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Accueil du site > Culture & Loisirs > Parodie > Un américain sur la Loire

Un américain sur la Loire

 

Un véritable coup de foudre.

 

Nous sommes en 1777, un homme célèbre, né en 1706, venu d’Amérique s’est installé à Paris depuis un an. Il va passer neuf années en France pour donner corps à l’amitié franco-américaine. Le séjour de Benjamin Franklin visait justement à convaincre le roi de France d’envoyer des troupes pour aider les insurgés américains. Il y réussit amplement. De l’accord qui se dégagea entre les deux hommes, de nombreux mariniers de Loire contribuèrent contre leur volonté à un effort de guerre en faisant parfois sacrifice de leur vie lors de la fameuse bataille navale de Chesapeake qui fut décisive pour la libération de ce nouveau peuple du joug anglais en 1781. Mais ceci est une histoire déjà narrée...

Auparavant, en 1772, à Philadelphie le brave Benjamin eut une idée lumineuse qui fit grand bruit en inventant le paratonnerre. Il entrait ainsi doublement dans l’histoire en tant que scientifique et homme politique. Son père fabriquant des chandelles, c’est sans doute par esprit de rébellion que le fils prodige se consacra à l’électricité. Pour les marins, il dessina le contour du Gulf Stream le long des côtes américaines. C’était donc un homme fortement intéressé par les courants de toute nature qui sera quelques jours un riverain de la Loire.

Mais revenons un peu sur ce parcours qui le conduisit dans le panthéon des grands hommes. Il se fait un nom tout d’abord en politique en passant par la double case imprimerie et journalisme. C’est en écrivant le fameux l’Almanach du Bonhomme Richard qu’il va établir sa notoriété et séduire les électeurs. Homme d’esprit pratique, il crée la première compagnie américaine de sapeurs-pompiers. C’est dire que c’est un touche à tout célèbre qui arrive en France.

Moins d’une année après son arrivée sur le sol national, il est invité à passer quelques jours au Château de Chaumont sur Loire, propriété de Jacques-Donatien Le Ray depuis 1750. Cet homme est un ardent sympathisant de la cause américaine autant par conviction que par désir d’ennuyer la perfide Albion. C’est tout naturellement qu’il convie Benjamin dans sa magnifique demeure qui domine la rivière. Un médaillon célèbre encore visite à Chaumont harde la mémoire de ce séjour. On y voit Benjamin Franklin flanqué d’un bonnet de nuit sur la tête.

L’esprit aux aguets, le bonhomme ne manquait pas d’admirer les bateaux de Loire qui passaient ainsi sur la rivière en contre-bas du Château. Il fut d’autant plus passionné quand il apprit de la bouche de son hôte que des sapines venues de Roanne transportaient dans nos villes ligériennes des savons de Marseille. Le père du grand homme en fabriquait lui aussi des savons, une raison de se pencher plus attentivement sur les embarcations qui se proposaient à sa curiosité.

Il remarqua ce curieux fanion que les gens de Loire nommaient Girouet. Il s’en fit expliquer l’utilité tout en s’inquiétant que certains puissent avoir une partie métallique, de nature même à attirer la foudre, une obsession chez lui. On ne change pas une idée fixe en dépit même que cette parure fut seulement en bois.

Un marinier de l’endroit qui avait été interrogé par le savant lui affirma que le risque de foudroiement était quasiment nul sur de l’eau douce. Benjamin n’en avait cure, il tenait son idée pour les bateaux de mer ; le sel étant capable de favoriser une conduction électrique. Il réfléchit alors à l’adaptation de son paratonnerre terrestre sur l’océan. Une amélioration qui restera discrète jusqu’à ce qu’un Bonimenteur s’en préoccupe enfin.

Après maintes réflexions qui en dépit de son bonnet de nuit lui occasionnèrent quelques nuits blanches, l’ingénieux américain songea que sur un bateau marin, la protection contre la foudre suppose de dévier la décharge électrique vers la mer sans endommager la coque pour en préserver l'équipage. C'est ce qu'on appelle paradoxalement la mise à la terre, c'est à dire "proposer" un chemin préférentiel à la foudre vers la mer.

