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A désir d’avenir, économie désirable...

 

Comment s’assurer d’une bonne « piste sur laquelle danser » un adieu en douceur au monde thermo-fossile avant que ne sonne le glas ? Suffirait-il de réécrire le "récit d'une économie désirable" pour se donner une boussole par mauvais temps et mobiliser une énergie sociale inemployée ?

« L’urgence écologique » est un air désormais bien connu, repris en choeur et en entêtante campagne médiatique par tous les pourvoyeurs de « solutions » en mode « transition » incertaine. Mais la « digitalisation » à marche forcée du monde ne dessine guère les contours rassurants d’un récit vers une économie désirable – ni de perspectives véritablement mobilisatrices vers un avenir désirable. Car elle est bien loin de tenir la promesse d’une économie « plus légère dans son empreinte », permettant d’ « épargner les ressources tout en restaurant des univers de sens » ni de « recréer du lien concret dans un univers abstrait et impersonnel ». Comme elle est bien loin de réconcilier l'économie et la vie...

Ingénieur et sociologue, Pierre Veltz aborde « l’angle mort de la pensée écologiste » en rappellant que la question posée n’est pas celle de la façon de produire (le « comment produire ? », avec moins de ressources, en polluant moins, etc.). Mais celle de ce que l’on produit (« quoi produire ? »). Ainsi, quelles activités, secteurs et types d’emplois faut-il développer ?

En un essai aussi dense que bref, il préconise une réorientation des priorités productives (alimentation, santé, éducation, loisirs, sécurité, mobilité) vers une économie « humano-centrée ». Cette dernière n’a certes rien d’une solution miracle. Mais elle permettrait de « fixer une boussole et de trouver de nouveaux ressorts » pour libérer les potentialités des individus. Cette économie « à plus faible empreinte matérielle », organisée autour de services réciproques et localisés, requiert de nouveaux régimes de sobriété : « Il n’existe aucune autre solution que la sobriété, la transformation de nos modes de consommation, mais aussi de nos organisations et de la conception même de nos biens et des services, devenus inutilement sophistiqués ».

La sobriété n’est pas l’austérité, mais rien moins que l’atteinte d’un même niveau de satisfaction avec bien moins d’objets et de complexité inutiles voire nuisibles. Elle suppose de privilégier la satisfaction d’un besoin véritable à l’illusoire possession d’un bien. Cette réorientation (« plus de liens, moins de biens ») revèle des secteurs riches de « potentialités de développement bien supérieures à celles de l’accumulation des objets ».

On ne sait que trop à quel point la prolifération de ces derniers, avec leur obsolescence programmée, devient insoutenable. Pourquoi ne pas encourager et faciliter pour de vrai la revalorisation des métiers du lien interpersonnel, cette « source majeure de création de valeur  », au lieu d’entretenir leur atonie ?

 

Leviers de changement

L’industrie, omniprésente dans nos vies, pourrait constituer un levier de changement majeur. Car notre société, bien loin d’être « postindustrielle », s’avère en vérité « hyper-industrielle ».

Pierre Veltz rappelle que nous vivons sur une « planète augmentée » par un maillage de plus en plus serré d’artefacts : « L’impact sur les ressources minérales est en proportion de cette croissance, compte tenu de l’ampleur des prélèvements opérés sur le corps matériel de la planète en-dehors du charbon, du pétrole et du gaz par les industries extractives ».

Certes, la tendance actuelle des industriels est à l’offre de modèles économiques de type « serviciel » : ils ne vendent plus des objets, mais « des solutions, des fonctionnalités, des usages, voire des expériences attachées à ces objets »...

Ainsi, le constructeur automobile vend des « services de mobilité » et le fabricant de pneus des kilomètres parcourus. Pierre Veltz voit s’opérer ce double passage d’une « économie des objets à une économie des usages et des expériences  » et d’une «  économie de la propriété à une économie de l’accès ».

Mais les activités de services demeurent indissociables d’une trame matérielle pesante : « Le monde numérique est en réalité très « lourd » en énergie, en matériaux et métaux rares. Le numérique, ce sont des câbles sous-marins, posés en continu par des gigantesques bateaux. Ce sont des satellites-relais et, maintenant, des constellations de micro-satellites pour absorber la croissance explosive du streaming. Ce sont de gigantesques fermes de serveurs, pour abriter le cloud  ».

L’auteur de La Société hyper-industrielle (Seuil, 2017) rappelle « l’effet rebond » ou « effet Jevons » du nom de l’économiste William S. Jevons (1835-1882) qui l’identifia lors de l’essor du chemin de fer : « Quand on améliore l’efficacité-ressources d’un produit, le prix baisse et rend le produit plus désirable. Ainsi, l’augmentation de la consommation annule et dépasse le gain unitaire réalisé. La seule issue est de combiner la voie de l’efficacité avec celle de la sobriété, c’est-à-dire de la réduction ou plutôt de la transformation de la consommation  ».

Il souligne aussi « l’effet de profondeur technologique » induit par « l’énorme augmentation de complexité des objets qui nous entourent  ». Chaque gadget qui nous requiert à son service incorpore un nombre conséquent d’étapes productives et de composants dévoreur de ressources, d'attention et de temps de vie : « Cette profondeur technologique invisible est l’une des sources principales de la croissance de l’impact énergétique et matériel ».

