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Force ou souplesse, le dilemme permanent des montagnes du Tour de France

Pestiféré des années EPO, symbole du dopage parmi les maillots jaunes de l’après Greg LeMond, Lance Armstrong avait cependant introduit une rupture par rapport à Miguel Indurain, Bjarne Riis ou encore Jan Ullrich, grimpant en souplesse et non plus en force ...

Juin 1999. De retour à son domicile à Nice après une ultime sortie d’entraînement avec ses coéquipiers de l’US Postal, Kevin Livingston et Tyler Hamilton, Lance Armstrong fait exulter son épouse Kristin et son mentor Jim Ochowicz, qui fut son directeur sportif chez Motorola, l’embauchant après les Jeux Olympiques de Barcelone en août 1992.

Avant ce Tour de France 1999 qui lui offrira le premier maillot jaune d’une série de sept, comme autant de péchés capitaux et de sceaux de son imposture EPO, le Texan a battu le record officieux du col de la Madone, détenu par le coureur Tony Rominger, dauphin de Miguel Indurain en 1993.

Ce col, qui surplombe la ville de Menton, proche de la frontière italienne, était utilisé par le Zougois pour s’entraîner, Rominger étant résident monégasque durant sa carrière. Le temps officieux de l’ancien rival d’Indurain, crédité de 31’25’’, est donc battu par le champion du monde sur route d’Oslo 1993, qui réalise un chrono de 30’47’’, préfigurant sa future démonstration en montagne à Sestrières, où il franchit le Rubicon aux yeux de journalistes en quête d’évènements suspicieux en ce pseudo Tour du Renouveau.

Sur le col piémontais, Lance Armstrong succède au palmarès à Fausto Coppi (1952), Claudio Chiappucci (1992), et Bjarne Riis (1996). Et comme les deux Italiens et le Danois, l’Américain triomphe en solitaire dans la station créée par FIAT et Gianni Agnelli. Stakhanoviste vivant comme un moine-soldat, l’OVNI Armstrong a programmé sa victoire en 1999 comme jamais aucun vainqueur du Tour, sans doute, ne l’avait fait, tutoyant la perfection sur bien des aspects de la compétition : préparation (reconnaissance d’étapes), force mentale (héritée de son douloureux combat contre le cancer), organisation de l’équipe US Postal (totale dévotion à son leader), système de dopage porté au climax (Michele Ferrari pour la partie scientifique, Hein Verbruggen pour l’aspect politique et Motoman pour la logistique), mais aussi technique sur le vélo, en contre-la-montre (essais en soufflerie) mais aussi en montagne ...

Car si l’ère Armstrong ne démarre qu’en 1999, le Tour de France 1998 a montré une chose : que personne, pas même un pur rouleur de la trempe de Jan Ullrich, ne pouvait gagner la Grande Boucle sans avoir franchi les montagnes. Débarrassé de l’essaim piquant des Festina en fin de première semaine, l’Allemand au dossard n°1 pensait avoir sonné le glas des espoirs de ses rivaux lors du chrono corrézien, recevant les félicitations de Jacques Chirac, le Président de la république étant directement à l’origine de l’exclusion des moutons noirs Virenque, Zülle et Dufaux.
En réalité, l’ogre de Rostock n’avait sonné que le tocsin pour Marco Pantani, ce qu’avait perçu Luc Leblanc dans les Pyrénées. Reprenant 2’03’’ au tenant du titre, Pantani avait d’autres idées que ressusciter la madeleine de Proust du cyclisme, les épopées lyriques de Coppi, Gaul, Bartali ou Merckx dans les cols pyrénéens ou alpestres …

