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Du Heysel au Brexit, trois décennies de mutation du football anglais (Episode III - 1989/1993)

1985, au Heysel, le football anglais jusqu’alors hégémonique passe du Capitole à la Roche Tarpéienne. Le 1er juin 2019 à Madrid, la Perfide Albion va replacer deux clubs en finale de la prestigieuse des Coupes d’Europe, comme en 2008 à Moscou. Si elle a profité du trou d’air du Big Four continental (Real Madrid, FC Barcelone, Juventus Turin et Bayern Munich), la Premier League reste insolente de santé.

Episode III – Des montagnes russes d’adrénaline d’un Liverpool / Arsenal à la naissance de la Premier League (1989-1993)

Tels les Beatles réduits au huis-clos des studios après la sortie de John Lennon ayant fait scandale aux Etats-Unis (Nous sommes plus populaires que le Christ), Liverpool va cesser de se produire sur les plus grandes scènes. Adieu l’Olympia, le London Palladium ou le Shea Stadium pour McCartney et Lennon, adieu le Bernabeu, le Parc des Princes, San Siro, Wembley, le Camp Nou ou encore l’Olimpico pour Dalglish, Rush et Grobbelaar. Comme les Fab Four qui avaient donné un ultime récital pyrotechnique le 30 janvier 1969 sur le toit de l’immeuble d’Apple Records, le Liverpool FC va offrir aux fans deux sublimes finales de FA Cup en 1986 et 1989, les deux fois gagnées contre le voisin d’Everton sur le score étriqué de 3-2. Sauf que la seconde a un goût de cendres, un mois après le drame d’Hillsborough.

Mais le parfum de l’Europe manque plus que tout au club de la Mersey, qui voit en 1989 un nouveau règne s’amorcer celui de l’AC Milan, le mercredi 24 mai 1989 à Barcelone, au Camp Nou. Avant, il y avait le football, puis est arrivé le Milan. A partir de ce moment, tout a changé. Ainsi parlait le quotidien sportif français L’Equipe le 25 mai 1989, au lendemain de la victoire triomphale des Rossoneri en finale de la 34e Coupe d’Europe des Clubs Champions, gagnée 4-0 face au Steaua Bucarest. Une véritable démonstration de force, un feu d’artifice sans précédent depuis le Real Madrid en 1960 (7-3 contre Francfort, quadruplé de Puskas et triplé de Di Stefano).

Dans un autre article, Victor Sinet est dithyrambique : Quand on voit avancer l’armada rouge et noir, portée par le géant noir Gullit, on pense aux Huns d’Attila qui ne laissaient rien, qui renversaient tout sur leur passage. Impossible de résister à cette horde féroce qui vous piétine et lamine sans pitié sous les vociférations de tout un peuple assoiffé de conquête. Un peuple capable de voyager à plus de 80 000 pour soutenir ses héros. Dans l’enfer brûlant d’un Nou Camp submergé par l’immense vague rossonera, les champions de Roumanie ne pouvaient absolument rien contre ce Milan d’un autre monde.

Deux jours plus tard, le vendredi 26 mai 1989, Liverpool, endeuillée par le drame d’Hillsborough (demi-finale de FA Cup prévue à Sheffield contre le drame d’Hillsborough), défie Arsenal à Anfield. 76 points pour les Reds, 73 points pour les Gunners. La victoire à trois points peut ramener les Canonniers venus de Londres à égalité de points mais les joueurs de George Graham doivent impérativement s’imposer par deux buts d’écart. Sinon leur rêve de devenir calife à la place du calife restera lettre morte.

A la différence de buts, la bande à Dalglish a également l'avantage : +39, +35. La donne est simple : Arsenal doit s'imposer par deux buts d'écart à Anfield. Au bénéfice de sa meilleure attaque, le club londonien serait alors sacré. Simple à comprendre. Moins à mettre en œuvre. Liverpool n'a alors plus perdu chez lui par deux buts d'écart ou plus depuis plus de trois ans, et la dernière victoire des Canonniers à Anfield remonte à une quinzaine d'années.

Difficile, donc, d'envisager que le titre puisse glisser entre les doigts des Reds. Sauf que ces derniers sont rincés après le rythme infernal de ce mois de mai. Arsenal sera leur 4e match en dix jours. Le samedi précédent, soit six jours plus tôt, ils ont remporté la finale de la Cup lors d'un derby mémorable face à Everton. Mais ils ont eu besoin d'une prolongation pour cela. A l'inverse, les Gunners ont une semaine entière pour se préparer. La fraicheur sera de leur côté.

