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Accueil du site > Tribune Libre > Abdelkrim, le grand oublié de l’histoire

Abdelkrim, le grand oublié de l’histoire

 

A l'occasion du centenaire de la bataille d'Anoual, il est peut-être utile de rappeler, très brièvement, qui était cet homme qui, dans une héroïque guerre de libération, a tenu tête à deux puissances coloniales, l'Espagne et la France. Après la victoire d'Anoual, Abdelkrim est devenu le symbole de la lutte anticoloniale donnant ainsi l'espoir à tous les peuples qui luttaient pour leur indépendance. Il était le précurseur des guerres de libération qui vont mettre plus tard un terme au colonialisme européen.

 

Abdelkrim, cet homme qui a tant aimé les montagnes et les vallées du Rif et de tout le Maroc, lui qui s'est dressé courageusement contre le joug colonial, n'a toujours pas sa tombe dans son propre pays plus d'un demi siècle après sa mort. Aujourd'hui encore et malgré une farouche volonté du pouvoir politique pour occulter le passé, son souvenir reste gravé dans la mémoire populaire et enfoui dans le cœur du peuple marocain. Ce n'est pas un hasard si le seul portrait brandi systématiquement par les manifestants durant les événements qui ont secoué le Rif en 2016 était celui d'Abdelkrim. Cet homme, dont la simplicité et la modestie impressionnaient toutes celles et ceux qui l'ont connu, a pu tenir tête dans une véritable guerre de libération à l'Espagne et à la France.

 

Abdelkrim avec quelques milliers de combattants divisés en groupes très mobiles et une maîtrise parfaite du terrain, a infligé une humiliante défaite au général espagnol Silvestre pourtant à la tête d'une armée autrement plus puissante. C'était en juillet 1921 à Anoual dans le Rif marocain. La résistance l'a emporté sur l'envahisseur. De ce point de vue, on peut dire qu'Abdelkrim était le précurseur de la guérilla moderne. Plus tard, Hô Chi Minh puis Mao le citeront en exemple.

Abdelkrim devient avec cette victoire le symbole de la lutte anticoloniale et donne en même temps l'espoir aux peuples qui luttent pour leur libération.

 

La défaite espagnole a permis au général Miguel Primo de Rivera de s'emparer du pouvoir par un coup d'État. C'était le 13 septembre 1923. Il faut préciser également que c'est durant la guerre du Rif que s'est illustré par sa cruauté un certain F. Franco ce qui lui a valu d'être promu général !

 

Mais Abdelkrim veut libérer tout le Maroc. Il concentre ses troupes sur la ville de Fès occupée par la France comme l'essentiel du territoire marocain. Le maréchal Lyautey, jugé hésitant face aux avancées du guérillero du Rif par le gouvernement de Paul Painlevé, est remplacé par un autre maréchal, Philippe Pétain. C'était en juillet 1925.

Abdelkrim était là encore l'un des premiers à avoir combattu le fascisme européen que représentaient Miguel Primo de Rivera, Francisco Franco et Philippe Pétain sur le sol de ce Rif où il aurait tant aimé se reposer définitivement.

 

A cette époque Abdelkrim était seul à combattre ces hommes qui seront responsables plus tard de la guerre civile(Espagne) et de la collaboration avec les nazis( France) dans leur propre pays.

 

La république du Rif était une autre création de cet homme tant méprisé par les colonialistes, impérialistes et autres fascistes. Après la victoire d'Anoual, Abdelkrim proclama la république dans un pays où les rois se succédaient les uns après les autres et ce depuis des siècles. Abdelkrim fut le premier président du Maroc moderne !

 

Le triomphe d'Abdelkrim fut aussi éphémère que sa république. Malgré un vaste mouvement de solidarité de la classe ouvrière européenne notamment française, Abdelkrim était seul avec ses combattants ; seul avec ses idées qui n'étaient pas vraiment dans l'air du temps : se battre contre le colonialisme, l'impérialisme et la domination. Il rêvait d'un Maroc, d'une Algérie, d'une Tunisie et de tout le Monde arabe totalement libérés et modernisés. Il faisait "exploser" dans cette région du monde des projets et des idées, pour l'époque, révolutionnaires.