Champion du monde en 1994 à Agrigente, Leblanc se souvenait qu’après le massacre de Bergerac (Miguel Indurain avait humilié le peloton entre Périgueux et Bergerac dans des proportions encore plus effrayantes qu’en 1992 au Luxembourg), Pantani terminant à près de 11 minutes du rouleur espagnol sur les routes périgourdines (10’59’’ en 64 kilomètres). Avant que la course ne s’engage dans le Quercy vers les premiers contreforts des Pyrénées, la messe était dite, la banderille du matador navarrais s’était transformée en estocade pour tous, Tony Rominger compris. Mais à Luz Ardiden, au Mont Ventoux, à l’Alpe d’Huez, Val Thorens ou Morzine Avoriaz, le jeune espoir italien qu’était Marco Pantani, dauphin d’Evgueni Berzin sur le Giro 1994 (soit devant Indurain seulement 3e de ce Tour d’Italie) et nourri par les fées du destin au nectar et à l’ambroisie en ce qui concernait les dons d’escaladeur, avait repris 10 minutes au champion espagnol, ne perdant du temps sur l’hégémonique maillot jaune qu’à Lourdes Hautacam (18’’) et Cluses (46’’) :

  • 3’08’’ à Luz Ardiden
  • 2’15’’ à l’Alpe d’Huez
  • 1’29’’ à Val Thorens
  • 1’38’’ à Morzine Avoriaz

    Leblanc se souvenait particulièrement qu’il s’était mis dans le rouge en voulant suivre le phénomène Pantani sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux, dans l’étape de Carpentras. Avant l’étape du Plateau de Beille, dans les colonnes de L’Equipe où il était interviewé pour son ultime Grande Boucle, le grimpeur de Polti mettait en garde Jan Ullrich. L’homme à la créole devait se méfier comme de la peste noire de Marco Pantani, qui ne pointait qu’à 5’04’’ d’Ullrich …

    On se sait qu’il advint dans la dantesque étape des Deux Alpes, où les vannes célestes tout autant que les malheurs s’abattirent sur le coureur de Rostock, totalement dépassé par les évènements. Transi de froid depuis la descente du col du Galibier, inexpérimenté dans ce genre d’étapes où plus aucun repère connu ne compte, Ullrich fut laminé par un Pantani sur lequel plus personne ne misait un kopeck.

    Mais Armstrong comprit que tout le monde n’était pas Pantani, et qu’on ne pouvait pas improviser un démarrage foudroyant dans n’importe quel col du Tour de France. Le Texan résolut alors, outre de faire exploser tous les compteurs de watts et les limites des mutants du dopage cycliste, de pédaler de façon plus efficace à défaut d’être plus tranchant.

    Le Scandinave Bjarne Riis (vainqueur de l’édition 1996 du Tour de France), tout comme son prédécesseur au palmarès du Tour de France (Miguel Indurain, quintuple maillot jaune en 1991, 1992, 1993, 1994 et 1995) mais aussi son successeur (Jan Ullrich lauréat en 1997), ont symbolisé le cyclisme de force durant les années 90.
    Forts des pouvoirs de l’EPO, sorte d’élixir suprême de puissance, l’aigle Bjarne Riis avait grimpé Lourdes Hautacam sur le grand plateau en 1996.

    L’EPO, c’est Francesco Conconi terminant 5e d’une course amateurs en 1993 au col du Stelvio, mythe absolu du cyclisme italien et juge de paix de tant de Giros (en 1953 pour Coppi contre Koblet, en 1980 pour Hinault). L’EPO, c’est le venin de l’hydre de Lerne circulant dans le sang des maillots jaunes revêtant cette tunique de Nessus depuis 1991, année de l’élection d’Hein Verbruggen à l’UCI, Ponce Pilate de Lausanne perché en haut de sa tour d’ivoire de Lausanne et destiné à ne pas nettoyer les écuries d’Augias, cinquième des douze travaux d’Hercule. Verbruggen, ancien responsable marketing des barres chocolatées Mars, se sera contenté de capturer le sanglier d’Erymanthe, l’animal préféré d’Obélix.

