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Accueil du site > Culture & Loisirs > Parodie > Laissez venir à moi les plus petits de nos jardins …

Laissez venir à moi les plus petits de nos jardins …

Saint Hérie de Matha

D'après Pierre Girard-Augry

La légende dorée nous réserve bien des surprises et laisse parfois dans l’ombre de saints personnages dont les valeurs auraient pu grandement bouleverser l’ordre immuable et les croyances dogmatiques de notre sainte mère l’église. C’est donc en avançant prudemment sur la pointe des pieds que je vous propose de pénétrer dans un domaine mirifique, un lieu à nul autre pareil où règne l’harmonie et la concorde …

Nous nous immisçons subrepticement au beau milieu de la rivière Antenne, au cœur du pays de Saintonge à la condition de se chausser d’une paire de charentaise pour ne pas déranger les petits êtres qui vivent paisiblement sur l’île des nains heureux. Je devine votre incrédulité, elle ne fera que redoubler si je vous affirme, la main posée sur l’évangile apocryphe de Saint Hérie, que c’est là que se réfugient les nains de jardin en proie aux moqueries, grimaces et enlèvements que les humains leur font subir.

Pour bien appréhender l’existence de ce havre de paix, de cette réserve naturelle que se refuse à reconnaître le label Natura 2000, nous devons plonger plus avant dans les arcanes d’une histoire mâtinée de légende. Nous sommes à la fin du XVIIe siècle dans la vidamie d’une chapellerie templière de Saintonge. Voilà déjà des termes bien étranger pour les béotiens incrédules tout autant qu’ignorants. Acceptez donc que j’éclaire votre lanterne …

Un vidame est loin d’être un quidam ordinaire puisqu’il s’honore d’un titre héréditaire qui lui octroie comme officier des responsabilités juridiques et militaires en substitution d’un évêque pour administrer un territoire qui devient conséquemment une Vidamie. De plus notre personnage est également chapelain puisque Chapellerie il y a. Là encore il convient de vous prendre par la main pour vous apporter un peu d’un savoir qui aujourd’hui se dilue dans les méandres d’une toile en arcanes.

Le chapelain qu’il soit vidame ou pas dispose du droit de percevoir les redevances sur certains biens ecclésiastiques sous le fallacieux prétexte des services divins que cet établissement dispense par la seule force de la prière à des sujets fiscaux qui n’ont que leurs yeux pour pleurer. Fort heureusement pour les gens de cette contrée bénie des cieux, la famille de notre brave Hérie était forte pateline avec ceux à qui elle taxait lestement.

Quand Hérie reprit la charge de son père, il se montra particulièrement bon avec les manants, allant même jusqu’à les considérer comme des pareils. C’était un premier pas vers la sagesse lui qui condescendait à se mettre à la hauteur en dépit de sa haute stature. Dans le pays de Saintonge on se félicitait du reste d’avoir un vidame qui égalait l’illustre François 1er sous la toise.

C’est sans doute parce qu’il tutoyait les anges par le privilège de sa taille qu’il eut un jour révélation céleste. La tête dans les étoiles, il se dit tout de go qu’il y avait sur ce bas monde, autant de femmes que d’hommes et que la chose valait bien qu’on confia aux dames des responsabilités liturgiques. Il s’en confia d’abord à sa chère mère : « Douce mère, lui demanda-t-il un soir, après la prière que toute la famille récitait en commun, pourquoi les femmes ne peuvent-elles être diaconesses, prêtresses, évêquesses, voire papesses ? Ne méritent-elles pas mieux que de balayer les églises, entretenir les bouquets de fleurs, veiller à l’entretien des linges sacrés... ? Toutes tâches fort utiles, certes, mais n’y eut-il pas des diaconesses dans l’Eglise primitive2 ? »

L’interpellée ne douta dans l’instant que son rejeton, le fruit de ses entrailles, avait là des idées qui lui causeraient bien des tracas. Malgré les mises en garde de sa génitrice : « Beau fils, ne vous mettez point ces idées en tête : elles sont fort incongrues et mon confesseur, le père Geoffroy de Neauzin, m’a répété à plusieurs reprises qu’il fallait s’en tenir aux propos de l’apôtre saint Paul : "Je ne permets pas à la femme d’enseigner [...] qu’elle reste tranquille" ! », l’imprudent alla jusqu’à interroger le prêtre évoqué dans cette réplique. Geoffroy de Neauzin quoique portant la robe avait sur la question féminine une opinion qui ne se fondait en rien sur une expérience personnelle. C’est ainsi que le brave curé fut largement déstabilisé par le questionnement du jeune homme : « Votre Eminence, j’ai cru comprendre, dans votre sermon, que le prochain chapitre de notre vidamie traiterait du sacerdoce féminin et de l’accès des femmes à la prêtrise. »

Le vicaire de Dieu père, prieur qui plus est de la chapellenie, lui répondit : « Que non, mon fils, et que l’Esprit saint vous assiste ! Le problème n’est pas à l’ordre du jour. Voyez-vous des gentes demoiselles, des pucelles, voire des dames de qualité, ayant sombré dans le péché de la chair et arrondies comme des barriques, élever le saint sacrement de l’autel ? Vous devez savoir, doux ami, que le prochain chapitre se penchera sur la question essentielle, et qui conditionne l’avenir de notre sainte Eglise, de savoir si les naines et nains de jardin ont une âme ! Ne péchez plus, mon fils, et que Dieu vous ait en sa sainte garde. »

La réponse laissa pantois le gentil Hérie qui dans l’instant cessa de se préoccuper du cotillon. Il diffère en cela de son modèle : François 1er qui n’avait rien à envier à Henri IV sur ce registre. Ne pouvant se faire une place au soleil ou dans le panthéon dans l’art galant de la conquête féminine, il se mit en tête de quérir une nouvelle quête. C’est d’ailleurs l’ecclésiastique en personne qui venait d’orienter sa démarche spirituelle pour le restant de ses jours.