Cet ajout à sa grande contribution scientifique passa sous silence. C’est fort dommage pour la postérité de Chaumont sur Loire et de son château qui depuis s’est bien rattrapé avec son formidable festival international des jardins. Quant au sieur Franklin, il retourna à Paris avec son idée en tête.

Il aura cependant d’autres priorités. Reçu en 1778 par Louis XVI, Benjamin Franklin obtient le soutien militaire de la France et devient ambassadeur en France du mouvement d’indépendance. Un soutien qui aboutira à la signature du traité d’indépendance des États-Unis, en 1783, à Versailles. Il occupera ce poste jusqu’à son départ de France en 1785.

Il retourne en Amérique pour ses dernières années d’existence. Il s'éteint à Philadelphie le 17 avril 1790. L'assemblée constituante française marque cette nouvelle d'un deuil officiel de trois jours pour célébrer ce grand ami de la France.

Tonitruantement sien.

 


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17 réactions à cet article    


  • juluch juluch 27 août 11:38

    Légère faute de frappe...1752 et non 1772.... smiley


    J’ai vu aussi 1757....mais 1752 et celle qui est reconnu....en tout cas je ne le savais pas


    merci nabum !


    • C'est Nabum C’est Nabum 27 août 12:28

      @juluch

      Non c’est bon


    • juluch juluch 27 août 16:18

      @C’est Nabum

      quoi donc ? La date ?


    • C'est Nabum C’est Nabum 27 août 16:27

      @juluch

      Oui la période durant laquelle il est une sorte d’ambassadeur


    • juluch juluch 27 août 18:37

      @C’est Nabum

      non, non, je parlai de sa découverte avec le para tonnerre.... smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 27 août 19:15

      @juluch

      Je ne suis pas aussi catégorique


    • xana 27 août 12:25

      Merci pour cet article.

      Je savais que Franklin avait passé en France, mais je n’aurais pas cru qu’il y aurait séjourné aussi longtemps... Dommage que plusieurs de ses amis Américains n’aient pas fait de même, car à cette époque la France était encore un grand pays avec de vrais philosophes.


      • C'est Nabum C’est Nabum 27 août 12:28

        @xana

        Je ne dis pas que des sottises


      • Septime Sévère 27 août 12:31

        La baie de Chesapeake m’a jadis inspiré pour une nouvelle où j’ai placé une « baie de Coolapeake ». 


        • C'est Nabum C’est Nabum 27 août 13:35

          @Septime Sévère

          Je veux bien la lire


        • Septime Sévère 27 août 14:28

          @C’est Nabum
          .
          Je veux bien la lire
          .
          Parole imprudente ! 
          .

          UNE  VIE DE FRUSTRATION

           

           Ce soir de 2027 sera mon dernier. Il me reste au plus quelques heures de conscience, et j’ai demandé qu’on tire mon lit vers la fenêtre ouverte sur les montagnes du Nevada. Sous mes yeux à six mille pieds d’altitude s’étend la baie de Coolapeake, tout au sud du lac Tahoe ; je suis ici plus haut que ne m’avait porté ma première leçon de pilotage. Je tiens serré dans ma main le morceau de rocher qui m’a valu autant de malheurs que de joies extatiques.

           Les informations télévisées me rattachent encore au monde des vivants, car avec un peu de chance un second astre sera foulé par l’homme avant que je m’éteigne. C’est moi qui ai imprimé les premières empreintes de pas sur la lune ; mais je ne suis ni l’homonyme d’un joueur de jazz, ni celui d’un coureur cycliste. Sans cesse reportée depuis soixante ans, l’actuelle sortie en cours vers Mars s’est enfin posée. L’ordre de sortie des astronautes est attendu pour le prochaines heures. Avec l’inéluctable délai des transmissions, puisque Mars est actuellement distant de plus de cent millions de kilomètres, je verrai peut-être les images du premier homme posant le pied sur ce nouveau monde.

