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1945, Algérie : le parti communiste adoube De Gaulle en sa qualité de réanimateur de l’impérialisme militaire français

Devant l’inertie des autorités françaises en présence des revendications des nationalistes algériens qui avaient bien noté qu’en signant la Charte de l’Atlantique avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, le 24 septembre 1941, la France libre avait affirmé son adhésion au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, certains responsables algériens en étaient venus à penser qu’une manifestation le jour même de la proclamation de la victoire sur le nazisme (8 mai 1945) serait particulièrement significative.

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Elle le fut, mais pas de la manière attendue… Interdite, la manifestation allait donner lieu à un véritable massacre dans lequel furent impliquées à la fois les armées de terre, de mer et de l’air françaises. L’occasion paraissait en effet trop belle, du point de vue de Charles de Gaulle, pour s’interdire de donner une bonne leçon aux contestataires algériens, comme il l’avait fait, le 11 novembre 1943, à Beyrouth pour mater les nationalistes libanais. Mais il ne s’était alors agi que de treize tués et de trente-deux blessés…

La scène se reproduirait en 1945 au même endroit. Reprenons le témoignage de Jean Chauvel, qui était alors secrétaire général du Commissariat aux Affaires étrangères, à propos des décisions prises sur ordre de Charles de Gaulle
« Le 18 maile Haut-Commissaire, rentré au Levant, remettait aux négociateurs syriens et libanais des memoranda précisant nos positions. Deux jours après arrivait à Beyrouth un renfort militaire modeste – il s’agissait, je crois, de deux bataillons, envoyés là-bas contrairement aux avis formels de Londres [c’est-à-dire de Churchill]. Les résultats de cette initiative sont connus. Ce furent une manifestation sanglante à Beyrouth, la rupture des négociations que nous venions d’engager, des réactions désordonnées de nos troupes à Damas […]. » (Jean ChauvelCommentaire, tome II, Fayard 1972, page 104)

En ce qui concerne la violence des affrontements, deux éléments sont à relever… Le général Oliva-Roget a fait bombarder les bâtiments publics, et en particulier le parlement de Damas. Par ailleurs, les automitrailleuses françaises ont tiré sur la foule. Dans sa conférence de presse du 2 juin 1945, De Gaulle parle de centaines de victimes. Certains observateurs les estiment à plus de mille…

Revenons en Algérie le 8 mai 1945 et les jours suivants… Dans son Histoire du nationalisme algérienMahfoud Kaddache écrit :
« L’aviation fut appelée à participer aux opérations. Le ministre de l’Air, Tillon, était pourtant communiste ; douze chasseurs bombardiers A 24, douze bombardiers moyens Wellington, furent mis à la disposition des troupes par le général Weiss. La France envoya seize J. U. 52, soixante-et-un P 6 Dakota britanniques. Il y aurait eu, d’après le général Weiss, vingt actions répressives contre la population en quinze jours. Le ministre de l’Intérieur reconnut que l’aviation avait effectué des tirs à la mitrailleuse sur des groupes armés dans la région de Guelma. L’aviation bombarde surtout les mechtas [villages] des six communes suivantes : Héliopolis, Millessimo, Petit, Kellermann, Nador et Gounod. Le croiseur Duguay-Trouin pillonna la région de Kherrata ; le ministre admit le bombardement et l’incendie de quatre mechtas. » (Mahfoud Kaddache, op. cit., page 663)

Que Charles Tillon, ministre communiste de l’Air, ait pu ignorer que de telles initiatives étaient en voie de réalisation, cela peut se comprendre techniquement si l’on se réfère à Jean Chauvel qui a connu cela de très près lors de l’affaire de Syrie au printemps de 1945, et alors que le général Beynet y faisait fonction de délégué général. Comment celui-ci recevait-il les ordres du chef du gouvernement ? Réponse de Jean Chauvel  :
« Le Général avait, pour correspondre avec lui, un code spécial qui ne nous était point connu. J’ai dit qu’au demeurant, à cette époque, tous les services du Chiffre étaient à la Présidence du Conseil. Les messages du chef du Gouvernement ne passaient donc pas matériellement par le Département. Ils ne nous étaient généralement pas communiqués, même en substance. Ni Bidault [ministre des Affaires étrangères] ni moi ne savions quelles étaient les instructions dont nous constations parfois les surprenants effets. » (Jean Chauvel, op. cit., page 103)

Qu’il ait pu en aller de même pour Charles Tillon, cela paraît dès lors évident, mais d’où vient que celui-ci n’a pas démissionné en présence de l’ensemble des décisions meurtrières prises par Charles de Gaulle en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et bientôt (le 15 septembre 1945) en Indochine ?

