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Senatus populusque (Courouve) Courouve 6 novembre 2005 20:43

MALEK BOUTIH LE « DÉSILLUSIONNISTE » Article paru dans l’édition [du Monde] du 13 juin 2002. Le successeur de Fodé Sylla à la tête de SOS-Racisme n’employait pas de langage angélique pour parler des « barbares » qui sèment violence et terreur dans les cités

CET homme va prendre des coups. Ceux qui parlent trop haut, trop clair, trop fort et à contre-courant en prennent toujours. Malek Boutih se veut dynamiteur de tabous, éradicateur d’idées reçues, hérétique du bien-penser. Avec lui sur le trône moins « caviarisé », mais toujours très exposé, de SOS-Racisme, finie la culture de l’excuse, à bas la compassion, à mort le charity-business de l’exclusion. « Les barbares des cités, il n’y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort, les vaincre, reprendre le contrôle des territoi- res qui leur ont été abandonnés par des élus en mal de tranquillité. Et vite ! » La République, sa très chère République française, ne va quand même pas « se laisser indéfiniment intimider par cinq mille gangsters » qui « terrorisent les quartiers, violent les filles en tournantes, cament leurs petits frères jusqu’à l’os, s’équipent en armes de guerre et tiennent chambres de torture dans les caves, non ! ».

Boutih est en rogne. On soupçonne que cela remonte à loin. A l’époque où le bel Harlem Désir professait amour, paillettes et tolérance pour la réussite du métissage à la française peut-être. Ou bien à plus récemment, quand son « grand pote » Fodé Sylla s’emberlificotait dans l’institutionnel et les bons sentiments. Une seule chose est sûre : le troisième patron de la petite main jaune ne fait pas, ne fait plus, dans la dentelle. L’antibarbare est entré en piste en février 1999. Avec lui, ça passe ou ça casse. Fini l’angélisme. « On a trop longtemps vécu dans l’illusion », trop cru qu’avec la baisse du chômage, un habile saupoudrage de fonds publics et une assistance bien ciblée on ramènerait le calme dans les cités. Et les galeux dans le droit chemin. Terminé, il y a le feu au lac. Le grand « désillusionniste » martèle son clou dans tous les médias. « Aujourd’hui, soit on reprend le contrôle des cités, soit on bascule dans la grande délinquance. » C’est net et sans bavure.

Attention, florilège décoiffant. Les sans-papiers ? « Une cause dépassée que certains soutiennent en recourant au terrorisme intellectuel. » Ses concitoyens, ses « frères en République », ont beau avoir donné 17 % à Le Pen, « les Français ne sont pas racistes ». Une preuve ? « Les mariages mixtes de seconde génération chez les immigrés allemands, c’est à peu près 5 %. Encore moins en Grande-Bretagne. Chez nous, en 1996, on en était déjà à 40 %. C’est quelque chose, non ? Incomparable. » Le mode d’intégration à la française n’a pas globalement réussi. Il a « surréussi » selon Malek Boutih. Et il pourrait encore « servir d’exemple à l’univers tout entier ». A condition que la République fasse son travail. Et donne d’abord « un grand coup de balai » parmi les gangs des cités.

La police, « il faut la remettre au boulot. Le plus grand nombre de bavures n’est plus son fait, c’est la racaille qui tue le plus dans les cités ». A ses yeux, « l’ennemi n’est pas le flic à 7 500 balles par mois, ce sont les petits Le Pen de banlieue, les petits dictateurs de quartier qui vendraient leur frère pour quelques billets ». Les islamistes plus ou moins masqués qui tentent aujourd’hui de se faire reconnaître par la République ? Athée « par choix », Boutih, qui veut parler pour « ceux qu’on n’entend jamais, ceux qui ne brûlent pas de voitures devant les caméras et qui veulent que ça change », leur fonce dessus : « Ces types sont encore plus dangereux que les caïds. Sous prétexte de faire du soutien scolaire, ils quadrillent pour imposer le voile et leurs normes. Faut pas me la faire à moi : le Coran, pour eux, ça sert à justifier des positions fascistes. Il faut les combattre, pas les adouber. »

