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easy easy 7 mai 2012 11:45

Sur le plan moral et psychologique, ce sujet est le plus important de tous.

Le dénier, l’ignorer volontairement, c’est ne rien vouloir changer vraiment. Par paresse intellectuelle, parce qu’on sent que reconsidérer le principe de la torture par enfermement serait une oeuvre immense jamais entreprise par personne dans les cultures, très nombreuses, qui l’ont adopté et pratiqué depuis des millénaires.


Prenons ce problème par un étrange bout.
Avant la bataille de Lépante, il était fréquent que des Européens soient faits prisonniers par la barbaresque ou djihad maritime alors qu’ils naviguaient en Méditerranée.
Le principe des geôliers consistait à tirer rançon de leurs otages. Ces derniers avaient tous moyens à leur disposition pour écrire à leur famille afin qu’elle organise le paiement de cette rançon.
On avait là des gens enfermés nonobstant ce qu’ils avaient fait ou pensé. Et ils croupissaient parfois 10 ans s’ils n’étaient pas exécutés par dépit des geôliers lassés d’attendre.

Quelle a été la réaction des familles et amis de ces prisonniers ?

Nonobstant la problématique financière qui pouvait souvent se résoudre sur les biens propres du prisonnier, familles et amis considéraient surtout l’avantage du retour de l’otage parmi eux.
Et ils voyaient plus souvent un inconvénient qu’un avantage.


Combien avons-nous de parents, d’amis, ne voyant que des avantages à notre retour à la vie parmi eux ?

A moins d’être un Abbé Pierre qui, je l’imagine, aurait vite rassemblé des milliers de personnes ne voyant qu’un avantage à son retour à la maison, la plupart d’entre nous n’ont parfois pas une, pas une seule personne désirant absolument et définitivement notre libération.


Pendant les premiers jours d’incarcération, l’absence de l’incarcéré provoque un trou dans le milieu où il évoluait. Mais au fur et à mesure que les jours passent, ce trou se comble. Chacun réorganise son esprit, sa stratégie de vie, ses principes, fait son deuil de cette ancienne présence, se console avec quelque chose ou quelqu’un d’autre. 
Au bout de trois mois, le trou est comblé, la page est tournée et le prisonnier est enterré vivant par ceux qui étaient les siens.
 
Je regrette que Cervantès, qui a connu ce fait, ne l’ait pas davantage exposé.
Je regrette qu’il n’en ait pas suffisamment parlé au nom de ceux de ses compagnons d’infortune qui ont été oubliés-remplacés par leurs ex-proches.
Qu’il ne l’ait pas suffisamment dit ou que l’opinion ne l’ait pas suffisamment écouté et répété.

C’est sans doute que le dire ne changera rien au fait.
C’est sans doute qu’il vaut mieux continuer de croire en l’amour et l’attachement éternel, en des liens indéfectibles, en la fidélité.
C’est sans doute que le seul moyen de résoudre ou plutôt d’atténuer ce fait est de se bercer de l’illusion qu’il n’existe pas.


Sur ce point, je remarque que parmi ceux qui tiennent le plus à la réapparition des incarcérés, se situent les pères et surtout les mères (C’est sa mère qui a très péniblement réuni la rançon nécessaire à la libération de Richard Coeur de Lion. C’est le père de Julien et Marguerite de Ravalet qui avait supplié Henri IV de les gracier, en vain). Dans les cas où les visites sont autorisées, ce sont ceux qui viennent voir leur proche incarcéré qui me semblent devoir être comptés parmi ceux qui tiennent vraiment à leur retour.
Et bien ça ne fait pas grand monde.


Le sujet du principe d’incarcération est très important mais en amont de lui il y a ce fait que je viens d’expliciter et qui est désarmant ou gravement contrariant de nos idéaux d’attachement.

Les enfants des incarcérés ? Leur attachement ?
A moins qu’il existe une opinion publique allant dans le sens du soutien ou de la solidarité avec leur père ou leur mère bloqué (e) en prison, leur attachement est ténu, très ténu.

Un rien de martellement public à la déconsidération voire à la haine contre le prisonnier et son enfant est disposé à le fusiller (Cf les enfants Cambodgiens endoctrinés par les Khmers rouges qui en sont venus à torturer leurs propres parents).

Je regrette d’avoir à exposer ce fait mais je crois qu’il doit être dit.
Il existe quelque chose dans l’opinion publique qui va à exiger des proches d’un prisonnier qu’ils l’abandonnent voire lui crachent dessus.
Par exemple, le public exige que DSK se retrouve absolument seul.

Nous est-il permis d’aimer encore un individu, de lui rester attaché ou fidèle nonobstant l’opinion publique ?
Non. Clairement non.
Et cela en dépit de la belle parole « Je vous déclare mariés pour le meilleur comme pour le pire »


Alors aimer indéfectiblement c’est forcément, automatiquement, aimer -déjà avant le drame de la séparation forcée- en étant fermement disposé à ce que ce soit absolument contre vents et marrées, contre tous, le cas échéant. A la manière de Pénélope.
C’est là un amour très rare qui suppose que la personne ainsi disposée se soit, depuis toujours, placée quelques pas en retrait de l’opinion publique.


On ne peut jouer les deux cartes en même temps.
C’est soit l’attachement principal à l’amour indéfectible, soit l’attachement principal à l’opinion publique.
Et il ne peut exister d’opinion publique nous poussant à faire le choix qui la dessert.


On n’en finira jamais d’enterrer des vivants.





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