           Enfin, j’ai voulu dire : de la première femme. Sans doute les femmes que comptent les équipes d’ingénieurs et d’astronautes n’en sont-elles plus ordinairement au degré obsessionnel des féministes du siècle dernier. Aussi ne venait pas d’elles l’espèce d’obligation morale universellement reconnue d’avoir à laisser l’honneur du débarquement à une femme, signifiée à l’humanité par quelques unes des dernières fanatiques, dont plusieurs à des postes où leur autorité n’excluait pas toujours une incompétence valant sans discussion celle de leurs homologues masculins. N’était-ce pas là le critérium absolu de l’égalité professionnelle ? (1)

           Le soupçon d’incompétence ne pesait assurément pas sur l’astronaute prête à sortir de son vaisseau, le docteur Maria Ibanez, trente-deux ans, diplômée du MoonTech et mariée au cours du vol avec son vieux flirt le colonel John Durand, trente-sept ans, par le révérend Lammonay (demeuré dans sa paroisse baptiste de Coeur d’Alene, Idaho) officiant par télévision. Les mariés avaient alors seulement été autorisés à faire cellule commune, ce à quoi avaient particulièrement veillé les ligues de vertu influentes au Congrès. Le supplément de masse imposé au vaisseau lui-même par les aménagements préconjugaux était modique, mais se répercutait du fait des lois physiques exponentielles toujours en vigueur, par deux cents tonnes et un demi-billion de dollars sur la masse au décollage et le prix de la mission. L’échange des consentements par le truchement d’ondes à la célérité immuablement limitée avait entre les « John, Maria, voulez-vous prendre... » et les « oui » laissé les jeunes époux libres de régler chaque fois entre deux, mille détails techniques à bord. Demain peut-être, Maria promènerait sur le sol couvert d’oxyde ferrique ses dix-sept printemps aréens.

           Moi, demain, je serai incinéré et mes cendres dispersées. Mon corps ne sera pas embaumé comme on sait le faire aujourd’hui, assis dans mon cadre habituel, l’oeil vif et la joue tendre garantis cinquante ans. Mon image ne sera pas numérisée sur un petaoctet en seize millions sept cent soixante-dix-sept mille deux cent seize couleurs, restituable à volonté sous la forme d’un hologramme animé à la lumière ambiante. Ma famille ne recevra donc pas la visite des croque-morts, qui viennent avec un échantillon de leur savoir faire, in French in the text : le buste virtuel du défunt flottant en l’air devant les proches émus ; l’entrepreneur des pompes funèbres emporte alors généralement l’affaire « corps entier ». Mes familiers ne continueront pas à voir mon spectre aller et venir chez moi, pas plus que tenir conversation pour trois mille mondos de supplément.

           Je m’appelle Daniel Jackson et suis né le 3 juillet 1937 à Scanton, Pennsylvanie. J’avais quatre ans lorsque je découvris un jour de décembre mes parents effondrés par la peur : des monstres qui ne croyaient pas en Dieu avaient anéanti par-delà les mers un coin d’Amérique. Je me jetai dans les bras de ma mère, persuadé que les monstres devaient être au coin de la rue, derrière le terrain vague marquant la limite de mes horizons enfantins. Quatre ans plus tard mon équipe de base-ball du quartier les Coltshooters affrontait amicalement sans arme blanche les Lemonface de la rue parallèle, lorsqu’une incroyable nouvelle interrompit la partie sans nous laisser d’autre envie que celle de discuter interminablement du terme de la guerre. Deux prunes que l’Amérique de Toujours lui avait envoyées venaient de mettre Hiro-Hito K.O. (2)

           Dix ans plus tard je joignais l’Air Force. Des années durant, je fis des pieds et des mains pour multiplier les mutations afin de tâter à tous les chasseurs à réaction possibles. Je ne connus qu’un échec  : il me fut impossible de tenir le manche d’un Voodoo dont le nom seul me faisait rêver. On m’acceptait en 1962 dans le corps des astronautes.

           *

          (à suivre)


        • Septime Sévère 27 août 14:34

          Suite, deuxième morceau puisque Agoravox n’accepte que 10 000 caractères) 

          .

           On se rappelle le ridicule retour de la première mission Apollo officiellement posée sur la lune : un wagon de quarantaine prévu sur le portavion Hornet, une grue pour hisser la capsule de l’océan, un sas étanche pour passer de la capsule au wagon, la paranoïa microbiologique ! Et tout cela...

