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Indes Galantes

Je suis à Jaisalmer, ville proche de la frontière avec le Pakistan l’éternel pays rival. Pourtant ici, à la porte du désert du Thar, ses caravanes de dromadaires à Pushkar en partance pour l’Orient, plus que jamais l’histoire prouve que l’interculturalité demeure à travers un patrimoine architectural constitué de palais somptueux, de demeures nommées Havelî appartenant aux riches commerçants, de la diversité ethnique hors du commun.

La beauté des gens, des genres, vêtements multicolores portés avec une élégance magnifique, femmes subtiles, pudiques se cachant derrière leur voile transparent fixé à leurs tuniques de soie laissant parfois entrevoir leur sourire ou un regard séducteur aux yeux en amande, aux bijoux pendentifs partant de la narine jusqu’à l’oreille, le raffinement féminin est absolu. Hommes fiers, sensuels, coiffés de turbans colorés, aux boucles d’oreilles en or accrochées aux lobes qui nous rappellent soudainement le faste des dynasties Râjasthânis, des Maharanis et Maharadjas d’autrefois. Cependant le Rajasthan souffre, entre traditions et mondialisation, violences des conditions de vie extrême pour les castes les plus faibles, recherche de finances pour la conservation d’un héritage patrimonial pour les familles nobles, tout cela sous le regard des dieux Hindous, peuple adorateur de Brahmâ, Shiva, de Vishnou et Ganesh entre autres.

« L’Inde est un vieil éléphant dont la trompe se balance depuis des siècles entre l’Orient et l’Extrême-Orient, n’ayant jamais craint le Tigre Occidental » Patrick Compas

Axe commercial sur la route de la soie, Jaisalmer est une escale incontournable. Je me faufile entre les ruelles de la vielle ville classée au patrimoine de l’humanité tout en zigzagant entre vaches sacrées, chiens clochards errants, singes farceurs et scooter-taxis nommés Rickshaw. Je me concentre dans cette immersion exigeante en essayant de parler hindi à des gens vivant dans la fatalité de leur destin. Le temps se fige, n’existe plus, n’a aucune importance, l’essentiel demeure dans le présent. Jaisalmer transcende, on est dans l’art de vivre, l’œuvre d’un peintre, une scène de théâtre à ciel ouvert au quotidien. Multi-ethniques ; Sikhs, Rajputs, Kalbelia, Bhopa-Bhopi, Raika, Bishnoî. Le Rajasthan, entre danses et musiques sacrées exprimant chacune des histoires bien particulières et spécifiques, louanges d’un passé aux traditions ancestrales, riches d’invasions, de métissages, de mélanges des populations, des religions, à la recherche de la quintessence, d’une spiritualité à l’apogée d’un polythéisme compliqué, presque inaccessible pour le commun des mortels, entre Soufisme et Hindouisme. Exotisme, fascination, mysticisme, « rêveries d’un promeneur solitaire » à la recherche d’une réponse inexistante, utopique, surréaliste, pouvant se transformer en cauchemar. Celui de la réalité, passant des volutes d’encens de bois de santal aux parfums nauséabonds de la pollution du quotidien au coin de chaque rue. Jaisalmer est une divinité envoûtante, ensorcelante, que l’on adore puis que l’on déteste par la suite, son amour exaspérant, son âme éreintante restant inaccessible pour celui ou celle qui refuserait de s’abandonner à un angle de vue Occidental. Car la problématique est bien là, il faut s’abandonner afin de pouvoir comprendre le pourquoi du comment. Comme un rite initiatique. Il faut ouvrir la porte en bois nacrée faite de marqueterie d’ivoire à la dorure fine incrustée de pierres précieuses des temples anciens, prendre le temps d’engager une longue conversation, discussion avec les sages, Sâdhu ou Fakir savoir contempler, s’infiltrer dans le quotidien des gens, pratiquer l’introspection, la discrétion, s’immerger avec le regard du débutant, objectif et neutre. Tout est lié, tout s’assemble comme un immense puzzle dans lequel chaque pièce à son importance, sa place, sa position.

« On apprend plus par ce que les gens disent entre eux ou par ce qu’ils sous-entendent, qu’on pourrait le faire en posant bien des questions » Rudyard Kipling

La société indienne et encore plus au Rajasthan est fondée sur le système des castes, système complexe, hiérarchisé, aux règles très précises et rigoureuses. Rien à voir avec l’esclavage, l’asservissement ou bien encore le système de classe sociale. L’article 15 de la Constitution de l’Inde interdit les discriminations fondées sur les castes, mais celles-ci continuent de jouer un rôle majeur dans la société contemporaine. Selon François Gautier : Dans l’Inde ancienne, les castes représentaient un système qui distribuait les fonctions au sein de la société, comme ce fut le cas des corps de métier dans l’Europe du Moyen Âge. Cependant les Britanniques se sont empressés de jouer sur l’ambiguïté des termes en favorisant les plus riches aux détriments des plus pauvres, afin de protéger leurs intérêts en valorisant et soudoyant notamment les nobles du pays, les Maharadjas et Maharanas, les riches commerçants, installant au fur et à mesure un empire de type dictatorial. Quant à la France et ses comptoirs sa « Compagnie des Indes Orientales » crée par Colbert en 1664 n’a fait qu’assoir une fois de plus comme en Afrique sa suprématie de colonialiste en pratiquant un commerce pas vraiment équitable à cette époque, bouleversant l’économie du pays basé sur les échanges entre la Chine, le monde Arabe, l’extrême Orient, les épices, la soie, la porcelaine etc…

Je m’installe devant une petite échoppe au coin de la rue, et commande un Tchaî Massala, un thé Assam au lait mélangé aux épices. Je songe soudainement à ce parcours historique si loin de Paris et de la turpitude superficielle et banale de mon peuple, tout de même plutôt privilégié dans ce bas monde il me semble, qui ne cesse de se plaindre à longueur de journée pour de simples détails liés à son existence.