La soirée du 26 mai est douce, presque chaude. Tout Liverpool se prépare à célébrer le 18e titre du club. Toute l'Angleterre a les yeux tournés vers la Mersey. ITV, le diffuseur, se frotte les mains. A l'époque, la couverture télévisuelle n'est pas ce qu'elle est aujourd'hui. Les matches de championnat ne sont retransmis en direct que depuis 1983.

Avant cela, la FA freinait des quatre fers, craignant que des diffusions trop nombreuses ne vident les stades. L'argument peut faire sourire avec le recul du temps, mais c'était alors une vraie peur. A la fin des années 80, le rythme est environ d'une rencontre en direct par semaine. Mais ce Liverpool-Arsenal va faire recette comme jamais. ITV enregistrera ce soir-là jusqu'à 14 millions de téléspectateurs.

En Angleterre, de ce match, de cette soirée, tout a été dit. Plus qu'un match, il est devenu un repère. Un phénomène culturel. Le livre Fever Pitch, de Nick Hornby, sorti en 1992, va réconcilier football et littérature. L'auteur y met à nu son amour quasi-obsessionnel pour Arsenal. Le match du 26 mai 1989 y tient évidemment une place majeure. Le livre deviendra un film, avec Colin Firth, cinq ans plus tard et contribuera à élargir la fascination pour le football jusqu'aux classes moyennes supérieures, au-delà de la forte base traditionnelle de la classe ouvrière.

Tous ceux qui, en Angleterre, aiment le foot, ce qui fait quand même du monde, peuvent vous dire avec précision où et avec qui ils ont suivi la rencontre. Y compris au-delà d'Arsenal ou Liverpool, quand bien même les supporters de Manchester United, Tottenham, Manchester City ou autres vous jureront qu'ils s'en fichaient comme de leur première chaussette, n'ont rien vu et n'ont en rien gardé. Ne les croyez pas. Tous ceux qui ont plus de 35 ans se souviendront toute leur vie de cette soirée, assurait Paul Merson en 2014, alors que le match fêtait son quart de siècle. Mais la madeleine de Proust n'a pas le même goût pour tout le monde.

Ce match hors normes va ensuite indirectement contribuer à créer la Premier League, car ITV et Rupert Murdoch, convaincus par l’audience phénoménale de cette sorte de finale du championnat (38e journée)

Quand vous êtes premier, vous êtes premier. Quand vous êtes deuxième, vous n’êtes rien. Bill Shankly a tout résumé, lui qui possède une statue devant Anfield. L’ancien attaquant irlandais John Aldridge affirmait : J’ai toujours pensé qu’Anfield était un endroit plus beau que le paradis.

Mais en ce 26 mai 1989, Anfield est devenu un enfer, un Golgotha, le cimetière des ambitions d’un nouveau doublé FA Cup / Championnat comme en 1986, année qui avait permis à Liverpool d’exorciser le drame du Heysel en passant ses nerfs sur le reste du Royaume. Cette fois-ci, non seulement Arsenal se permet de regarder Liverpool dans le blanc des yeux, mais le titre échappe aux Reds grâce à cette fulgurance de Michael Thomas. L’exploit est majuscule, gigantesque. Mais le mérite en revient à George Graham, qui a su transcender ses joueurs pour vaincre la clé de voûte du football d’Albion, qui pérennisait les titres de champion d’Angleterre comme l’on enfile les perles : 1976, 1977, 1979, 1980, 1982, 1983, 1984, 1986, 1988. Seuls Nottingham Forest (1978), Aston Villa (1981) et Everton (1985, 1987) avaient servis de contradicteurs depuis le milieu des années 70 …

Dans la préparation de l'évènement comme dans l'approche tactique, le manager des Gunners fut un maître. Lui que l'on disait tyrannique a tout mis en œuvre pour tranquilliser son groupe, auquel il a accordé d'abord deux jours de repos. Il insiste ensuite pour que les Gunners se rendent à Liverpool le jour même du match. En bus, ils partent à 10 heures du matin. C'est la colonie de vacances. L'après-midi, à l'hôtel, il tient un discours apaisé. Ne paniquez pas. Faites-les paniquez. S'il y a 0-0 à la mi-temps, ce sera parfait pour nous. Il faut mettre le doute dans Anfield. Le temps jouera pour nous.

Stratosphérique pour ne pas dire stellaire, Liverpool était trop habitué à cannibaliser les compétitions nationales depuis la saison 1975-1976. Le retour sur terre est brutal en ce 26 mai 1989 même si le chant du cygne sera la couronne conquise en 1990, qui portera à 18 le nombre de titres. Pour Arsenal, c’est à l’inverse l’apothéose, avec ce titre national, le premier obtenu depuis 1971, une éternité. Revenus du diable vauvert, les joueurs de George Graham feront coup double en 1991, obtenant le droit d’être les premiers à représenter l’Angleterre en Coupe d’Europe des Clubs Champions.