           Tout cela pour voir les héros ballottés par les vagues se plaindre du mal de mer, et un homme-grenouille ouvrir l’écoutille pour leur donner de l’air - en passant, il est vrai, un chiffon imprégné d’antiseptique sur le pourtour de la porte ! Tous les virus lunaires dispersés dans l’atmosphère du pacifique ! Les responsables étaient-ils fous ? 

           Ils ne l’étaient pas, même s’ils auraient dû montrer en public un peu plus de feinte conviction. Ils connaissaient parfaitement la stérilité du sol lunaire, et cela grâce à moi. 

          *

           Notre pacifique péniche de débarquement lunaire venait de se séparer de la cabine-mère orbitant bien rond au-dessus du sol figé depuis des éons. Des éons ! Je m’étais pourtant défendu la pompe verbeuse des grands mots. Bref, le moment vint de freiner un peu l’engin pour le faire tomber sur une orbite qui frôlerait la lune à quinze kilomètres. Notre mission n’était pas l’atterrissage, mais seulement la répétition générale de toutes les manoeuvres qui le précèdent. Nous remonterions ensuite sur notre lancée jusqu’à l’altitude de la capsule Apollo. Les quatre pieds devant, le moteur de descente fut enclenché. La diméthylhydrazine asymétrique et le peroxyde d’azote se précipitèrent dans la chambre de combustion au rythme de trois livres à la seconde pour fournir quatre cent cinquante kilos de poussée, le dixième de la puissance maximale. Cela dura quinze secondes, suivies de treize autres à quarante pour cent de la poussée. Nous perdîmes de la sorte une quarantaine de noeuds ; la trajectoire s’incurva vers le sol. Une heure après nous passions au plus bas à quinze mille mètres et commencions doucement à regagner sur notre lancée l’altitude initiale ; de retour à soixante-dix milles, après avoir fait un tête-à-queue nous remîmes le moteur en route à l’inverse de tout à l’heure, afin de reprendre nos quarante noeuds et ne plus redescendre. 

           Voilà pour la théorie. Le moteur venait certes de s’allumer pour descendre  ; le sol de la lune s’étirait sous mes yeux et ceux impassibles de Jack. Comment vous décrire la vue au travers des hublots en triangle d’Apollo « X » (l’éditeur a préféré censurer le numéro exact) ? Je ne suis pas bon poète ; alors allons-y pour le style cliché : un spectacle dantesque de blanches parois déchiquetées sautait à mon visage. Jack se tendit quand s’alluma la lampe témoin de l’imminence de la coupure de la tuyère. Je me tournai brusquement vers lui.

           Il vit mon regard perçant, qu’il ne comprit pas ; mais lorsque mes yeux exaltés allèrent et vinrent de son visage au spectacle sous-jacent, lorsque sans émettre le moindre son qu’eût entendu la Terre, je me risquai à désigner d’un geste brusque la nouvelle Amérique sous nos pieds, il me dévisagea soudain comme s’il avait affaire à un dément. Sans attendre, je débranchai sèchement la radio. Je m’emparai purement et simplement des commandes. Le moteur de descente ne s’arrêta pas.

           Jack était un professionnel. Il comprit instantanément qu’entre un risque objectivement très faible et la perspective d’un pugilat avec un exalté dans un vaisseau cosmique, la première solution restait la meilleure. Ses mains se laissèrent aller, impuissantes. Je connectai de nouveau la radio.
          - We land. Over.
           
          Je coupai les transmissions.

           Servie pour partie par la chance, la manoeuvre aboutit droit sur un bout de terrain parfaitement plat. Pas une goutte d’ergols ne se passa en tergiversations, au contraire de la façon dont plus tard Apollo XI se promenait trente secondes à quinze mètres du sol à la recherche d’un endroit vachable. Je me posai avec soixante-treize secondes d’autonomie restante, exactement le chiffre atteint plus tard par le LEM d’Apollo XII. La suite alla de soi. J’offris un dédommagement à Jack : sortir devant moi pour être le premier à marcher sur la lune. Je savais ce que je faisais : je connaissais assez mon brave ami règlement-règlement pour prévoir qu’il s’enfermerait dans un dédaigneux refus de quitter le bord en profitant d’une désobéissance.

