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La Fable de la fable

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Le Maître des eaux et Forêts

Il était une fois, en 1664, un homme de plume qui se mit à faire le paon auprès d’une belle et noble dame : la Duchesse d’Orléans. Onze ans auparavant, Jean de la Fontaine, fort d’un tel patronyme, devint maître des Eaux et Forêts, charge dont il n’aura plus que faire en 1672. C’est naturellement qu’il se tourna tout spécialement vers la nature pour écrire ses fables, jouant de ce fameux anthropomorphisme qui le rendit célèbre.

Pour se moquer de la vanité humaine, il se mit à écrire des fables, à l’imitation d’Ésope, un modèle antique en une époque où il convenait de puiser dans le passé si l’on voulait être respecté. Jean ne s’en priva pas, lui qui aimait à profiter de la protection des grands pour vivre aux crochets de ceux-ci. Mais laissons ce travers pour ne nous préoccuper que de ce récit.

En 1668, notre bon fabuliste se paie une belle célébrité en écrivant Le Lièvre et la Tortue. La fable fait le tour du pays, venant aux oreilles de tous les animaux ligériens. En bord de Loire, il n’en va pas autrement d’autant que la Cistude y vit tranquillement. Notre petite tortue d’eau douce se réjouissait de la farce que le grand homme lui avait attribuée. Il faut bien admettre que les lièvres, quant à eux, gouttaient fort peu la plaisanterie. Il en va toujours ainsi entre l’arroseur et l’arrosé.

Sur les rives de Loire, les animaux s’amusaient de ce récit qui s’était propagé comme une traînée de poudre. C’est ainsi qu’un chien de chasse à courre, réputé pour sa vitesse, alors qu’il était à la poursuite d’un cerf dans la forêt de Chambord, parvint jusqu’au port de Saint Dyé. Le dix cors à bout de force se jeta dans les flots et porté par un courant violent échappa à la meute.

Dans les taillis, un lièvre se gaussa de la défaillance des chasseurs, perdant ainsi une proie qui lui était promise. Le chien prit d’autant plus mal l’ironie cuniculaire qu’il venait d’apprendre la fable qu’il récita dans l’instant à celui qui dressait les oreilles. Sur la rive, les éclats de rire fusèrent de partout, y compris du fond de l’eau. Une écrevisse en effet avait écouté le moqueur et se dit qu’il serait bon de lui jouer un vilain tour.

Le crustacé d’eau douce avait l’ironie facile. L’écrevisse réputée à tort d’être une Pince sans rire, aimait à jouer des farces. Elle apostropha le Chien coureur, lui tenant à peu près ce discours. « Mon brave ami, je perçois votre ironie. Vous vous moquez d’autant plus aisément de ce pauvre lièvre que c’est un homme de lettre qui vous a mis dans la bouche cette fable. Vous croyez-vous donc à l’abri de pareille entourloupe ? »

Le chien piqué au vif, lui qui appartenait à une meute royale, se dressa de toute sa grandeur et mit au défit l’écrevisse de tenir avec lui un pari. Il se sentait en tous points supérieurs à cette maladroite, incapable, ne fut-ce, que de marcher droit. Rira bien qui rira le dernier se promettait ce vieux cabot, plus orgueilleux que malin.

Pour pousser à bout son interlocuteur, l’écrevisse qui avait des lettres lui évoqua son congénère le renard, bien plus rusé selon elle que ce pauvre roquet. Le coup avait porté au-delà de ses espérances, le chien en perdit toute contenance et tomba dans l’instant dans le piège tendu. Il consentit, lui l’animal pourtant si réputé pour son flair, aux conditions que fixerait son adversaire en ce duel singulier.

L’écrevisse, animal vicieux s’il en est, proposa au chien courant une course, lui sur le chemin de halage, elle dans le fond de la rivière. La victoire reviendrait au premier qui arrivera à la cale du port au lie- dit le Cavereau, situé non loin de Saint Dyé. Les témoins de la course devant être tout naturellement le lièvre et la cistude. Le seul souci avec la tortue étant de lui laisser le temps de se rendre sur place.