C’est que, tout simplement, le parti communiste avait choisi de faire corps avec l’ancien chef de la France libre, et jusqu’en poussant l’abaissement au pire… En effet, voici ce que l’on aura pu lire dans L’Humanité (organe officiel du parti communiste français) à la date du 12 mai 1945 :
« Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute. » (Mahfoud Kaddache, op. cit., page 683)

Et puis le lendemain 13 mai :
« Qu’il y ait parmi les Musulmans des hitlériens, c’est d’autant plus évident que le chef pseudo-nationaliste Bourguiba était en Allemagne au moment de la capitulation hitlérienne et vient d’arriver dans ce pays d’Afrique du Nord. » (Idem, page 683)

Pour finir, le parti communiste confirme son verdict très officiel dans L’Humanité du 31 mai 1945 en recommandant (à De Gaulle ?) de…
« …punir comme ils le méritent les tueurs hitlériens ayant participé aux événements de mai 1945, et les chefs pseudo-nationalistes qui ont sciemment tenté de tromper les masses musulmanes, faisant ainsi le jeu des cent seigneurs dans leurs tentatives de rupture entre les populations algériennes et le peuple de France. » (Idem, page 683)

Ainsi, la Seconde Guerre mondiale n’aura-t-elle pas été véritablement, pour la France, à ranger dans le cadre de l’antifascisme : elle n’a été qu’une guerre impérialiste qui a renforcé le goût des Françaises et des Français pour les guerres coloniales immédiatement déclenchées par « l’homme providentiel » du moment : Charles de Gaulle. Rappelons que le tout aura engendré un peu plus de 2 millions de morts pour ne s’achever que le 30 avril 1975 avec l’une de ses conséquences un peu plus lointaines : la guerre du Vietnam.

NB. Cet article est le quatre-vingt-quatorzième d'une série...
« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? »
Pour revenir au document n° 1, cliquer ici


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19 réactions à cet article    


  • Luniterre 29 juin 20:28

    Bravo pour le courage de remettre à jour cet épisode historique malheureusement significatif de la nature de classe des dirigeants politiques de la « gauche » française, dès cette époque.

    Je l’évoque moi-même assez souvent, sur TML, ce qui me vaut, aussi souvent, pas mal de lettres d’insultes, bien évidemment dépourvues de toute argumentation autre, et pour cause !

    Luniterre

    PS : une autre période pour le moins « trouble » de certains dirigeants du PCF, au plus haut niveau, se trouve également abordée dans les mémoires de Mounette Dutilleul :

    https://tribunemlreypa.wordpress.com/2018/02/11/mounette-dutilleul-ou-la-memoire-effacee-comment-appeler-les-choses-par-leur-nom/

    Par contre, à cette période du début de guerre, c’est plutôt Tillon qui a eu la bonne attitude, ainsi que la très grande majorité des militants de base, semble-t-il.

    .

    ***************


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 29 juin 21:46

      @Luniterre
      Merci pour ces encouragements.
      De mon côté, ce qui m’intéresse le plus, c’est de pouvoir comprendre quelle était la ligne politique que suivait Jean Moulin sans essayer de la faire partager à son entourage immédiat au sein même de la Résistance intérieure.
      Evidemment, j’ai ma petite idée. Il me semble que Lucie Aubrac en a eu elle-même l’intuition...
      En face de quoi, il fallait cerner l’invraisemblable dérive du parti communiste dont il semble que la racine soit à situer entre 1936 et 1938...


    • Ouallonsnous ? 1er juillet 01:14

      @Michel J. Cuny

      De notre coté, ce qui nous intéresserait serait que vous déclariez clairement que vos articles combattent le gaullisme et la souveraineté de la France qu’il a su restaurer en faisant confiance aux communistes de l’époque qui ne sortaient du marigot actuel dans lequel vous barbotez !


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 1er juillet 08:46

      @Ouallonsnous ?
      Tiens, tiens... Maintenant que vous savez que les « communistes de l’époque » ont soutenu De Gaulle jusqu’à se permettre de qualifier les nationalistes algériens du 8 mai 1945 d’hitlériens, vous les aimez beaucoup...
      Quant à moi, celles et ceux qui me lisent ici depuis bientôt dix ans savent que je me réfère à Jean Moulin, quelqu’un que les fascistes de tout poil n’aiment guère... Et vous ?...