           Je sortis du LEM. J’avais bien concocté une parole historique à insérer dans les pages roses : "Minimus passuus mihi, maximus humanitati", ou quelque niaiserie de ce genre, mais les mots me restèrent dans la gorge devant la réalité de la situation. Là, debout sur le sol de la lune, un véhicule fait de main d’homme au-dessus de l’horizon, je sentis fondre en une seconde tant de certitudes et d’acquis mentaux, je sentis se réduire à la seule contemplation religieuse tout ce qui m’avait jusque-là fait vivre, que je n’eus qu’une pensée, qu’une évidence aveuglante :
          - Je démissionne de l’armée. Je ne suis plus militaire. Je ne veux plus l’être.
           
          Si j’avais eu un calot sur moi, je jure que je l’aurais face à la caméra placé sur mon casque, pour salaire des sergents-instructeurs et autres crétins qui m’avaient jadis allumé plus d’une fois pour m’avoir trouvé en uniforme sans couvre-chef dans les allées d’un cantonnement, ou quelque autre forfait grave de cette farine.


          • Septime Sévère 27 août 14:44

             La réponse de Houston me parvint sèche et ironique :
            - Bien joué, Dan. Tu nous a devancés d’un quart de seconde. Quoi qu’il en soit, tu as perdu quand même. Une démission orale ne vaut rien. Lorsque ta lettre arrivera, tu seras révoqué depuis longtemps.

            *

             Je pris un point de repère à distance, une éminence de quelques dizaines de pieds. Je la contournerais ; elle servirait de balise pour mon retour : j’avais décidé de m’offrir une promenade suffisamment à distance pour me trouver un moment hors de vue du LEM, hors de vue de tout objet, absolument seul sur la surface lunaire sous les constellations difficiles à reconnaître, brouillées par un nuage d’étoiles faibles mal perceptibles au fond de notre atmosphère. Je me rappelai ce vol un jour dans un petit monoplace torpédo où, la tête renversée vers le bleu au-dessus de moi, ne voyant ainsi plus ni pare-brise ni rien de l’avion, je m’étais un moment réjoui de l’irréalité de ce champ visuel tout à fait vide. Ici je serais encore dans une situation d’isolement radical, mais cette fois la plus inouïe possible. La marche est rapide sur la lune en dépit du scaphandre : pas d’air, pas de traînée. Je plaisante, bien sûr. Il suffit de s’habituer au curieux déphasage entre la retombée pendulaire normale de nos jambes à chaque pas dans la pesanteur terrestre, et ce qu’on ressent ici. Ici, il faut un petit effort musculaire supplémentaire destiné à ramener normalement vite nos jambes. En vingt minutes j’avais contourné mon repère et perdu l’engin lunaire de vue. Une crevasse impressionnante me barrait le passage.

             J’en estimai la largeur, puis fis un essai de course pour juger de ma célérité, la comparer dans mon engoncement à mes chiffres sportifs habituels. Le calcul mental m’apprit que le franchissement serait possible. Il faillit l’être. Je manquai le bord opposé d’un rien, retombai sur une sorte de large marche un peu en contrebas. Regagner le bord n’aurait rien été si... 
             
            J’eus la chance que la cabine en orbite passât en portée visuelle.
            - J’ai une jambe cassée.

             La durée du silence consécutif ne s’expliqua pas seulement par celle des transmissions. A Houston régnait l’effroi. Les réactions allaient de : « Seigneur, que faire ? » à "Il ne l’a pas volé !". Un élément positif pourtant dans mon malheur : il n’y avait personne pour m’aider. Avez-vous jamais assisté à l’empressement autour d’un blessé sur le trottoir ? 

