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Joël de Rosnay (---.---.46.121) 29 janvier 2006 16:28

Ces deux articles écrits il y a une dizaine d’années, ne prennent sans doute pas assez en compte, j’en conviens, la nécessaire facilité des usages pour accéder à des contenus intelligents et la composante humaine et éducative, notamment pour la construction du sens dans un univers « pessimiste et fluctuant » comme le dit très bien Didier.

Voici quelques commentaires chechant à dépasser les thèmes traités dans les articles cités et ouvrant le débat sur la relation entre « temps court » de la télévison et « temps long » de l’éducation, ainsi que sur le caractère dramatique des informations télévisées.

La télévision est le principal concurrent de l’enseignement linéaire traditionnel. La vitesse de transmission des idées, des modes de vie, des comportements par la télévision fait apparaître une école figée dans ses rites. Le conflit entre le temps long de l’éducation et le temps court de l’actualité apparaît dans toute sa force. La culture de la médiasphère est éphémère dans le court terme, et persiste pourtant dans la mémoire des consciences. Chaque nouvel événement doit remplacer les précédents grâce à une charge émotionnelle plus forte. La monotonie de scènes revues des centaines de fois sur la même trame de fond (catastrophes, attentats, incendies, inondations, démissions, scandales) n’est valorisée que par la personnalisation émotionnelle des personnes mises en cause ou atteintes par le malheur.

L’ingrédient de base d’une bonne communication télévisée est l’émotion, pas la raison. La télévision est ainsi devenue progressivement la télémotion. L’approche des sujets est souvent superficielle, la forme est favorisée au détriment du fond. La pratique du zapping procure au téléspectateur l’illusion de la sélection consciente alors qu’il ne répond souvent qu’à des réflexes immédiats d’ennui passager. Les études effectuées sur de jeunes enfants font ressortir l’influence du zapping, du clip, de la pub, du « replay », sur la notion de temps long et de temps court, sur l’irréversibilité et la réversibilité du temps. L’oeil des plus jeunes « balaye » la page au cours des premières lectures plutôt qu’il ne suit la ligne (comme celui de la caméra vidéo). Avec le « replay » du magnétoscope ou la console de jeu vidéo, on peut en une fraction de seconde ressusciter les morts, reconstruire la maison écrasée, reconstituer la voiture accidentée. Cette manipulation du temps, qui transforme chaque joueur en démiurge, ne s’applique pas à la vraie vie qui, elle, n’est pas « zappable ». Cela explique la difficulté que connaissent parfois de nombreux jeunes, habitués à la réversibilité d’un monde intemporel contrôlable, à s’engager dans la vie réelle avec son cortège de responsabilités et ses contraintes d’irréversibilité.

La télévision, reflet du monde, est à la fois source et miroir des informations. Un étonnant catalyseur de comportement, d’habitudes, de pratiques, de modes de vie. Elle se révèle, en ce sens, puissant outil de transmission de cultures, à travers les éléments, les règles, lois et pratiques qui cimentent ou fragmentent une communauté. La télévision intervient dans un temps plus dense encore que celui de l’école, du livre, de la presse traditionnelle. Elle parvient presque au temps réel dans le suivi de certaines affaires ou actions concernant des millions de personnes. Un événement, une idée, une attitude, créent des oscillations chaotiques amplifiées ou abandonnées, capables de provoquer des phénomènes (divergents ou convergents) imprévisibles. La télévision est le véhicule dématérialisé des émotions qui amplifient et motivent les actions. L’émotion maximale, c’est la mort. Voir celle des autres évacue la peur de la sienne. Le journal du soir, s’il dispose d’images, s’ouvrira toujours sur la mort en direct. Nous sommes devenus « téléthanatophiles », friands de la morts à distance des autres. Cette propriété du cerveau apparaît comme une des conditions de la survie du monde animal. Un être vivant aura de meilleures chances de survie s’il se souvient des situations dangereuses auxquelles il a été confronté. Il semble que certaines formes d’émissions télévisées aient progressivement construit leur audience (et leur audimat) sur une telle propriété biologique. Une boucle de renforcement s’est amorcée entre rédactions et public, conduisant à une surenchère émotionnelle. La charge affective des images se trouve ainsi utilisée pour renforcer la rétention d’une succession de séquences dramatiques et semblables, qui risqueraient d’induire la monotonie et donc le désintérêt des téléspectateurs. Les bonnes nouvelles sont moins facilement mémorisées que les mauvaises. « Good news is no news » disait déjà Marshall MacLuhan.

Par la mémorisation des séquences dramatiques et leur effet de rémanence, la télévision véhicule l’image d’un monde en train de se défaire. Le caractère répétitif des images de catastrophes et de mort suscite une impression de désespoir. Il existe ainsi une face cachée du monde que la télévision ne voit pas. Si elle ne dispose pas d’images de visages en gros plans, d’émotion, d’urgence, il n’y a pas d’actualité. Un bon sujet télévisé est un drame humain mettant en scène des responsables et des témoins avec des images choc tournées à un endroit et un moment précis. Unité de lieu, de temps, d’action, comme dans le théâtre antique. Il est clair que dans ce contexte, les processus, les structures, les organisations, les réseaux, les projets, les explications, les raisonnements, sont invisibles. Ils font partie de la face désormais cachée du monde. L’oeil de la caméra de télévision a des taches aveugles. Le monde apparaît ainsi dans son drame permanent. Tout progrès semble impossible, toute amélioration discutable, tout effort de construction voué à l’échec, toute tentative de rapprochement vaine. Pourtant, ce qui se transmet par la télévision est aussi une culture de l’avenir. Une culture capable de motiver la volonté d’agir, de transformer, de faire bouger les choses. A nous de savoir en tirer le meilleur profit pour construire l’avenir.


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