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Accueil du site > Culture & Loisirs > Voyages > Le supplice chinois

Le supplice chinois

Les affres de la langue et de la culture.

Vidéo à la baguette

Les périgrinations immobiles du Bonimenteur

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Mon ami Bertrand m'a entraîné dans une étrange aventure, un coup-fourré dont le Bonimenteur ne se remettra pas de sitôt. Le restaurateur recevait dans son auberge un groupe de dignes représentants de l'Empire du milieu. Ils venaient à la découverte de la Loire et de sa culture. Si le menu peut être universel, les mots lancés à la traduction seraient-ils à la hauteur de ce défi ?

Nos amis étaient à table. Ils buvaient un verre de notre vin de pays. J'espérais naïvement que cette proximité allait leur ouvrir le cœur après les chemins aisés du gosier. Comme ventre affamé n'a pas trop d'oreille, je devais faire court, ce qui n'est hélas pas dans mes habitudes. N'ayant rien qui puisse convenir à la demande, je me lançais dans une triste improvisation autour du vin.

Il me fallut intégrer l'étrange jeu de ping-pong entre le diseur et l'interprète. Curieusement, en Chinois, mes quelques mots lancés au hasard n'en finissaient pas de se transformer en sonorités étranges. La traductrice parlait bien plus que moi et j'en perdais bien vite le fil de mon imagination.

Je crois tout autant que si le vin pouvait trouver grâce à leur palais, les génies et les fées, les mariniers et les tavernes ne devaient pas figurer dans leur panthéon. Je comprenais au fil de mes grimaces que j'allais tout droit à la catastrophe. Je ne fus pas surpris du silence final. Le Chinois n'est pas expansif, je m'en suis rendu compte.

L'imaginaire ne faisant pas l'affaire je voulus sauver la face avec une histoire de dragon. Cette fois, je le savais, nos amis avaient en la matière, une connaissance parfaite de la bête. Je n'allais pas me brûler les ailes. Pauvre diable que je suis, le seul dragon que nous ayons en stock sur les bords de Loire est celui de notre brave Saint Mesmin. Il me fallait évoquer le contexte et cette fois-ci c'est ma traductrice qui s'étrangla quand il fut question de traduire : Concile – arianisme- paganisme- traditions païennes ou Moines cénobites.

Même les mots en apparence simples furent difficiles à la dame et incompréhensibles à un auditoire de plus en plus figé : tison – plate de Loire – anachorète – combat métaphorique. Pourtant, comme vous devez le savoir, j'use toujours d'un vocabulaire simple ! Je sombrais dans le ridicule et mes auditeurs n'exprimaient aucune réaction. La traductrice ne cessait de parler, plus ça allait et plus c'est elle qui tenait la vedette.

Quelle mouche m'avait piqué d'évoquer Clovis à nos amis ? Voilà encore une pierre d'achoppement. Pas plus les Francs que les Celtes ou les Romains n'étaient jusque là arrivés à leurs oreilles. Mais pourquoi diable n'avais-je pas une belle invasion mongole à me mettre sous la langue même s'il est probable que je pusse alors déclencher un incident diplomatique.

J'ai repris mes clics et mes claques et je m'en suis sauvé tout patraque. J'ai compris que les fables de Loire n'ont rien d'universelles. Il faut s'en tenir aux gens du pays quand on veut emporter les gens sur les chemins de l'imaginaire. Et encore faut-il qu'ils aient dans leur besace bien assez de mots pour me comprendre.

Il fallait être bien naïf pour croire que mes histoires de Loire pouvaient trouver grâce auprès de ce noble public. Le Yang-tse Kiang, avec ses 6 300 km, fait figure de monstre devant notre pauvre et misérable Loire. Fort de ses 700 affluents, il rend notre fleuve royal pitoyable tout comme le fut son pauvre Bonimenteur, bien puni d'avoir pensé par orgueil ou prétention qu'on pouvait raconter des fables aux représentants de la redoutable plus grande puissante économique du Monde.

Les rêveurs et les bonimenteurs n'ont pas leur place dans ce monde sans pitié. Je m'en retournais humilié et défait. Les mots ne peuvent transcender les cultures. Je dois me faire une raison, je resterai un diseur vernaculaire, un conteur attaché à sa rivière et son petit jardin !

Mandarinement vôtre.


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16 réactions à cet article    


  • Laurent C. 30 novembre 2012 14:59

    Nabum
    « Le Chinois n’est pas expansif »
    C’est effectivement une qualité primordiale qui nous déconcerte, nous occidentaux.
    Il s’agit pour eux de ne commettre aucun imper, devant un étranger, qui plus est devant leur hôte.

    Probablement avez vous fait un carton.


    • C'est Nabum C’est Nabum 30 novembre 2012 16:07

      Laurent C.


      Et portant je me suis échiné à les faire rire ou sourire !

      Mais ils sont restés de marbre

      Ce fut bien difficile pour moi. Merci de venir me reconforter.

    • Richard Schneider Richard Schneider 30 novembre 2012 16:44

      Bonjour Nabum,

      Toujours avec plaisir de lire vos petites fables ayant la Loire en toile de fond. 
      Ici vous avez su narrer avec humour le fossé qui existe malgré tout ce qu’on nous raconte entre les différents peuples et cultures ...
      Il est certain que les touristes chinois ne comprennent rien à notre histoire - comme, j’en suis certain, les touristes français de doivent pas comprendre grand-chose à l’Histoire des provinces chinoises.