             Rien de plus atroce que la bonne volonté du secouriste improvisé. Pour libérer de cette mortelle incompétence l’espace autour d’un accidenté, le secouriste breveté devrait avoir le droit d’ouvrir le feu : le blessé mérite plus de considération que ceux qui veulent l’achever. Impossible autrement à l’homme compétent d’approcher, sauf à disperser à coup de pied les amateurs qui ne l’écoutent absolument pas décliner ses titres. Tous n’ont qu’une obsession : mettre en application sur le blessé la bribe de secourisme vue à la télévision, tout leur bagage, et qu’elle soit en rapport ou non avec le cas présent. Ont-ils entendu qu’il faut desserrer l’écharpe et la cravate du moribond pour qu’il respire plus librement ? Les voilà tirant de toutes leurs forces sur l’écharpe même visiblement lâche, mais qui fait trois fois le tour du cou ; le blessé respirera plus librement ou pas du tout, selon la tenue de ses cervicales déjà endommagées. Et plût au Ciel que ces braves gens n’aient point vu faire un massage cardiaque ! Mais tout cela n’est rien en regard du comportement scandaleux du blessé. Les accidentés aussi devraient recevoir des cours préparatoires, car on imaginerait malaisément plus sotte engeance. l’accidenté-type a généralement sa première pensée pour ses lunettes, s’il en porte. On les retrouve le plus souvent, quoique peu propres désormais à leur usage. Il entend ensuite se relever sans attendre et reprendre incontinent le cours normal de ses activités ; l’idée qu’il n’est pas indemne ne l’effleure pas. Ne parvenant pas à quitter le sol, il peste contre la malveillance des lois de l’équilibre et de la mécanique, et, devant l’impossibilité de se redresser, attribue à leur méchanceté le simple résultat naturel de ses dirimances fracturales. Il s’avère presque impossible alors de persuader au blessé de remettre même l’idée de ses rendez-vous divers, pour en privilégier un impromptu avec le chirurgien.

             Les secours sérieux ne font pourtant pas défaut. Pompiers et secours hospitaliers arrivent alors des deux bouts de l’horizon, le plus souvent au même instant. Pour gagner du temps et un point dans la course aux crédits, médecin civil et médecin casqué sautent en marche. Le match est indécis : le pompier est mieux entraîné mais plus lourdement équipé. Terreur du blessé qui comprend enfin le sort de son compte en banque. Un pilote européen en stage sur notre base aérienne prétendait qu’il n’en coûte grâce aux assurances sociales presque rien de se casser un membre ou deux sur son foutu continent ; mais ça, c’est comme raconter qu’il y a à Paris un téléviseur dans chaque foyer et une automobile pour deux habitants. On n’est pas les gars de l’Oncle Sam pour gober la propagande communiste.

             Ces considérations ne m’apportaient cependant qu’une aide limitée. Les ordinateurs de Houston à présent tournaient à plein. Les mains des ingénieurs volaient sur les claviers, cherchant à modéliser toutes les issues possibles. les ordinateurs confirmèrent en premier lieu que Jack devrait nécessairement venir me chercher en voiture, sans imaginer sauter la crevasse en me portant sur le dos.

             Il restait soixante-treize secondes de poussée dans les réservoirs de l’étage de descente. La machine pouvait donc se soulever de quelques mètres, et rester un peu plus d’une minute en lévitation. La tuyère de l’étage de descente peut s’incliner latéralement de six degrés. Quelle distance l’engin franchirait-il en ce temps passé à dériver, debout, tuyère ainsi braquée, doucement accéléré à l’horizontale dans cette posture ?... Accélérer durant la moitié du temps de vol, freiner sur l’autre en ayant contre-braqué le moteur de six degrés en sens inverse... Calcul fait, la réponse est 218 mètres. Il y a aussi les seize petites tuyères directionnelles fixées à l’étage de remontée. Il serait possible d’en allumer deux, qui inclineraient nécessairement l’engin puisqu’elles seraient placées au-dessus de son centre de gravité. Le jet du gros moteur de descente en serait incliné encore d’autant, fournissant une composante horizontale accélérant davantage la machine que le simple jeu de l’articulation de la tuyère ; puis renversement de l’inclinaison et freinage à mi-chemin... C’est à l’échelle de sept tonnes, reproduire le petit jeu consistant à partir de l’arrêt avec une baguette de pain en équilibre vertical sur le doigt, se mettre en marche et s’arrêter plus loin, équilibre conservé.

             Je parle de soixante-treize secondes de sustentation possible à la poussée qui équilibre le poids lunaire, les 1200 kilos que pesaient ici nos sept tonnes de masse. Or c’est un fait constant qu’en présence d’une pesanteur à contrer par l’usage de la poussée, il est nécessairement rentable de donner d’office tous les gaz. 


            • Septime Sévère 27 août 14:45

              (quatrième morceau)

              .