Hernie se ferait le chevalier blanc de la cause des nains de jardin, l’ange protecteur des gnomes et autres lutins et lutines. Pour se faire accepter de ce petit peuple des déclassés, des laisser pour conte (ou compte ?) de la doctrine sacrée, des insignifiants de la culture jardinière, il se mit en devoir de réduire à la fois ses prétentions et sa taille. C’est ainsi qu’il réduit de trois quarts sa stature pour que ses nouveaux protégés puissent se sentir sur un pied d’égalité avec lui.

Ce miracle de la division de sa propre personne demeura longtemps ignoré des exégètes des innombrables mystères de la foi. Plus encore, nul chroniqueur souhaita narrer la suite de son histoire. Le nouveau petit homme, soucieux d’apporter joie et distraction à ce peuple marginalisé sur des critères purement morphologiques, souhaita les initier à l’art de la navigation sur la rivière Antenne. Il prit prétexte en bon candidat à la canonisation d’une fête votive pour proposer à ses nouveaux amis une descente d’Antenne sur un radeau de bois.

Pour rester fidèle à la fête patronale de la chapellenie, c’est donc sur la Saint-Barthélémy, le 24 août qu’il invitait 144 nains et naines de jardin, tirés comme il se doit à la courte paille, pour profiter de ce plaisir immense. Soucieux de la sécurité des heureux élus, il fit appel au plus expérimenté et au moins grand des mariniers de Marestay, paroisse voisine de la sienne. Un chant pas tout à fait liturgique, ce qui lui fut reproché lors de son procès de béatification ponctuait la navigation :

L’Antenne, l’Antenne

Dont le flot, dont le flot

Nous entraîne

L’Antenne, l’Antenne

Dont le flot, dont le flot

Nous promène

Et console nos peines

Quand on est à la traîne

Quand on est à la traîne

Console nos peines

Notre saint homme avait hérité d’un sobriquet : Hernie Le Petit, dont il n’était pas peu fier, se sachant ainsi plus près de ses ouailles. Comme il se doit lorsque la vocation se fait feu divin, il se retira dans un ermitage au bord de sa chère rivière et invita tous les nains à la ronde à venir écouter en pèlerinage ses célèbres paraboles de l’Antenne.

Beaucoup, à l’instar de notre Saint Thomas vénéré émettront des doutes sur la capacité des nains de jardin à se mouvoir. Il faut pour cela au préalable dans l’azur du ciel, apercevoir une colombe portant dans son bec la sainte ampoule. Ce don du ciel n’est hélas pas donné aux mécréants ni même aux fidèles confits en dévotion. Il exige une âme de petit enfant qui se refuse à jamais de grandir.

Hernie vécut longtemps, très longtemps et profita de la sollicitude des animaux de la forêt. Les humains de son époque lui tournèrent le dos, repoussant celui qu’ils prenaient pour un excentrique, un marginal et pire encore un illuminé. Alors, Hernie le Petit trouva sa subsistance grâce à la générosité des hôtes de la forêt et de la rivière. Les écureuils partageaient avec lui noix et noisettes, les castors et les loutres lui apportaient des feuilles de mâche, de cresson et de pissenlits. Tous les oiseaux de la région lui donnaient à la becquée des baies et parfois des vers de terre.

La vieillesse finit par le frapper comme tous les êtres vivants sur cette Terre. Il était devenu si faible que le nain Pavus, son plus fidèle disciple, avait décidé de l’accompagner lors du couchant de son existence. C’est à lui qu’on doit le récit des derniers instants du saint homme.

Lorsque Herie Le Magnifique rendit son dernier souffle à la minuit de la pleine lune, les nains de jardin de toutes les régions avoisinantes se regroupèrent pour lui rendre un vibrant et ultime hommage. Le corps du bienheureux revêtu en toute simplicité de ses habits de nain fut déposé solennellement sur un radeau de bois, couvert des fleurs de lys des champs. L’embarcation mortuaire fut laissée à la fantaisie du courant qui poussa jusqu’à l’Île des Nains Heureux, un lieu visible des seuls initités.

Le nain Parvus tint alors prophétie étrange : « Quand le peuple chrétien aura des diaconesses, des prêtresses, évêquesses et même des papesses, Saint Hérie de son île lointaine reviendra Et le peuple des nains pour lui messe ouïra. » La boucle était bouclée et le premier combat de Herie revenait à la surface. Il est à craindre cependant qu’il faille encore attendre longtemps pour que se réalise ce vœu pieu. Parmi les humains et contrairement aux nains de jardin, le mâle conserve l’étrange prétention de se penser supérieur à la femelle. Les lois n’y changent rien du reste, il n’est qu’à voir qui gouverne et qui s’arroge les postes les plus importants.

Grandement leur.

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