, jugeant qu'ils n'avaient ni l'entrain ni la drôlerie de ceux qui se trouvaient dans son bréviaire personnel. Il fut cependant frappé par le clou du spectacle, cette eucharistie qui le laissa dubitatif.

« Prenez et manger car ceci est mon corps. Prenez et buvez car ceci est mon sang ! ». Ces paroles suivies d'autres dont il ne perçut pas le sens exact le plongèrent dans un abîme de réflexion. Lors de leur pantagruélique repas dominical, Igor ne cessa d'interroger le brave curé qui aurait aimé se changer les idées, comme il le faisait habituellement avec des compagnons qui n'étaient pas de ses clients. Mais rien n'y fit, il fallait sans cesse remettre le pain et le vin sur la table.

De ce jour, le comportement d'Igor se modifia de curieuse manière. Il avait été frappé par une forme de révélation toute solognote du reste. Il entreprit d'appliquer sur son comportement une transformation radicale. Dans le bourg, les rumeurs allaient bon train sur ce phénomène qualifié de révélation par les uns, de plongée diabolique par les autres, de folie pure par tous.

Igor qui en dépit de ses abus quotidiens avait toujours eu bon pied et bon œil même si de fréquentes crises de goutte et le teint vitreux de sa cornée attestaient d'une alimentation incertaine. Il avait toujours couru la forêt pour des pratiques qui si elles sortaient du cadre légal, remplissaient son assiette et lui donnaient vigueur et résistance.

Cette fois, tel un moine, le bonhomme resta cloîtré. Il demanda même à ses vieux compagnons de lui apporter de quoi se sustenter. Il ne mettait plus son fameux nez coloré et fleuri dehors. Beaucoup pensèrent qu'ils se lançait dans un régime draconien, hypothèse battue en brèche par les commissionnaires qui venaient lui apporter des monceaux de nourriture.

Que se passait-il dans les deux petites pièces de sa masure ? Au tout début de sa retraite, les curieux avaient noté la livraison d'un appareil électroménager de belle taille. Les spéculations allaient bon train pour ce célibataire endurci qui jusque-là, vivait dans une totale simplicité, loin d'une modernité qui n'avait jamais franchi sa demeure. Un réfrigérateur sans doute mais pourquoi faire au juste ? Ce diable de paroissien ne buvait que du vin étoilé à température ambiante.

Puis les rumeurs enflèrent à la mesure que le Père Igor grossissait au point de passer pour une outre, un bibendum impotent. Il ne faisait plus aucun exercice, il mangeait et buvait à longueur de temps. Les bons amis envoyèrent une délégation d'élus de la commune pour lui faire entendre raison, il les reçut le fusil au poing, près à tirer sur monsieur le maire et ses adjoints.

La situation était d'autant plus grave que même son ami le toubib n'avait plus le droit d'entrer tandis que le repas dominical n'était plus au menu. L'inquiétude gagna le village et même toute la Sologne pouilleuse. Igor était devenu un sujet de conversation qu'on évoquait en messe basse. Les propos les plus fous circulaient dans le pays.

Il avait fait un pacte avec le diable. Il allait se transformer en loup garou. Un sort lui avait été jeté par quelque birette de la région. Il tournait totalement bredin en se faisant plus gros qu'une barrique. Il était l'objet de toutes les vieilles croyances qui remontaient à la surface. On se signait devant sa demeure et beaucoup du reste faisaient un détour pour éviter l'endroit.

Puis un jour, on le trouva allongé sur son lit. Il avait rendu son dernier souffle sans même avoir fait appel au curé pour s'absoudre de ses péchés. Il est vrai qu'il y aurait eu tant à dire que le temps aurait manqué. Les employés des pompes funèbres, dépêchés sur place par le conseiller municipal qui avait constaté le décès furent mis à la porte par un mystérieux visiteur porteur des dernières volontés du défunt.

On s'inclina devant ce codicille dont l'authenticité ne faisait aucun doute. L'orthographe si particulière d'Igor faisant bien plus foi qu'une signature qui aurait pu être imitée par n'importe qui. L'homme s'enferma, boucla le volet et la porte. Deux jours durant, il en fut ainsi. Puis il sortit, muni de deux paniers tandis que dans la chambre, reposait Igor dans son costume en velours.

Les croque-morts n'avaient plus qu'à le mettre en bière, curieux destin du reste pour un gars qui n'avait liché que du vin. La cérémonie eut lieu, le curé en dépit de sa mise à l'écart sur la fin, ne tint pas rigueur à son vieux complice de table. Il lui fit du reste une homélie qui tira les larmes à nombre de paroissiens et curieusement à aucune garnazelle de bénitier. Il est vrai que le teneur du récit avait de quoi les horrifier.