    Mars, et ça repart. Rappelez-vous cette pub où un jeune adolescent abandonne sa vocation de séminariste sur fond de musique grunge Nirvana (My Girl, where did you sleep last night ?), aux portes d’un monastère blanc rappelant le clocher de la mission espagnole de Sueurs Froides (1958), où John Ferguson et sa phobie du vertige ne peuvent empêcher la machination Elster. Lance Armstrong, lui, a abandonné sa vocation de golfeur amateur en Europe, sur la Riviera niçoise, en se remettant des coups de pied au cul grâce à son épouse Kristin et à Jim Ochowicz. Le bon vieux temps des Gun’s N’Roses, musique de chambre de l’adolescent triathlète des années 80, allait revenir. Selon son autobiographie si pure que Wiki Leaks n’ira jamais la contredire, le Texan est redevenu un coureur en Caroline du Nord, sur les pentes de Beech Mountain, son Everest du Tour DuPont en 1996, seule course par étapes que le Texan aux épaules de rugbyman pouvait décemment viser à l’époque, avant de devenir l’imposteur, le renégat, le Judas du cyclisme, avec trente deniers, et un taux de change qui a explosé depuis 33 après Jésus-Christ, en 1 966 ans d’histoire économique entre la Judée romaine de +33 et la France chiraquienne de 1999. Comptez environ un million de dollars par denier d’argent du temps de Barabbas et Ponce Pilate, sur le Mont des Oliviers, près du Golgotha. Sestrières sera le Golgotha du cyclisme le mardi 13 juillet 1999, Zülle, Olano et consorts servant de punching-ball à Lance « Terminator » Armstrong. Même Cipollini déguisé en Jules César n’a rien pu faire contre ce Keyzer Soze de la petite reine. La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ! Verbal Kint alias Kevin Spacey n’a fait que paraphraser Charles Baudelaire. Mars, et ça repart. Telle une ode au dieu romain de la guerre, on se remet un coup de seringue comme Astérix boit une gourde de potion magique fournie par son druide Panoramix. Et à la fin, on se gave comme une oie au banquet du village des irréductibles gaulois sur la côte d’Armorique, tels Lance Armstrong et ses postiers bleus de l’US Postal au Musée d’Orsay le 25 juillet 1999 à l’arrivée du 86e Tour de France, alias 1er Tour du Renouveau (copyright Jean-Marie Leblanc), 31 ans après le Tour de la Santé que Jacques Goddet avait osé vendre en 1968 à Vittel, un an après le décès tragique de Tom Simpson sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux.

    Huit ans après 1991 et le basculement de l’ère LeMond vers l’ère Indurain, ou de l’ère clean à l’ère EPO, l’omerta était encore à son climax. L’EPO était vite devenu un secret de polichinelle dans le peloton, après le décès tragique de Johannes Draaijer en 1990

C’est alors que naîtront les histoires rocambolesques de coureurs obligés de se lever la nuit pour effectuer des pompages afin de fluidifier leur sang, un sang devenu de la « purée mousseline » et qui permettra à beaucoup de cyclistes trentenaires, jusque-là médiocres, de réaliser subitement des résultats étonnants...

Car l’EPO va transformer des bouledogues en lévriers, des canassons en étalons, des lions en guépards dans cette jungle où la sélection darwinienne n’aura plus de sens, perturbée par un caducée d’Asclépios devenu tout-puissant ... Cette force herculéenne héritée non pas de Panoramix et de René Goscinny mais de médecins tels que Francesco Conconi, Sabino Padilla ou encore Michele Ferrari évitera à une génération de coureurs de se poser les bonnes questions. L’EPO, à peine plus toxique que du jus d’orange selon Ferrari, lequel portait bien son nom car il fera de trois coureurs de la Gewiss, un jeune espoir, un has been et un hippopotame, trois bolides dont le sang sera aussi écarlate que celui des voitures du Commendatore, tant le nombre de leurs globules rouges aura explosé : Evgueni Berzin, Piotr Ugrumov et Bjarne Riis …

Droit comme une équerre, les mains sur le guidon, Miguel Indurain était rarement en danseuse sur son Pinarello, écrasant les pédales les bras bien appuyés sur le guidon. La montée de l’Alpe d’Huez, en 1995, illustre bien cette façon de courir, avec dans la roue du Navarrais deux autres coureurs de grand gabarit au profil de rouleurs : le Suisse Alex Zülle et le Danois Bjarne Riis. A eux trois, les colosses faisaient 1.86 m de moyenne : 1.88 m pour Indurain, 1.86 m pour Zülle et 1.94 m pour Riis. Rarement podium du Tour de France fut aussi monopolisé par des coureurs à la carrure digne de Goliath.

