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Jojo 7 janvier 2010 18:53

Pour beaucoup, « L’hôte » est une nouvelle au sens raisonnablement allégorique et à l’idéologie évidente. Elle fait partie des écrits de Camus publiés après sa rupture avec Sartre, à l’époque où la gauche parisienne le tournait en dérision. Ces dernières oeuvres sont considérées avec un zeste d’ennui par les récentes études philosophiques sur Camus[1], quand elles ne sont pas mises à l’index par la critique postcolonialiste[2] — exception faite de La chute et du Premier homme qui, inachevé, ne permet qu’une exégèse partielle[3].
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« L’hôte » a paru en 1957 dans L’exil et le royaume, mais était en projet dès 1952, avant donc le début de la guerre d’Algérie, à une période où Camus suivait de près les affaires d’Afrique du Nord. On affirme parfois que, dans les dernières années de sa vie, il était philosophiquement et littérairement moins sûr de lui. La preuve en est, dit-on, qu’il préparait plusieurs textes en même temps, apparemment sans grande concentration. Pourtant, les titres de ces oeuvres révèlent son humeur et ses intentions. Camus travaille à une adaptation théâtrale des Possédés de Dostoïevski ; il imagine une pièce de théâtre sur Don Juan ou Faust ; et il écrit des manuscrits qui deviendront : La chute (autre titre prévu : « Le jugement dernier »), Le premier homme (autre titre prévu : « Adam »), et L’exil et le royaume qui réunit, entre autres, « La femme adultère », « Le renégat », « Jonas », et « L’hôte » (autre titre prévu « Caïn »). Tous ces textes semblent avoir un rapport avec les Écritures. La plupart d’entre eux, tous peut-être, sont liés à la situation politique algérienne.
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La lecture politique et éthique de « L’hôte » proposée ici met en relief ses sources bibliques volontairement cachées par Camus, qui a supprimé du texte final toute référence aux Écritures. Or « L’hôte » est un conte philosophique dans lequel sont entrelacés deux motifs bibliques majeurs : Caïn (Gen. 4,1-9) et la tentation de Jésus dans le désert (Mat. 4,1-11 et Luc 4,1-30). Dans un premier temps, je soulignerai ce qui, pour Camus, constitue le coeur de la question coloniale — l’aliénation sociale et la misère des colonisés. Il deviendra clair, cependant, que le problème de la misère et de la faim ne prend tout son sens qu’au sein d’une vaste question éthique, celle de l’hospitalité, et dont la difficulté est indiquée par l’ambivalence du titre de la nouvelle, « L’hôte ». Il apparaîtra que les thèmes du colonialisme, de la misère et de l’hospitalité sont élaborés par Camus à partir de références à l’Ancien et au Nouveau Testament, et que c’est seulement sous l’éclairage biblique que sa position politique et éthique prend toute son ampleur. Telle qu’elle sera exposée, cette position originale contredira toute lecture de « L’hôte » qui voit dans Daru un alter ego de Camus et dans son attitude celle que Camus aurait considérée — à tort ou à raison — comme politiquement correcte et moralement acceptable.
1. « L’hôte » et la misère coloniale
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L’histoire de « L’hôte » est simple : Daru est instituteur et vit dans son école sur un haut plateau algérien. Ses élèves indigènes sont victimes de la sécheresse, de la faim et du froid. Il distribue du grain à leurs familles. Arrive un vieux gendarme nommé Balducci traînant un Arabe attaché à une corde. Balducci demande à Daru d’escorter l’Arabe — un meurtrier — jusqu’à la ville voisine où la police l’attend. Daru signe le formulaire du gendarme, mais refuse de livrer l’assassin. Il le nourrit et lui prépare un lit. Au matin, il lui donne un paquet de pain, de l’argent, et lui indique deux routes : celle de la ville, et une piste par où s’enfuir et gagner les terres des nomades qui prendront soin de lui. Il laisse l’Arabe choisir. De manière inattendue, l’Arabe choisit la route de la ville. Quand il rentre dans son école, Daru découvre une menace tracée sur le tableau noir : « Tu as livré notre frère. Tu paieras[4]. »
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Le problème central de la nouvelle semble donc être celui de livrer un homme à la police quand bien même cet homme serait un criminel. C’est une question d’honneur, ou de « virilité », comme celle de dire la vérité. Balducci répond à Daru : « Je sais que tu diras la vérité. Tu es d’ici, tu es un homme » (H, 1616). Mais la question est aussi politique. L’ambiance est tendue. La guerre approche. Balducci demande à Daru d’escorter l’Arabe non seulement au nom de l’honneur ou de la vérité mais aussi au nom de la solidarité entre Français. Daru doit passer sur son honneur parce que les Arabes se rebellent. Pourtant l’Arabe a « seulement » tué son cousin, pour des raisons obscures mais sans doute d’ordre privé. Qu’importe ! Pour Balducci l’Arabe est un Arabe, c’est-à-dire un ennemi, réel ou potentiel. Ses raisons d’agir, son histoire, son nom même, sont sans importance. Dans une guerre, insiste Balducci, on s’engage sans discuter du côté de son clan.