Ainsi, une automobile d’aujourd’hui comporte pas moins de 30 000 pièces - et une « énergie grise incoporée très supérieure à sa valeur d’usage  ». Tout ça pour rendre à grand peine, au prix de bien de complications en plus, le même « service de mobilité » qu’une voiture sortie d’usine il y a un demi-siècle dont la rusticité de bon aloi allume des phares de nostalgie... Un smarphone sur roues sera-t-il jamais une automobile ?

Et que dire de la part de « l’énergie consommée par et pour un smartphone avant toute utilisation » ?

Pour l’ingénieur, l’univers numérique illustre par l’absurde les liens entre efficacité, effet rebond et profondeur technologique : « en dépit d’une croissance inégalée d’efficacité, la consommation totale d’énergie – calculée sur le périmètre comprenant les terminaux et capteurs, les réseaux et les centres de calcul et de stockage – a crû fortement  ».

Ce « modèle économique » repose largement sur « les augmentations de volume de trafic, qui permettent aux plateformes de capter le plus possible de données des usagers et d’accroître leur valeur capitalistique »...

Ainsi, ni les injonctions aussi insistantes que convenues sur la « décarbonation » de nos économies ni le développement d’ordinateurs quantiques ne constituent un « projet de société » susceptible de nous faire passer de « l’économie des objets à l’économie des usages et des expériences ».

Dans le contexte actuel, une « économie humano-centrée » ferait une « proie de choix » pour les acteurs du numérique selon une « logique d’individualisation marchande exacerbée  »...

L’espèce présumée humaine saura-t-elle au préalable instaurer une «  forme de techno-discernement » pour ne pas limiter son choix entre « radicalisme technophobe et acceptation béate de l’innovation » ? Le virage décidé vers une telle économie serait bel et bien « l’occasion de réhabiliter et de développer l’économie du lien, de l’échange et de la solidarité vécue  » car elle met en jeu des « relations humaines directes, créant les occasions de plus en plus rares dans nos sociétés en archipel, de contacts entre mondes sociaux différents ».

Au cours des deux décennies écoulées s’est enclenché un mouvement de réhabilitation de l’artisanat, des métiers d’art et du travail manuel, à en juger le succès des émissions culinaires ou du livre de Matthew Crawford, Eloge du carburateur (La Découverte). Serait-ce là le retour du « faire », annonciateur de l’émergence de communautés d’action concrètes partageant ce « plaisir de faire ensemble autrement qu’à travers la connectivité numérique » ?

 

Une « piste sur laquelle danser » ?

Pierre Veltz ne souscrit pas aux mirages de la « green tech » peinant à verdir un turbocapitalisme qui met le feu à la planète. Mais il voit s’ouvrir, dans une « nouvelle phase de la globalisation », deux grands chantiers pour conjurer saccages environnementaux et sociaux : celui de « formes étatiques renouvelées, qui permettent de piloter un changement de paradigme que les marchés de la finance ou le darwinisme de la technologie sont incapables de conduire  » ainsi que celui de « nouveaux partages du pouvoir, dans l’espace public et dans les entreprises, permettant à la créativité des acteurs de s’exprimer pleinement ».

Ainsi, les échanges « se régionalisent autour de trois grands pôles » : la Factory Asie, la Factory Europe et la Factory nord-américaine. Les entreprises « devront combiner leurs objectifs globaux avec des adaptations nationales et locales plus variées et flexibles  ». Un Etat pilote plutôt que « stratège », c’est-à-dire puissant et planificateur, doit « laisser la place à la créativité des communautés locales et professionnelles » tout en assurant l’essentiel de la solidarité. Cet Etat, « puissance collective et démocratique », doit « prendre le contrôle » dans ce délicat pilotage vers une économie de l’individu en synergie avec les grandes métropoles internationalisées (respirables et habitables...) assurant « l’ouverture au monde ».

L’affirmation de la valeur locale traduirait « une révolte contre l’abstraction des grandes organisations » sans succomber à la tentation de replis identitaires et permettrait de partager le soutenable, de tisser des liens neufs de solidarité agissante, de recourir à des pratiques d'auto-organisation à partir de ces réservoirs de savoirs pratiques et de gisements cognitifs peu sollicités jusqu'alors....

« Le meilleur est la moindre des choses » à pouvoir éclore encore sur l’humus de nos valeurs et de nos legs en perdition dans la décivilisation en cours. Sa floraison ne peut advenir qu’avec « de moins en moins » de gabegie et de dilapidation de notre peu d’avenir en peau de chagrin et de "confinement"... Ce qui le rend d’autant plus désirable.

 

Pierre Veltz, L’économie désirable – Sortir du monde thermo-fossile, Seuil, 112 p., 11,80 €


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3 réactions à cet article    


  • Old Dan Old Dan 9 février 07:58

    De l’économie des objets à l’économie des... interdépendances*.

    .

    [* collaboration, services, entraide,... ]


    • lephénix lephénix 9 février 10:16

      @Old Dan
      effectivement et aussi synergies, symbiose, reliance
      le tout est de réussir le passage d’une société de compétition et de concurrence, donc conflictuelle, à une société de coopération et de confiance, vraiment apaisée...
      « vaste programme »...


    • Old Dan Old Dan 10 février 05:38

      @lephénix : Vaste programme sans aucun doute !
      Mais ne désespérons pas des prochaines générations.
      .
      [Suis à 200km de Sydney. Lors des bigfires (décembre 2019) on doit notre survie à la coopération et l’initiative de gosses en réseau internet, réseau qui persiste, qui s’est agrandi, diversifié... et créé un autre état d’esprit proche de l’apaisement que vous évoquez... ]

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