« Toutes les inventions jolies et charmantes pour ceux qui ont les moyens d’en jouir valent-elles, vraiment, la somme de misère et de souffrance que nos civilisations produisent ? Il faut se garder de vouloir uniformiser les mentalités. Toutes immatérielles et fragiles qu’elles paraissent en présence des faits brutaux, les idées demeurent plus longtemps. Elles survivent aux hommes, aux cataclysmes de la nature et de l’histoire » expliquait Alexandra David Néel dans ses ouvrages.

Si l’on me demande quelle image du pays ressort en premier lorsqu’on vous parle du Rajasthan ? Je répondrai « une Royal Enfield la route avec une famille de quatre personnes en costumes traditionnels à vive allure, slalomant entre les vaches sacrées plantées au milieu de la circulation qu’il faut absolument éviter d’écraser au nom des dieux vénérés si on souhaite avoir un bon karma par la suite. Le regard et le sourire des enfants intouchables, vivant dans des conditions indignes de l’existence humaine pourtant s’amusant comme les autres en riant comme si de rien n’était. Une grande leçon de vie, de sagesse, de modestie et d’humilité pour celui qui vient de l’Occident.

Ce qui est certain, c’est que l’on ne revient plus jamais de la même manière chez soi après un voyage aux Indes car ce qui dérange c’est l’insupportable, l’injustice, la fatalité, c’est ainsi et pas autrement, inexorable. Comme le disait un homme hors du commun, Mohandas Karamchand Gandhi, « Nul Homme qui aime son pays ne peut l’aider à progresser s’il ose négliger le moindre de ses compatriotes ».


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2 réactions à cet article    


  • astus astus 7 octobre 14:45

    Bonjour à l’auteur et merci pour ce voyage par procuration qui ne s’oppose pas à celui que la musique peut nous procurer avec cet air de Rameau : https://www.youtube.com/watch?v=kQpAHd2YDyE


    • tobor tobor 8 octobre 00:37

      Merci !
      Voilà qui me ramène à quelques souvenirs (léger flash-back de 26 ans) :

      « Camel safari dahl et chapati yeah yeah, camel safari yeah* ». Impossible pour l’étranger qui s’incruste un peu à Jaisalmer de ne pas s’y prêter. Là, dans le désert à la tombée de la nuit on prépare le campement et notre guide va chercher 3 pierres pour le feu pendant que son pote fait semblant de nous rendre utiles avec les chameaux qui sont des dromadaires. Je le vois s’éloigner vers une plaine où à perte de vue, les cailloux sont rangés par 3, il fait semblant de chercher et prend une pierre par-ci, une pierre par là. La petite chansonnette citée au début* est chantée autour du feu par nos deux guides après le repas, les couplets en hindi font référence au chili carabiné qui va foutre la chiasse au touriste. Je ne sais pas comment j’ai compris le sens et quand j’en fais part à ma copine, les guides se disent en hindi que « ...mais mais, il a compris la chanson », ce que je comprends également et je leur en fait part. On est tous surpris et étonnamment, j’ai compris le hindi pendant toute la soirée. Eux comprennent toujours ce que disent les touristes peu importe leur langue et mon cas était rare, ne s’est plus jamais présenté aussi clairement.

      La première phrase à sortir aux étrangers de passage c’était : « How do you find indian people ? » (Comment trouvez-vous les indiens ?) contrairement à « Bali bagus ? » (Bali c’est chouette ?) ou « Turkish guzel ? » (c’est beau hein, la Turquie ?), etc... Cette mise en avant de l’humain et pas du pays a une certaine profondeur, on avait un très bon feeling avec les indiens après une semaine sur place.

      À la sortie de Jodhpur, on attendait un bus parmi plein de monde dont beaucoup d’occidentaux, il faisait grand soleil tous les jours et soudain le vent s’est levé et on (on voyageait à 3 couples) a vu au loin, arrivant au milieu de la route, un sadou habillé de lambeaux et hurlant, le vent devenait plus intense au fur et à mesure qu’il se rapprochait. Quand il est arrivé au niveau des maisons et bien vite des arrêts de bus, c’était la tempête, les panneaux d’affichage claquaient, tombaient et on devait se cramponner. Il a continué au même rythme en hurlant et après nous avoir dépassé on l’a vu s’éloigner de dos, drainant quelques boules d’herbes sèches, papiers et le vent retombait à mesure. Puis il a disparu au bout de la route et le calme était revenu, sans un pet de vent. Je n’ai jamais connu un aussi intense et muet jeu de regard entre les différentes personnes témoins du phénomène, entre le deux cotés de la route, les voisins proches, plus lointains, tout-le-monde semblait devoir croiser les yeux de tout le monde pour se confirmer qu’on ne rêvait pas.

      Bon, je vais en rester là, même s’il y a encore à dire...

      Namasté !

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