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Le problème est politique parce que livrer l’Arabe à la police, c’est le livrer à la loi des colons, à la loi française. Or l’Arabe ne parle pas français et dans un contexte français c’est à peine si son crime a un sens. Il n’arrive pas à expliquer pourquoi il a tué son cousin ; il n’a pas l’air de comprendre les questions de Daru, qui pourtant s’adresse à lui en arabe. Balducci raconte que son village voudrait le reprendre, mais il n’explique rien : le village cherche-t-il à protéger l’Arabe ou à venger le cousin assassiné ? Face à la loi française et à celle du village, une troisième loi se profile au loin, celle des nomades qui accueillent les fugitifs sans poser de questions. Le système colonial est la collision de cultures hétérogènes qui ne communiquent pas, même lorsqu’on parle la même langue. L’Arabe est un réfugié dans son propre pays. Il est étranger sur sa propre terre.
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Pourtant, pour Camus le colonialisme ne se définit pas seulement en termes d’aliénation culturelle ou d’étrangeté. Le colonialisme, c’est d’abord la misère et la faim des colonisés. Camus insiste sur la pauvreté des élèves de Daru, une pauvreté telle que l’instituteur leur distribue du grain. Et, notons-le, pourquoi l’Arabe a-t-il tué son cousin ? Balducci répond : pour une histoire de vol de grain. Il semble donc — mais « [ç]a n’est pas clair » (H, 1615) — que le cousin a essayé de voler du grain. Quand la nourriture manque, un vol de grain, n’est-ce pas synonyme d’une tentative de meurtre ? Le crime de l’Arabe serait-il de la légitime défense ? Sur ce haut plateau, tout tourne autour du grain manquant.
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L’Arabe est un Arabe, c’est-à-dire un nationaliste en puissance, un ennemi de la France. C’est aussi un meurtrier de sa propre famille, de son propre sang — un Caïn : tel est son nom[5] — qui doit fuir éternellement. Par conséquent, c’est un réfugié, un étranger, un être qu’on ne comprend pas même quand on parle sa langue. Mais avant tout : c’est un homme qui a faim.
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La question qui se pose alors, et qui se pose parce que l’Arabe a faim, est donc : qui doit juger l’Arabe ? Qui peut le juger ? Le colon français ? Le village arabe ? Les nomades neutres ou même indifférents ? L’Arabe demande à Daru : « C’est toi le juge ? » (H, 1618). Non seulement Daru n’est pas le juge, mais en plus il ignore qui est le juge et c’est la raison pour laquelle il laisse l’Arabe choisir sa route. Daru cherche en vain une réponse à la question : où est le juge ? Avant d’indiquer à l’Arabe les deux directions possibles (H, 1621), Daru contemple le désert. Dans un premier manuscrit, Camus avait écrit :
Sur cette terre implacable, les hommes, les races, les religions s’affrontaient sans se mêler jamais, sans pouvoir reconnaître de règle commune ou saluer le même dieu. Seul le plus fort imposait ici ses lois et y pliait tous les autres hommes. Lui, Daru, faisait partie des plus forts et cependant il reconnaissait en regardant cette terre couverte maintenant de pierre et de neige la faiblesse fondamentale qui l’empêchait d’exercer cette force. Il ne reconnaissait pas non plus les lois de sa propre tribu et ne voulait saluer que la loi ou le Dieu qui serait celui de tous, et ne le connaissant pas, il voulait seulement attendre que sur ce désert une voix s’élève[6]…
Le colonialisme est un rapport de force dont le résultat est la misère et la faim. Dans un tel contexte, il n’y a pas de juge objectif absolu, c’est-à-dire de « Dieu qui serait celui de tous », et le jugement d’un criminel tel que Caïn est impossible.
2. De l’hospitalité
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Camus avait pensé appeler sa nouvelle « Caïn », mais il a finalement choisi le titre « L’hôte ». Il se pourrait donc que le problème qu’il soulève soit un peu différent de celui décrit jusqu’ici. Dans ce qui suit, nous allons découvrir que l’enjeu central du texte est une conception de l’hospitalité. En d’autres termes, demande Camus, que fait-on avec un hôte ? Que doit-on à l’hôte ? Et qui est vraiment l’hôte ?
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À ces questions on peut immédiatement répondre qu’on ne livre pas un hôte mais que, suivant en cela la tradition des nomades, on l’accueille et on lui donne à manger, à boire et à coucher — et même, on l’escorte jusqu’au plus proche chemin. L’attitude de Daru fait ici écho au modèle abrahamique d’hospitalité décrit dans Gen. 18 : Abraham accourt au-devant de trois étrangers, les accueille, les nourrit et les escorte sans même s’enquérir de leur nom.
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On se doit non seulement de nourrir et d’escorter l’hôte, mais aussi de le libérer : Daru coupe la corde qui entravait les poignets de l’Arabe. Il le laisse dormir sans l’attacher et le laisse partir avec argent et nourriture. Ici aussi, l’analogie avec l’exemple biblique est frappante : « Vous ne livrerez point l’esclave à son maître quand il se sera réfugié vers vous » (Deut. 23,15-16)[7]. Observons, cependant, que pour Camus, la liberté, c’est d’abord le manger. C’est là un thème constant dans son oeuvre, grâce auquel on comprend que le colonialisme, c’est la faim — et non l’absence d’indépendance nationale ou d’identité culturelle[8].



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