Le président de SOS-Racisme a soutenu l’intervention américaine en Afghanistan. Et rencontré Chirac à New York, où, lui aussi, il était allé observer de près le choc du 11 septembre. « Parce que tout ne se vaut pas. » Et que, même s’il n’ignore pas « les responsabilités US » dans le grand désordre du monde, « Bush et Ben Laden, ce n’est quand même pas la même chose ». Les prises de position internationales de Malek Boutih ne plaisent pas à tout le monde. Son refus de participer aux récentes manifestations parisiennes en faveur des Palestiniens - il a préféré défiler pour la paix avec, notamment, ses potes de l’Union des étudiants juifs de France - lui ont valu quolibets et insultes. Dans les autres associations de lutte contre le racisme, au MRAP, à la Licra, au MIB, on susurre volontiers que le premier patron beur de SOS est « complètement prisonnier de ses parrains feujs ». Et même, selon certains, que le jour n’est pas loin où « Malek Boutih ne pourra plus mettre le pied dans les quartiers sans se faire caillasser ».

Dans son bureau du 10e arrondissement parisien, sous une grande ménora dorée - le chandelier hébraïque à sept branches, « un bel objet offert par un ami », explique-t-il, soulignant qu’il avait aussi, sur ses étagères, « une jolie photo de Palestiniens pendant l’Intifada » que quelqu’un lui a « piquée » -, Boutih sourit, relax. « Ouais, pour certains, la question juive reste une grosse obsession. Pas moi. En fait, cette question est peut-être celle qui m’a le plus ouvert les yeux sur le racisme. » Pas de clientélisme pour l’antibarbare. Le boss de SOS n’a peur de rien, il assume tous ses paradoxes, toutes ses provocs. Prenez le cannabis, le shit qui parfume toutes les cités et rapporte au dealer moyen « jusqu’à 30 000 euros par mois ». Eh bien, il faut en priver la racaille, dépénaliser la substance ! « A l’autorité publique de réglementer la vente, de prendre le marché en main. » Les internats, « il faut en ouvrir, y mettre ceux qui veulent s’en sortir, étudier en paix sans se faire traiter de bouffon chaque soir dans les halls d’immeuble ».

Les quartiers déglingués ? « Arrêtons de leur coller des rustines, démolissons-les une fois pour toutes. Et reconstruisons, dans un vaste plan Marshall des cités, des quartiers ethniquement mélangés. Black-blanc-beurs. Même s’il faut recourir au tri ethnique, même s’il y faut un peu de force, on n’y coupera pas... »

Ainsi parle Malek Boutih, 38 ans, deux yeux noirs incandescents dans une belle gueule tannée, un front haut, la taille basse. Un petit taureau à la Nougaro, 50 kilos de fébrilité ramassés dans un corps d’ado souffreteux et bringuebalant. « Dans dix-quinze ans », dit Julien Dray, mentor, sponsor et « père spirituel » patenté aussi bien du bonhomme que de la « marque SOS », ce garçon « pourrait bien être l’un des grands leaders politiques français issus de l’immigration ». Boutih ne joue pas les faux modestes. Il ne dément rien. « On verra bien. » Pour l’heure, seule compte la cause qu’il défend depuis maintenant presque vingt ans. Il se définit toujours en « militant de l’antiracisme et homme de gauche ». Mais, que Chirac ou le PS-PC gagne les législatives, si on lui propose un maroquin, il « étudiera ce que ça veut dire ». S’il peut « vraiment faire quelque chose, pourquoi pas ? ».

Quoi qu’il arrive, le « pauvre petit Arabe boiteux », comme il disait naguère, aura fait un sacré bout de chemin...

Années 1960. Zerrouk Boutih, Algérien, Kabyle, ancien du FLN, sue le burnous sur les chantiers français des « trente glorieuses ». Comme tant d’autres. Aïcha, sa femme, fait le ménage chez les plus riches. Aujourd’hui encore, dans leur HLM d’Argenteuil, « ils ne se rendent pas vraiment compte de ce qui m’est arrivé », dit Malek. Le couple est analphabète.