              C’est la généralisation d’une remarque simple : un avion requérant cinquante chevaux pour tenir l’air et ne disposant que de cinquante chevaux, ne grimpera pas moins vite que s’il en possédait cent : il ne grimpera pas du tout. Il faudrait donc libérer la pleine poussée disponible, 4500 kilos. Une simple règle de trois montrait que les 73 secondes disponibles tomberaient à vingt.

               Quelle distance pourrait être ainsi franchie en rase-régolite ? Les ordinateurs ne prédirent pas plus de quelques centaines de mètres. J’avais compté mes pas : on serait loin du compte. Loin du compte, parce qu’il n’est pas possible en vol à hauteur constante et rasante, d’incliner l’appareil suffisamment pour faire donner au moteur de descente une composante horizontale de poussée vraiment importante. Ce serait laisser se pencher fortement la baguette de pain et prétendre qu’elle ne tombera pas. La chose est possible, si celui qui la porte accélère assez énergiquement en courant. Jouer à cela à très basse hauteur serait affreusement scabreux.

               Il ne s’agirait donc pas ici de courir à ras de terre, mais de s’élever avant de redescendre en décrivant une cloche savante. Il fallait ajouter au moteur de descente l’assistance des quatre tuyères directionnelles dirigées vers le bas : deux cents kilos de plus. Le temps de vol n’en serait pas diminué puisque les petites tuyères fonctionnent sur leurs propres réservoirs. Une estimation rapide montrait que consommer la moitié des vingt secondes disponibles pour s’élancer vers le ciel, puis l’autre moitié à freiner la retombée, donnerait le résultat suivant : le LEM en fin d’accélération poursuivrait 29 autres secondes sur sa lancée pour culminer à 950 mètres. De là, il retomberait et se reposerait en douceur au terme de dix autres secondes de freinage à plein moteur.

               Restait à changer en cloche, pour aller quelque part, cet aller-retour purement vertical en soi sans intérêt. Les traités de balistique enseignent que la portée maximum d’un projectile dans le vide vaut en longueur deux fois la hauteur qu’il serait capable d’atteindre en tir au zénith. Il sembla clair que la meilleure gestion de l’inclinaison à communiquer à l’ascension, puis au freinage symétrique à la redescente, pourrait en principe expédier la machine à deux fois 950, soit 1800 mètres de son point de départ. Houston passa une demi-heure à déterminer le programme idéal, à l’injecter dans l’ordinateur du bord, attendu que la brièveté et la précision de l’opération exigeraient le complet automatisme.

               Grâce à la situation de mon repère intermédiaire visible par Jack aussi, grâce à quelques indications que je pus donner sur la position d’astres divers - mon souvenir des questions de Houston est brouillé - il fut établi que je me trouvais à un mille et quelques poussières lunaires du LEM dans son plein sud-sud-ouest. Jack remit à feu l’étage de descente.

                J’aperçus l’envolée du LEM quelques secondes après son départ, quand il entra dans mon champ visuel. Je le vis culminer, redescendre et fondre sur moi. Il devait naturellement m’éviter sensiblement pour ne pas me scier de son jet qui soulevait si bien poussières et cailloux. Très vite, je n’aimai pas sa trajectoire. Quelque chose n’allait pas. En trois secondes je compris l’épouvantable : Jack manquant de peu le bord de la crevasse plongea à court de propergol dans le ravin, passait à cent pieds de moi et disparaissait sous le sol, invisible pour moi dans ma position.

               Je n’avais rien vu encore. Je parvins à tourner un peu mon regard vers le bas. J’allais hurler pour me soulager un instant lorsque l’invraisemblable se produisit. Jack avant de s’écraser au fond de la faille avait pressé la bouton abort, celui qui permet normalement de repartir en orbite lunaire si sans avoir touché le sol, l’atterrissage est d’évidence manqué. Je vis l’étage de remontée s’extraire d’abord laborieusement du fossé, passer, énorme, par mon travers, accélérer et lentement s’incliner pour diminuer, diminuer tandis que Jack jouait sa dernière carte. J’ai continué d’apercevoir l’espérance qui s’en allait, pendant plus d’une minute, le temps qu’elle se soit éloignée d’une vingtaine de kilomètres.