Trente ans plus tard, ce Liverpool / Arsenal du 26 mai 1989 est considéré comme LE match de la renaissance du football de sa Majesté, alors au creux de la vague. Le phénix anglais va renaître de ses cendres de par les montagnes russes d’adrénaline offertes par le spectacle d’Anfield. Car l’argent, nerf de la guerre, va doper le tonneau des Danaïdes qui sera ensuite la norme à partir des années 2000 en Angleterre avec Manchester United, Liverpool mais surtout Chelsea et Manchester City. Il se murmure, secret de polichinelle, légende urbaine, rumeur, théorie du complot ou image d’Epinal, que c'est ce soir-là que Rupert Murdoch fut pour de bon convaincu d'investir massivement dans les droits du championnat anglais. Trois ans plus tard naissait la Premier League, nouvelle puissance d'un football européen où l'Angleterre allait durablement reprendre toute sa place.

Le 17 juillet 1991, un accord est signé entre les meilleurs clubs du championnat pour jeter les bases de la FA Premier League, indépendante des Football Association et Football League, ayant la capacité de négocier ses propres droits télévisés et contrats de sponsoring.

En 1992, les clubs de First Division démissionnent collectivement et le 27 mai 1992 la FA Premier League est créée en tant que société commanditée par actions (private limited company by shares). La Football League, vieille de 104 ans, est réduite de quatre à trois niveaux, et chapeautée de fait par la Premier League, qui ne compte qu'une seule et unique division. Il n'y a pas de changement sur le format de la compétition, le nombre d'équipes et le système de promotion/relégation restant à l'identique. La première édition de la PL se tient pour la saison 1992–1993 avec 22 clubs et un marathon de 42 journées ! Fer de lance du renouveau de la Perfide Albion, Manchester United symbolisa le retour anglais en Europe à deux reprises : en 1991 par une victoire en C2 face au Barça, puis en 1999 par le triplé mythique et un retournement de situation. Symbole de l’ère Premier League, MU gagna la première édition en 1993 avec Eric Cantona, le voisin et rival honni de Leeds United ayant clôt l’ère de la Football League en mai 1992, avec Eric Cantona également.

La reconquête anglaise fut lente en Europe, accélérée par la création de la Premier League en 1993, génératrice d’une colossale puissance financière. Certains clubs manquaient cruellement d’argent au début des années 90, comme Crystal Palace. Le club londonien, nommé ainsi en écho au Crystal Palace (en fait, palais de fonte et de verre …) bâti à Londres pour l’Exposition Universelle de 1851, fit une controversée tournée estivale en Afrique du Sud en 1992, alors que le pays sortait à peine de l’apartheid, étant accepté par le CIO aux Jeux Olympiques de Barcelone. La même année, le 15 mars 1992, la Formule 1 avait fait son retour à Kyalami, sur les hauteurs de Johannesburg : Nigel Mansell avait imposé sa Williams-Renault devant celle de son coéquipier italien Riccardo Patrese, et la McLaren Honda du triple champion du monde brésilien Ayrton Senna.

La fin du boycott de l’Afrique du Sud, après la libération de Mandela en février 1990, avait déjà provoqué un tremblement de terre dans le football national. Le retour du pays au sein de la FIFA en novembre 1991 a coïncidé avec l’émergence de la télévision par satellite tandis que les clubs ont été inondés de nouveaux accords de sponsoring, avec de grandes entreprises désireuses d’établir des liens avec les 40 millions de clients potentiels.

Dans un pays où le football anglais a toujours été très suivi en raison du nombre d’expatriés, la nouvelle société de télévision M-Net y a également vu une magnifique opportunité. Son PDG, Barry Lambert, avait déjà obtenu le droit de diffuser la première saison de Premier League sur un canal sportif dédié. Avec la fin du boycott sportif, Barry Lambert et Chris Day ont approché les dirigeants de Liverpool, Manchester United et Arsenal pour les convaincre d’une tournée de pré-saison. Pour un club ambitieux comme Crystal Palace, l’offre était impossible à refuser après le refus poli des ténors du Royaume : 100 000 dollars dans les caisses et tous les frais payés pour venir disputer deux matchs amicaux contre les Kaizer Chiefs et les Orlando Pirates, à Johannesburg et à Durban. C’est la compagnie pétrolière SASOL qui a financé la majeure partie de l’opération, étant entendu bien sûr que Coppell ferait jouer ses meilleurs joueurs, y compris le gardien d'Angleterre Nigel Martyn, le capitaine Geoff Thomas, Chris Coleman et le jeune Gareth Southgate.


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