Deuxième de cinq rejetons, le fils célèbre naît en 1963, dans un baraquement de Levallois-Perret. Ni eau courante ni toilettes. Insalubrité à tous les étages. A neuf mois, le petit dernier, qui n’est déjà pas bien costaud, attrape la polio. Hôpitaux, chirurgie à répétitions, convalescences en solitaire, quand la famille rentre au bled pour les vacances d’été. Malek ne s’en plaint pas. « Cela m’a permis de voir autre chose, j’ai gagné en autonomie, je peux m’adapter à tout. » Il a bien fallu. Notre homme hérite d’une patte folle qu’il gardera à vie. Il se forge une volonté en acier trempé et une méthode de survie. « Je ne pouvais pas courir mais je faisais autant de conneries que les copains. Je me suis donc fabriqué deux leçons de vie : 1) toujours avoir un peu d’avance sur les autres ; 2) ne jamais m’affoler. La méthode me sert encore en politique. »

N’ANTICIPONS pas. A l’école, le petit beur handicapé n’est pas hyperbrillant, mais intelligent. Surtout, il a décidé de rejeter le cursus quasi obligatoire des mômes de son milieu. Ni CAP ni BEP pour lui, merci. « Après la primaire, on ne m’a pas attribué de bahut. Alors j’en ai cherché un tout seul. Le bus 174 menait direct à Neuilly. J’étais né à côté, le proviseur du lycée Saint-James, un ancien Français d’Algérie, m’a pris. Ça ne débordait pas vraiment de beurs ni de pauvres dans ce coin-là. » Et puis les pauvres, à petites doses, « c’est acceptable chez les riches, c’est même exotique ». L’idée du mélange obligatoire des cultures et des ethnies de France est sans doute née là.

En tout cas, le « p’tit rebeu » bosse dur. Il passe un bac B puis s’inscrit en fac, pour faire un peu de droit, « parce que je ne savais pas vraiment quoi faire d’autre en réalité ». Le conte de fées s’est provisoirement arrêté. Malek Boutih fait des petits boulots, est vaguement tenté par le « deal », le trafic de haschich, pour faire comme les potes, quoi. Pas son truc. Son « truc » à lui, c’est dans la lecture quotidienne de Libé qu’il le déniche. Il passe ses après-midi à la bibliothèque municipale, lit Franz Fanon, le Che et « tous les révolutionnaires ». Son « truc » à lui, ce sera la politique, le militantisme, la démocratie surtout.

En 1983, il a 19 ans, la grande marche des beurs le saisit à la gorge. Elle ne le lâchera plus. Il embraiera avec SOS, parce que « ça cadrait mieux avec son refus du communautarisme », dit un de ses copains. SOS sera sa vraie fac. « Tu sors de Levallois, tu te retrouves au coeur du monde, avec Mitterrand, BHL, tout ça. Ça décomplexe, c’est sûr... » Boutih ne renie rien des années paillettes de l’organisation ni de ses origines controversées. Dans son premier bouquin, un dialogue pénétré avec Elisabeth Lévy joliment intitulé La France aux Français ? Chiche (édition Mille et une nuits), il récuse l’image de « poupée mitterrandienne » accolée à SOS et affirme que la véritable histoire de l’association reste à écrire.

L’ultime chapitre pourrait-il être consacré à la mort du mouvement ? « Sur le terrain, jure-t-on dans les associations concurrentes, on ne voit déjà plus ses militants nulle part. » Azouz Begag, le sociologue romancier qui vient de signer un ouvrage sur les quartiers ( Les Dérouilleurs, éditions Mille et une nuits) et qui partage certaines des thèses de Boutih - « sauf que moi, je suis un homme libre », précise-t-il -, confirme « la perte de crédibilité » d’un mouvement « qui reste attaché au PS alors que les beurs, dans les cités, ne veulent plus rien avoir à faire avec ce parti qui leur a tout promis et rien tenu ». Malek Boutih prend son air de boxeur sonné mais ne réplique pas. « Ça va, il y a des adhésions, je ne suis pas tout seul... » Moins que jamais, en fait. Les militants encartés sont peut-être tombés de 20 000 à 11 000, officiellement. Mais le petit « désillusioniste » reste adulé des médias. Son message passe. Et, en plus, il vient de tomber amoureux. Alors...

PATRICE CLAUDE


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