    • Ouallonsnous ? 1er juillet 23:42

      @Michel J. Cuny

      Moi, je me réfère aux faits de l’histoire documentés par les archives et non à mon égo !


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 2 juillet 08:19

      @Ouallonsnous ?
      Merci de reconnaître que Jean Moulin n’est pas vraiment au centre de vos préoccupations... Savez-vous vraiment qui il est ?... Et d’où vient le Conseil National de la Résistance ?... J’imagine que vous vous en fichez comme de l’an 40 (de Jean Moulin à Chartres)...
      Mais, de façon très générale : où donc trouvez-vous vos fameuses « archives » ?... Savez-vous seulement ce que c’est ?... Quels trésors y avez-vous donc dénichés ?
      Quant à la question de comprendre en quoi consiste véritablement l’ego... je me permets, en ma qualité de spécialiste de Sigmund Freud et de Jacques Lacan, de penser que j’en sais un peu plus que vous...
      Mes archives, et l’un des fruits de ce type de travail se trouvent ici...
      https://livrescunypetitdemange867999967.wordpress.com/2018/06/27/22-freud-et-lacan-a-quoi-bon-tome-1-1ere-edition-2018/
      Les vôtres... Où ?...


    • Ouallonsnous ? 2 juillet 23:56

      @Michel J. Cuny

      On vous sent très colère J.Cuny, seriez vous à bout d’arguments pérennes ?


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 3 juillet 09:22

      @Ouallonsnous ?
      Ce qui est sûr, c’est que votre réponse montre que vous n’avez pas encore trouvé le premier de ceux qui pourraient vous aider à montrer que vous n’êtes pas qu’un pauvre fanfaron...


    • Ouallonsnous ? 3 juillet 18:04

      @Michel J. Cuny

      Bien sûr que si, et c’est vous qui les fournissez dans votre « égotisme » aveugle !!!


    • Eric F Eric F 30 juin 10:09

      La perception à l’époque de la fin de la seconde guerre mondiale, était, comme il apparait dans certaines déclarations indiquées dans l’article, que le nationalisme arabe avait des connivences avec le nazisme -ce qui était le cas avéré de certains de ses dirigeants, non pas de la population-. S’ajoutait à cela, et notamment dans l’esprit du gaullisme, que l’« empire » faisait partie intégrante de la France dont les territoires ralliés avaient participé à la lutte pour la libération de la botte nazie. De ce fait, l’aspiration à l’indépendance immédiate des populations « indigènes » a été alors très mal perçue et incomprise du gouvernement provisoire, ce fut le cas également pour l’Indochine. L’idée semble avoir alors été davantage une marche vers une certaine « intégration » (suppression de statut d’infériorité lors de la conférence de Brazzaville début 44 par exemple). La quatrième république a continué sur ces bases, mais cela ne correspondait plus au stade de l’histoire, auquel de Gaulle s’est rallié au début des années 60.

      PS : on ne peut faire que des contresens sur l’histoire en la lisant à la lumière de ce qui est advenu par la suite, et de l’état d’esprit contemporain.


      • OMAR 30 juin 17:58

        Omar9

        .

        Bonjour @Michel J. Cuny

        .

        Dans ma jeunesse, j’étais ce qu’on appelait, de gauche.

        A cause de la guerre du Vietnam.

        De mes souvenirs de la guerre d’Indépendance de l’Algérie.

        De l’engagement de l’ex URSS avec les pays colonisés, pauvres ou tiers-mondistes.

        Puis ce furent les chocs, avec la découverte du pacte de non-agression germano-soviétique de 1939, le Printemps de Prague et, surtout le 8 mai 1945 à Sétif et dans tout l’Est algérien.
        .
        Alors, même si je salue l’engagement de ces communistes qui ont participé à la lutte armée anticolonialiste,en Algérie

        et pleure les disparitions d’un Maurice Audin ou d’un Fernand Iveton

        je salue votre valeureux et pertinent article qui a le mérite de situer et préciser la nature exacte des dirigeants communistes dans la perception et le traitement du nationalisme algérien.


        • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 30 juin 18:27

          @OMAR
          Merci à vous.
          J’ai moi-même été objecteur de conscience (je suis né en 1950) parce que mon enfance a été marquée par ces jeunes hommes de mon village vosgien (Claude Gérard, Claude Fleurentdidier, etc.) qui avaient dû participer à la guerre d’Algérie bien malgré eux.
          Je n’ai jamais été communiste. Et ce n’est que maintenant que je peux le comprendre, et tout spécialement grâce à la mise au point qui se trouve faite dans cet article.
          Mais je vois que je me trouve, depuis toujours, en synergie avec le Komintern... C’est une fréquentation quotidienne de Jean Moulin et de l’ensemble de la période qu’il a vécue, fréquentation longue maintenant d’un peu plus de trente ans, qui m’a permis de le comprendre...
          Car, lui-même, etc.
          Peut-être êtes-vous de nationalité algérienne. Dans ce cas-là, je veux vous quitter sur le nom de celui dont j’ai bien vu en quoi il était d’une proximité politique criante avec Jean Moulin : Abane Ramdane. Si les pays ont une âme  l’âme perdue par la France dès que Jean Moulin est tombé aux mains de Klaus Barbie -, il me semble que l’Algérie saura à qui s’adresser à l’intérieur même de l’histoire de sa guerre d’indépendance pour savoir où elle est.


        • OMAR 30 juin 19:43

          Omar9
          .
          @Michel J. Cuny

          .
          ABANE RAMDANE !!!!
          .
          Quel Homme, quel monument, quelle âme algérienne.
          .
          Quand, très tardivement(dans les années 70) j’appris que ce martyr fut assassiné par des compatriotes et non pas par la France colonialiste, ma rupture avec le FLN et les rats et vautours, opportunistes et criminels qui composent ce parti fut brutale, inexorable et irréversible :.
          C’était ignoble, abject et immoral que ses propres assassins se déclarent patriotes (moudjahidine) et le présentent en même temps comme martyr.
          Car si René Hardy a eu à répondre de certains faits et événements relatifs à l’arrestation du martyr Jean Moulin, ces bâtards n’ont, jusqu’à présents, jamais été inquiétés.

          Mais un jour éclatera la Vérité.
          Et si ce n’est pas sur terre, je crois au Jugement Dernier.


        • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 30 juin 20:25

          @OMAR
          Pour poursuivre dans la direction que nous venons d’ouvrir, vous et moi, je vous livre cet article rangé sous la signature de mon jeune et grand ami malien, Issa Diakaridia Koné, mais dont vous comprendrez aussitôt en quoi il m’engage moi aussi...
          https://unefrancearefaire.com/2017/06/05/juin-1962-la-revolution-algerienne-a-la-recherche-delle-meme/


        • mmbbb 1er juillet 12:32

          @OMAR Hardy il y a eu deux proces par contumace Sa responsabilité n a pas été établie par la justice Quant a Mollet , il ne voulait pas lacher l Algerie , « l Algerie francaise ’ n est pas un slogan de l OAS . Mitterrand a couvert les exécutions de plusieurs militants qui n etaient pas des terroristes puisque la pacification ou guerre n avait pas encore eu lieu . En 1981 , Mitterrand na pas ete inquiété . Ce sont les diamants de Giscard , l objectivite de la presse dite de gauche ? . Quant a moi » l Algerie francaise « les profs nous instruisaient que c etait un slogan de l OAS . La guerre d Algerie ne se resumait qu a ce sigle ou presque . Evidemment la responsabite du FLN n etait jamais evoqué , Il etait presente comme le parti libérateur . Lorsque les combattants francais evoquaient les exactions du FLN , la gauche les traitaient de fachos .Nous ne pouvions pas aborder librement cette problématique Quant a la colonisation il evident que ces memes profs nous evitaient la phrase de J FERRY  » « Les races supérieures ont un droit sur les races inférieures » . Idem la colonisation pariculièrement de l indochine n etait que l oeuvre de la droite Comme je l ai deja ecrit si cet homme avait ete de droite, il y aurait eu une levee de bouclier afin que les rues et les ecoles soent débaptisées . 
          On peut remercier Lyautey qui s est oppose a la départementalisation du Maroc, nous aurions eu deux algeries 


        • jef88 jef88 1er juillet 18:41

          @Michel J. Cuny

          Suite a vos articles, je fais un constat : Vous détestez De Gaulle !

          Pourtant ..... que serait devenue la France sans lui ?

          Une dépendance de Berlin ? de Washington ? De Moscou ?

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