Igor fut mené en terre, dans la fosse des indigents car telle était sa volonté. Ni fleurs ni couronne, chacun s’apprêtait à rentrer chez lui, revissant le béret sur la tête quand l'énigmatique exécuteur testamentaire convia l'assemblée devant la masure du père Igor. L'homme durant les brèves cérémonies avait installé une batteuse, une grande planche sur des tréteaux sur laquelle trônait un casse-croûte.

En dépit d'une fin de vie sortant de ce qui avait été jusqu'alors toute son existence, le bonhomme avait souhaité revenir à ce qui fit sa réputation. Il y avait du vin, du pain, du boudin noir et un foie gras d'une taille colossale. Seuls les hommes vinrent autour de la table, aucune femme du bourg ne souhaita se mêler à cette bacchanale honteuse.

Les vieux gars sortirent leur couteau de leur poche, le déplièrent solennellement, remplirent leur verre qu'ils levèrent tous en saluant la mémoire de leur ami. Puis chacun y alla d'un formidable coup de fourchette d'autant plus extraordinaire qu'ils se passèrent de cet ustensile pour manger de bon cœur.

Bientôt il ne resta plus rien sur la table et ce fut le moment choisi pour que l'homme en noir explique à la cantonade que les participants venaient de célébrer une messe noire. Le boudin avait été confectionné avec le sang d'Igor, patiemment récolté jour après jour tandis qu'il faisait en sorte, par une alimentation adaptée de réussir une formidable cirrhose dite du foie gras : une stéatose hépatique pour les spécialistes.

Puis l'homme disparut à jamais avec un rire sarcastique. La stupeur passée, les réactions furent fort diverses. Les uns rendant non pas leur âme mais le contenu de leur estomac à Dieu tandis que d'autres, plus gourmets que chrétiens, se félicitèrent de ce formidable repas. Le curé cette fois, ne survécut pas à ce régime. En rendant son dernier souffle, il tint ce curieux propos : « Voilà bien comme ce mécréant d'Igor a compris la transsubstantiation ! Je crains qu'il ne soit déjà en enfer ! »

Tous se signèrent en s'interrogeant sur le sens de cette déclaration finale. Puis comme aucun n'était théologien, le mot fut oublié et la vie reprit son cours dans ce charmant village de Sologne. Les ventres jaunes eurent la colique deux ou trois jours, une réponse psychologique sans doute ou une manière d'honorer le Père Igor.

À contre-exemple.

 


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11 réactions à cet article    


  • Lynwec 31 décembre 2021 14:23

    La « chute » eut pu être : « Hé, père Igor, au zoo ! Sport ? j’erre ici . »


    • C'est Nabum C’est Nabum 31 décembre 2021 14:52

      @Lynwec

      Il me faudra un décodeur


    • Séraphin Lampion Schrek 31 décembre 2021 15:21

      @C’est Nabum

      Nicht inhauslehnen.

      It is dangerous to lean out.


    • Séraphin Lampion Schrek 31 décembre 2021 15:28

      @C’est Nabum

      L’homme en noir avait aussi ramené à ce banquet le homard à la mère Hiquène.


    • C'est Nabum C’est Nabum 31 décembre 2021 17:18

      @Schrek

      Victor Hugo prétendait que c’était fiente de l’esprit, je n’irai pas jusque là, j’y suis désespérément hermétique, je vous en demande pardon


    • Séraphin Lampion Schrek 31 décembre 2021 17:23

      @C’est Nabum

      pourtant, le foie gras du père Igor est dans la même veine, non ?


    • C'est Nabum C’est Nabum 31 décembre 2021 18:22

      @Schrek

      Je dois m’incliner
      Bravo


    • Lynwec 1er janvier 18:43

      @C’est Nabum
      Tentative lourdingue d’évoquer les dangers de se pencher à la fenêtre dans un train italien. Le rapport avec le père Igor était lointain, d’où la nécessité du décodeur non fourni dans cette offre. Le choix du Périgord eut peut-être mieux fonctionné...
      https://www.mots-surannes.fr/?p=8051


    • C'est Nabum C’est Nabum 1er janvier 18:51

      @Lynwec

      Je ne comprends pas toujours du premier coup


    • juluch juluch 31 décembre 2021 15:09

      Le Dr Lecter aurait apprécié l symbole liturgique !!

      merci nabum et...........a l’an que ven que se sian pas mai que siguen pas mens !!!!!

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