Le cyborg Jan Ullrich, lui, avalait les cols par la seule force de ses hanches, le buste droit ... L’ogre allemand avait gagné à Andorre Arcalis en 1997 sans se mettre en danseuse, larguant au train des escaladeurs tels que le virtuose Marco Pantani et le teigneux Richard Virenque. La fulgurante remontée d’Ullrich au Plateau de Beille, en 1998, suite à une crevaison au pied du col pyrénéen, s’était également faite au train, après un rapide lancement en danseuse. Seule exception pour l’ogre de Rostock, la montée de l’Angliru, le titanesque chemin de bergers des Asturies, pendant la Vuelta 1999. Sur des braquets de VTT, en danseuse sous la pluie, Ullrich se fit violence au sens propre comme figuré, mais le maillot de oro porté par Abraham Olano, qu’il convoitait, était à ce prix.

Bref, la seule exception du cyclisme 2.0 (comprenez EPO) avant Lance Armstrong était Marco Pantani, pur grimpeur capable d’à coups, d’accélérations et de démarrages, de changements de rythmes, mais l’Italien utilisait quand même du braquet, point commun avec les autres maillots jaunes EPO que furent Indurain, Riis et Ullrich.

Lance Armstrong, lui, était aux antipodes de ce modèle de force en montagne, privilégiant la souplesse avant tout. Moins de braquet, une cadence de pédalage plus élevée et une alternance parfaite entre des ascensions menées au train et des relances en danseuse en sortie de lacet.

En fin de carrière, son compatriote Greg LeMond souhaitait orienter sa technique de pédalage dans les cols sur ce modèle de souplesse, mais en avait été empêché par sa myopathie mitochondriale, conséquence des plombs restés dans son organisme après le tragique accident de chasse de Rancho Murieta lors du lundi de Pâques 1987. La raison la plus fréquemment avancée pour expliquer ce dysfonctionnement mitochondrial est une intoxication au plomb suite à son accident de chasse survenu le lundi 20 avril 1987 : la trentaine de pellets se trouvant encore dans son corps auraient en effet, au fil des années, largué petit à petit le plomb qu’elles contenaient dans son organisme, provoquant une intoxication lente et diminuant de la sorte de plus en plus ses capacités musculaires au fil du temps.

S’il s’attirait tous les superlatifs, du plus fort au plus stakhanoviste en passant par le plus vicieux ou le plus despotique, Lance Armstrong a sans doute mérité celui du coureur le plus intelligent du peloton. Car lui seul a pris le recul nécessaire pour travailler la technique, point crucial en cyclisme, sport mécanique qui obéit aux lois de la physique.

Puissance = Force * Vélocité

Cette équation n’est pas impossible à résoudre, encore faut-il ne pas confondre puissance et force ... Porter l’estocade à ses rivaux fut plus simple pour Armstrong, qui a compris que l’ultime objectif était la puissance, pas la force ... Que la force soit avec toi, disait Obi Wan Kenobi dans Star Wars (1977).
A croire que les adolescents européens qu’étaient alors Miguel Indurain, Bjarne Riis et Tony Rominger ont été marqués au fer rouge par le blockbuster hollywoodien de George Lucas.