Le lièvre riait sous cape. Il devinait que l’écrevisse, forte de l’expérience de la fable précédente avait sans doute manigancé quelque stratagème pour leurrer l’aboyeur, fort en gueule et peu malin. Rendez-vous fut donc pris, une semaine plus tard pour permettre à la tortue de se rendre sur place.

C’est donc ce délai passé que le chien, le lièvre et l’écrevisse se donnèrent rendez-vous à Saint Dyé. L’écrevisse avait encore la main pour déterminer les modalités de la course. L’animal roublard évoqua en termes pompeux la nécessaire équité de l’épreuve, l’obligation de mettre tous les concurrents à la même enseigne tout comme l’exigence absolue de partir au même signal.

C’est ainsi qu’elle expliqua qu’étant dans l’eau, les sons y circulant d’une manière différente, il convenait de se mettre d’accord sur un signal de départ non équivoque. Laissant par pure forme la possibilité au chien de proposer une modalité à sa convenance et faute d’une proposition de celui-ci, l’écrevisse suggéra au chien de tremper sa queue dans la rivière afin que d’un coup de pince, elle déclenche le signal de la course. Le chien enthousiaste se plia aisément à cette suggestion.

C’est ainsi que le chien laissa traîner sa queue au fond de la Loire. L’écrevisse se fit un devoir de la pincer de plus fort qu’elle put. Aussitôt et malgré la douleur de cette sournoise agression, le chien se carapata à quatre pattes, négligeant toutes les sollicitions extérieures qui avaient joué mauvais tour au lièvre.

Il courra allant jusqu’au bout de ses forces, bien décidé à ridiculiser cette prétentieuse écrevisse. Il avait avalé la distance le séparant du Cavereau quand, à l’instant de franchir la ligne d’arrivée, il vit surgir le lièvre qui lui fit signe de s’arrêter. Le chien obtempéra tout naturellement, on aime à obéir dans la race canine.

Le lièvre, en sourire aux lèvres, les oreilles dressées, le pria de se retourner pour mieux profiter de sa victoire. « Regarde l’ami, d’aussi loin que portent des yeux, tu ne verras pas la queue de l’imprudente. Tu l’as battue à plat de couture, même à la nage, l’écrevisse restera sur sa faim ! ». Le chien s’assit pour mieux jouir de son triomphe. Oui, il allait emporter la plus éclatante victoire qui soit !

C’est alors que l’écrevisse qui s’était offerte une course folle, accrochée qu’elle était à la queue de son adversaire en profita pour se libérer et franchir de sa démarche de guingois la ligne d’arrivée. Elle fit quelques pas et s’installa là, le triomphe modeste. Quand le chien se retourna pour faire le dernier pas, sa défaite était consommée.

La cistude qui avait assisté à la scène se précipita vers l’écrevisse. Entre dames portant carapaces sur le dos, elles devaient se congratuler. L’une contre l’autre avaient triomphé de la légèreté et de la vélocité de leurs adversaires. Il ne suffit pas d’être mieux doté par la nature pour empocher la mise, il faut encore faire bon usage de ses capacités sans en omettre une seule. La sagacité n’est certes pas ce qui permet de faire preuve de célérité, mais en dépit des apparences, cette qualité peut s’avérer bien plus utile.

À deux pas de là, Jean de La Fontaine buvait du petit lait. Non seulement sa fable avait eu grand succès mais elle faisait des émules. Que son apologue puisse ainsi être repris en ricochet en bord de Loire n’était pas pour lui déplaire. Il en était si fier qu’il voulut célébrer ce grand moment en retournant le soir même au Château de Chambord. Il grava dans le tuffeau sa signature pour qu’une trace à jamais célèbre le triomphe de sa prose.

Voilà, vous savez tout de cette anecdote qui laissa des années durant les archéologues dans l’expectative. Je me suis permis de vous en dévoiler les arcanes car comme chacun sait qu’ici-bas c’est double plaisir que de tromper le trompeur, parole de bonimenteur.

Fabuleusement sien.

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2 réactions à cet article    


  • juluch juluch 18 avril 11:41

     smiley

    Maligne l’Armoricaine !!

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