               Il est des moments, comme cela, où l’on se sent seul.


              • Septime Sévère 27 août 14:47

                (cinquième et dernier morceau)

                .

                 Tel fut le cauchemar dont j’étais secoué la nuit suivante à bord de la capsule. Jack avait superbement réussi son coup. Je devins le seul, je suis resté le seul humain à avoir assisté de l’extérieur à un atterrissage lunaire. La chose est belle ; être traîné sur deux cents pas avec une jambe cassée, hissé à bord et laissé en tas pendant l’envol, supporter l’accélération dans ces conditions, est moins drôle. Le retour fut un cauchemar. Je crus défaillir en prenant la demi-douzaine de g de la rentrée dans l’atmosphère. Le wagon de quarantaine prévu pour Apollo XI en juillet n’était pas prêt. Il avait fallu en bricoler un autre à toute allure en racontant à la presse qu’on faisait là une sorte de caisson à oxygène destiné à nous soigner d’émanations délétères accumulées au cours du vol. On me traita d’assassin du genre humain, en me signifiant que je serais fusillé ou incarcéré à vie selon que je rapporterais ou non un virus sélène capable de liquider l’humanité. On finit évidemment par me laisser en liberté parce qu’il s’avérait impossible de trouver pour le public une raison logique à mon arrestation. Je fus averti que si j’avais le malheur de révéler quoi que ce fût de ma vie entière, les services spéciaux s’intéresseraient à moi de fort près. Ma femme reçut les mêmes mises en garde, pour le cas où je parlerais en dormant.

                 On ne consentit qu’à me laisser un caillou, un fragment des roches que j’avais rapportées, celui que je tiens dans mon agonie avec défense rigoureuse d’en indiquer la nature à quiconque. Le premier homme officiel sur la lune fut quelques mois après mes exploits fêté dans le monde entier, et crut sincèrement toute sa vie avoir été le premier humain sur un autre astre. J’ai dû cinquante-huit années me mordre la langue quand tous les jours j’aurais voulu crier la vérité ! Jack tenu aussi au secret ne consentit jamais à m’adresser la parole autrement que par grognements. Je crois pourtant qu’il m’a pardonné : retourné sur la lune avec la toute dernière mission, il est resté grâce à moi le seul homme à avoir marché deux fois sur la lune. 

                * 

                (1)  Emprunté à Giroud.
                (2)  Emprunté à la série Buck Danny

                *

                  Mon Universalis édition 1980 acquise cinquante euros à la dernière braderie de livres d’Amnesty International à la salle des fêtes de Guéret, volume 6, article « conquête de l’espace », tableau 2, page 489, indique : la masse du LEM atteignait 14 525 kg pour Apollo IX (resté en orbite terrestre), 15 062 kg pour Apollo XI et 13 993 kg pour Apollo X...
                 Pourquoi cette tonne d’ergols en moins ?...

                *

                 Pour finir sur le même sujet, une information remontant à 1991 dont vous déciderez de la véracité ou de la fausseté :

                " On apprend aujourd’hui la réintégration à la télévision ex-soviétique de l’ancien journaliste Lev Saratov promu en 1981 balayeur adjoint dans un entrepôt de borchtch sans betterave de la banlieue de Dniepropetrovsk. Lev Saratov avait aux funérailles de Brejniev tenu le micro de la principale chaîne moscovite. Repassons la bande :

                " Et voici que suivi de la délégation du Parti Communiste de l’Azerbaïdjan s’avance couvert de fleurs le catafalque portant la dépouille mortelle du camarade Léonide Brejniev, Premier Secrétaire du Parti Communiste de l’Union Soviétique, colonel du KBG, Maréchal de l’Armée Rouge, membre de l’Académie des Sciences de l’Union Soviétique, décoré de l’Ordre de Lénine et du Drapeau Rouge... Trois fois Héros de l’Union Soviétique... En l’honneur du camarade Léonide Brejniev tous les drapeaux de l’Union Soviétique sont en berne... Si les Américains enterraient leur président, ce n’est pas eux qui seraient capables de mettre comme nous tous leurs drapeaux en berne... Ils ont beau être Américains, ils ne retournent pas tous les jours sur la lune..."

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