Jan Ullrich, lui, a été marqué par le côté obscur, tant il a voulu pousser à l’extrême cette force, tel un Dark Vador incapable de se libérer de son masque.
Lance Armstrong a simplement compris que la souplesse, facteur de vélocité, est une composante de l’équation. Pas de fumée sans feu, mais là où Indurain, Riis et Rominger aiguisaient encore leur silex dans la préhistoire de l’EPO, Armstrong a imposé son feu sacré, une réduction des braquets, dressant ainsi la guillotine sur une génération entière de coureurs, Marco Pantani et son panache chevillé au corps y compris, aussi abasourdis que les singes de 2001, Odyssée de l’Espace devant le monolithe noir.

Le singe de 2001, c’est Jan Ullrich, réduit au silence par l’homo cyclistus qu’était déjà Lance Armstrong en cette première année du millénaire. L’évolution de l’espèce des maillots jaunes, du singe primitif seulement conscient de sa force, à l’homme bionique capable de créer à lui seul la sélection naturelle si chère à Charles Darwin.

Miguel Indurain et Gianni Bugno ont développé en 1991 un sixième sens, l’EPO, Armstrong a lui étendu le cyclisme au septième sens, la souplesse de pédalage en montagne. Le champion américain s’est ainsi créé un royaume paradisiaque dans les cols du Tour de France, dont il était le seul à avoir la clé, et qui constituait le purgatoire pour son dauphin traditionnel Jan Ullrich, l’enfer pour les autres, anonymes mortels du monde des vaincus.

En plein effort, Lance Armstrong culminait à 110 tours de pédale par minute, contre 80 pour Indurain, Rominger, Riis ou Ullrich. L’Espagnol, le Suisse, le Danois et l’Allemand, malgré leurs cuisses d’acier, n’ont pas autant dominé les montagnes du Tour que l’Américain, que seul un Marco Pantani au sommet de son art aurait pu battre. La seule confrontation entre l’Italien et le Texan, en 2000, a eu lieu alors que Pantani n’était pas à 100 %. Le maillot jaune Armstrong avait torpillé l’escaladeur romagnol à Lourdes Hautacam, avant de lui offrir avec mansuétude la victoire au Ventoux puis de traiter le Pirate avec mépris dans le col de l’Izoard, se permettant de le dépasser pour mieux le signifier qu’il n’était plus l’aigle des cimes .... Passé du Capitole à la Roche Tarpéienne en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, Pantani se vengea à Courchevel.

Malgré sa toute-puissance en l’an 2000 dans Lourdes Hautacam puis au Mont Ventoux, le Belge Lucien Van Impe (sextuple vainqueur du Grand Prix de la Montagne, record co-détenu avec Federico Bahamontes avant que Richard Virenque ne le batte en 2004) n’était pas convaincu cette année là par le style de rouleur-grimpeur Lance Armstrong version montagnard d’élite, avec ce fameux moulin à café qui fit couler tant d’encre dans les journaux de France et de Navarre : Je persiste à dire que ce n’est pas un vrai grimpeur. C’est une question de feeling, je ne le considère pas comme un pur escaladeur. Cela se perçoit à sa position. D’ailleurs, il serait intéressant de voir Armstrong confronté à un Ullrich ou à un Pantani à leur pic de forme. Ce qui pour moi n’était pas le cas. Pour moi, si Pantani est à son niveau, Armstrong peut répondre une ou deux fois à une attaque de l’Italien et c’est tout. Armstrong est capable de pousser deux très grosses accélérations, comme il l’a démontré à Hautacam. Mais il ne peut pas procéder par à-coups violents comme un grimpeur naturel.

Après 2000, orphelin de Pantani (plébiscité meilleur grimpeur du monde entre 1994 et 1999) et malgré un Ullrich exceptionnellement fort en 2001 et 2003, Lance Armstrong put asseoir son implacable hégémonie sur le Tour de France, multipliant les victoires en altitude comme des petits pains. Certes, le Texan disposait du meilleur système de dopage de l’Histoire du sport, comme l’expliqua le rapport de l’USADA en 2012, sans quoi sa férule n’aurait pas été aussi redoutable et aussi pérenne.