      Amicalement,
      RS

      • C'est Nabum C’est Nabum 30 novembre 2012 17:01

        Richard Schneider


        Merci

        J’ai creusé les fosses carolines une fois encore et avec 300 ans d’avance puisque ce soir-là il était question de Clovis.

        La mondilaisation ce ne sont que les économistes et les capitalistes qui se comprennent, les peuples demeurent sourds les uns aux autres

      • Shawford Shawford34 30 novembre 2012 16:46

        Bonjour Nabum,

        j’ai vécu à peu près la même expérience se transformant en souffrance pendant quinze longs jours, lors d’un voyage récent dans l’Empire du milieu, où l’interprète était en l’occurrence ma propre belle-sœur (séjour au cours duquel je devais d’ailleurs parler de vin.. de Bordeaux).

        Sur une heure de discussion, mon frère et moi même devions pouvoir placer peu ou prou une ou deux phrases, l’incontinente tenant le reste du temps le crachoir.
        J’ai vite compris que je pouvais avantageusement garder ma salive pur les occasions où nos hôtes parlaient au moins quelques mots d’anglais, voire miraculeusement parlaient la langue de Molière.

        Fort heureusement, à l’image de sa démocratie sans égal et de son développement incessant, j’ai pu trouver interlocuteurs dans les deux catégories restantes, sinon quel pensum cela eut été !


        • C'est Nabum C’est Nabum 30 novembre 2012 17:03

          Shawford34


          Voilà un témoignage qui apporte un peu de vin à mon tonneau !
          Je suis un moulin à paroles et je préfère laisser l’eau à la rivière ...

          J’ai eu un grand sentiment de sollitude, vous l’avez partagé, j’en suis un peu consolé

        • Brontau 30 novembre 2012 18:40

           Bonsoir ami Nabum. Ce qui rend la fable si précieuse, ce sont les strates de sens qui s’y superposent et les vôtres, comme les sédiments accumulés au fil du temps par vos flots fondateurs, sont toujours riches de significations. Une première couche, touche d’humour ou d’humeur, assez légère pour donner l’envie de la soulever et on découvre… De quoi nous donner envie de creuser, de nous transformer en archéologues.

           Finalement ne pas être compris par de parfaits étrangers, ce n’est pas si grave… Ce peut être la faute de l’interprète ! Après tout : traduttore traditore ! Mais l’incompréhension ou l’indifférence, voire l’hostilité de ceux qui partagent, en principe, notre langue peut provoquer des blessures plus profondes, des interrogations infinies. Et le pêcheur, inlassablement, lance son filet de mots. Certains s’y laissent prendre, avec délice.


          • C'est Nabum C’est Nabum 30 novembre 2012 18:50

             Brontau


            Merci ami de trouver les secrets de ce texte

            Je me joue des textes comme de moi même et nos amis chinois ne sont que prétexte à mes interrogations

            Ai-je une chance de toucher un public avec l’exigence qui est mienne ?

            je crains qu’il n’y pas que la traductice à ne pas comprendre ce que je dis. Je dois sans doute manquer de talent pour être plus concensuel ...

          • Brontau 30 novembre 2012 19:12

            La qualité que j’estime par dessus tout dans l’écriture, c’est l’authenticité, pas la « consensualité » ! Il ya bien assez de gens consensuels comme ça, beaucoup trop même à mon goût.... Et, en toute franchise, après ce que j’ai lu dans la Gazette d’Orléans hier soir, tard... je ne crains pas du tout de vous voir atteint par ce détestable virus !


          • C'est Nabum C’est Nabum 30 novembre 2012 19:27

            Bronteau 


            Vous avez raison j’ai mal choisi mon mot 

            L’authenticité ne remplit pas les salles pourtant ... et comme je n’ai nulle envie de salle pleine je devrais ne pas être mécontent

            Je suis un vrai pénible !

          • Brontau 30 novembre 2012 19:51

            Oui !!! Comme tout être réellement, vraiment humain ! Colère, doûte, rire, doûte, joie, amour, doûte, contradiction ! Du coup si on vous lit comme vous écrivez : tangage, interrogation, remise en cause, découverte ! Y en a, si ça remue, ça les fait fuir ! Bon voyage... On reste entre « loups d’eau douce »...


          • C'est Nabum C’est Nabum 30 novembre 2012 19:57

             Brontau


            On me trouve épuisant !

            Qu’en pensez-vous ?
            Le rythme effreiné (depuis ‘ ans en un autre lieu) décourage beaucoup de mes amis. 

            Heureusement j’en découvre d’autres sur la toile avant qu’ils ne se lassent à leur tour.

            C’est ainsi ...

          • Brontau 30 novembre 2012 20:48

            Réponse(s)détaillée(s)en autre lieu !


          • C'est Nabum C’est Nabum 30 novembre 2012 21:19

            Brontau 


            Quel est ce mystère ?

          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 30 novembre 2012 19:03

            La prochaine fois prenez des chinois de Tahiti ,je les connais ,j’en ai dans la famille ...
            Avec eux pas besoin de traduire et ils apprécieront ,et pour le vin ,ils n’attendront pas que les bouteilles soient vides pour refaire la commande ......

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