Sans EPO, courir le Tour de France revient au vain combat de David contre Goliath.
Souvent intouchable en altitude, Lance Armstrong fut le Goliath parmi les Goliaths, cannibalisant les joutes montagneuses, à l’épilogue si récurrent : lui devant, ceint du maillot jaune, les autres derrière ...

Plus écureuil que roulette russe, le Texan haïssait viscéralement le risque, et concevait le maillot jaune comme un processus mathématique, presque booléen.

Compromis idéal entre le style ailé d’un Pantani et la force brute des Indurain, Rominger et autres Ullrich, Armstrong était donc la synthèse parfaite de la force et de la souplesse.
Mais pourtant, son ami Eddy Merckx lui préférait Pantani dans le style, l’Italien emmenant plus de braquet dans les cols. Le Cannibale estimait qu’Armstrong, faute de panache, faute de mettre du braquet, ne creuserait pas d’écarts significatifs en montagne. L’étude des écarts du champion texan sur ces dauphins dans les étapes avec arrivées au sommet prouve le contraire. En partant à chaque fois dans le dernier col, l’Américain mettait rapidement une dimension d’écart entre lui et la meute de poursuivants acharnés à sa perte. Le moulin à café d’Armstrong lui a cependant permis de creuser des beaux écarts lors de ses victoires en solitaire.

- 0’31’’ sur Alex Zülle en 1999 à Sestrières

- 1’59’’ sur Jan Ullrich en 2001 à l’Alpe d’Huez

- 1’00’’ sur Jan Ullrich en 2001 à Saint-Lary Soulan

- 1’04’’ sur Roberto Heras en 2002 au Plateau de Beille

- 0’40’’ sur Haimar Zubeldia en 2003 à Luz Ardiden

Si l’on compare les échappées victorieuses d’Armstrong avec celles d’autres champions EPO, on voit que le Texan se situe dans une moyenne honorable, ni fourchette haute, ni fourchette basse.

- 1’34’’ pour Claudio Chiappucci sur Franco Vona en 1992 à Sestrières

- 2’02’’ pour Alex Zülle sur Miguel Indurain en 1995 à la Plagne

- 1’24’’ pour Marco Pantani sur Miguel Indurain en 1995 à l’Alpe d’Huez

- 0’47’’ pour Luc Leblanc sur Laurent Dufaux en 1996 aux Arcs

- 0’24’’ pour Bjarne Riis sur Luc Leblanc en 1996 à Sestrières

- 0’49’’ pour Bjarne Riis sur Richard Virenque en 1996 à Lourdes Hautacam

- 1’08’’ pour Jan Ullrich sur Marco Pantani en 1997 à Andorre Arcalis

- 0’47’’ pour Marco Pantani sur Jan Ullrich en 1997 à l’Alpe d’Huez

- 1’33’ pour Marco Pantani sur Roland Meier en 1998 au Plateau de Beille

- 1’54’’ pour Marco Pantani sur Rodolfo Massi en 1998 aux Deux-Alpes

- 2’01’’ pour Fernando Escartin sur Alex Zülle en 1999 à Piau-Engaly

- 41’’ pour Marco Pantani sur Jose Maria Jimenez en 2000 à Courchevel

- 5’42’’ pour Floyd Landis sur Carlos Sastre en 2006 à Morzine

- 26’’ pour Michael Rasmussen sur Levi Leipheimer en 2007 au Col d’Aubisque

- 43’’ pour Alberto Contador sur Andy Schleck en 2009 à Verbiers

- 2’07’’ pour Andy Schleck sur son frère Frank en 2011 au Col du Galibier

- 51’’ pour Chris Froome sur Richie Porte en 2013 au Plateau de Bonascre

- 29’’ pour Chris Froome sur Nairo Quintana en 2013 au Mont Ventoux

- 1’10’’ pour Vincenzo Nibali sur Thibaut Pinot en 2014 à Lourdes Hautacam

- 59’’ pour Chris Froome sur Richie Porte en 2015 à la Pierre Saint-Martin

Certes, Chiappucci 92, Zülle 95, Pantani 98 (aux Deux-Alpes), Escartin 99 et Landis 2006 étaient partis de loin ...

Un des principaux arguments avancés par Lance Armstrong et son entourage officiel (Johan Bruyneel, Chris Carmichael) pour justifier le passage à une cadence de pédalage plus faible, et donc à une technique plus souple, est le fait d’éviter la formation d’acide lactique dans les jambes.
Ennemi numéro 1 du cycliste en montagne, comme l’est le vent en plaine, l’acide lactique est tel le rocher de Sisyphe. Plus la concentration d’acide lactique est grande, plus le rocher est gros, plus la montagne de Sisyphe est difficile à gravir.
Certes, l’EPO aide en grande partie à limiter la formation par le métabolisme d’acide lactique, mais la façon dont les muscles des jambes sont sollicités, ischio-jambiers, adducteurs et mollets, a une incidence directe sur la formation de cette enzyme.

Plus le braquet est gros, plus le développement est élevé, plus la distance parcourue en un tour de pédale est grand, donc plus le muscle est sollicité ... Réduire le braquet est donc un moyen simple de limiter la production d’acide lactique, quand l’oxygène est inférieur à la consommation de sucre en plein effort, durant la phase de glycolyse. Amener de l’EPO n’est donc pas le seul levier.

Mais les dogmes ont la peau dure, et les démonstrations biologiques d’Armstrong sont limitées. S’il fut champion du monde à Oslo en 1993, le Texan ne sera pas Prix Nobel à Stockholm ... Mais c’est tout sauf un hasard si le maillot jaune du Tour 1999 avait les yeux rivés sur son cardio-fréquencemètre lors de l’ascension de Sestrières, son premier exploit d’envergure sur la Grande Boucle ...

L’acide lactique n’est pas directement responsable des problèmes de courbature et de douleur musculaire d’un point de vue métabolique. Le problème est plus complexe que présenté par Armstrong dans de nombreuses défenses écrites face à ceux qui voulaient confondre l’imposteur en chef au temps de sa gloire, tels Pierre Ballester et David Walsh. Si la vérité est incontestable dans la recherche de seuils anaérobies plus élevés, l’explication sur l’acide lactique recèle quelques failles.

L’acidose musculaire est provoquée par les ions H+, pas directement par l’acide lactique (alias lactate). Ces ions H+ sont un autre déchet sécrété par l’organisme en effort intense. La nuance est de taille, mais le mythe et le dogme de l’acide lactique finiront par tomber, comme le mythe Armstrong est tombé après le plus long Cluedo juridico-sportif de l’Histoire ... Le maillot jaune Armstrong (avatar du colonel Moutarde), dans la chambre d’hôtel, avec la seringue


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1 réactions à cet article    


  • Axel_Borg Axel_Borg 26 octobre 14:26

    Là aussi comme sur le sujet des reconnaissances d’étape, Lance Armstrong a réussi son coup d’intox et sa communication de coureur 2.0 au bon sens du terme.

    Avec la complicité de l’UCI de Verbruggen (ordonnance antidatée pour le contrôle positif du 4 juillet 1999) et d’ASO avec le concept du Tour du Renouveau 1999, la non selection de Marco Pantani pour les editions 2001 et 2002.

    Le Moulin à café d’Armstrong n’avait rien de révolutionnaire. Certes Indurain, Rominger et Ullrich étaient allés trop loin dans l’autre sens avec trop de braquet, Bjarne Riis explosant tous les records en 1996 à Hautacam sur le grand plateau.

    Mais meme Eddy Merckx, grand ami et avocet perpetuel du Texan, avait defendu le style de Pantani en 2002, expliquant que le Pirate italien creusait des écarts via du braquet suffisamment ambitieux, comme lui le Cannibale, jadis, en 1968 aux Tre Cime di Lavaredo par exemple sur son premier Giro victorieux.

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