Contre ce rêve, ces projets et ces idées, il avait face à lui deux États dont la France, une véritable puissance coloniale, trois généraux fascistes et non des moindres, le Makhzen et même les nationalistes bourgeois marocains.

Ses compagnons, des hommes rudes et austères habitués à la vie dure de cette région du Maroc coincée entre la méditerranée et des montagnes sauvages, étaient traités par Paul Painlevé de barbares et de bien d'autres adjectifs encore. « Ces barbares », avec des rêves dans la tête et les armes dans la main menaçaient donc « la civilisation européenne ». Il faut les écraser.

Le maréchal Pétain et le dictateur Miguel Primo de Rivera ont scellé un accord en vertu duquel les deux armées, française et espagnole, devaient s'unir contre le rebelle rifain.

Abdelkrim, malgré le courage de ses combattants, ne pouvait affronter seul deux Etats en même temps. Il décida donc de se rendre à la France. C'était en mai 1926.

 

L'envahisseur l'a emporté sur la résistance ! La force brutale des armes a écrasé les idées de libération, de modernité et de prospérité que portaient Abdelkrim et ses compagnons.

Abdelkrim fut déporté à La Réunion. C'était un départ sans retour !

 

Cet exil définitif, n'a pas empêché les deux armées coalisées de se venger des populations civiles. Des armes chimiques, interdites par les conventions internationales, ont été utilisées notamment le gaz moutarde(l'ypérite). Les douars, les villages,et les souks du Rif ont été aspergés de ce gaz toxique. Des dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sont morts dans des conditions atroces. Pourtant, la protection des civils était l'une des conditions de la reddition d'Abdelkrim. Sa demande n'a pas été respectée. Mais comment aurait-elle pu l'être ? Les vainqueurs imposent toujours leur volonté aux vaincus. Cela rappelle étrangement, mais dans des condition très différentes, le comportement de l'armée israélienne et des phalangistes libanaises lorsqu'elles se sont vengées sur les réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila après le départ d'Arafat de Beyrouth vers Tunis. C'était en septembre 1982.

On peut légitimement s'interroger sur ce culte, poussé parfois jusqu'au fétichisme, qu'a le colonisateur ou l'occupant pour la mort et la souffrance des populations civiles.

 

Abdelkrim et sa famille passeront de longues et pénibles années d'isolement et de réclusion sur l'île de La Réunion. C'est au cours de son transfert vers la France et durant l'escale de Port-Saïd qu'Abdelkrim a « réussi à s'évader » avec l'aide de quelques nationalistes marocains, algériens et tunisiens. C'était en mai 1947.

Il s'est installé au Caire où il a repris son combat anticolonial et fondé le"Comité de libération du Maghreb arabe".

 

Fidèle à ses principes de résistant et à la mémoire de ses combattants tombés les armes à la main, Abdelkrim refusait de remettre ses pieds sur le sol marocain tant que le dernier soldat étranger n'aurait pas quitté le Maghreb.

 

« Je suis venu trop tôt » disait-il juste avant sa mort. Trop tôt pour que les idéaux, pour lesquels il a sacrifié sa vie et sa liberté, triomphent. Cétait un précurseur, un avant-gardiste et un internationaliste qui exigeait, pour son époque, presque l'impossible.

Le 6 février 1963, Abdelkrim, le grand Abdekrim s'est éteint au Caire loin de son si cher Ajdir natal. Nasser lui rend un hommage national en organisant des funérailles digne d'un chef d'Etat.

 

Le visiteur étranger sera frappé par l'état de pauvreté dans lequel vivent aujourd'hui les habitants du Rif. Le combat de leurs ancêtres était aussi contre cette misère et pour un Maroc prospère, mais ils étaient écrasés par des ennemis beaucoup plus puissants. En partie, la France et l'Espagne coloniales sont responsables de cette situation. Mais le même visiteur remarquera également que dans beaucoup de foyers notamment les plus modestes, le portrait d'Abdelkrim est toujours accroché au mur comme pour se rappeler que son combat est toujours actuel.

 

Mohamed Belaali

Blog de M Belaali


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16 réactions à cet article    


  • JPCiron JPCiron 16 juillet 09:33

    Oui, il est important de ’’lever la tête du guidon’’ quotidien et de regarder le monde de plus haut.

    Merci pour cet Article !

    Le Blog aussi est intéressant par la diversité et l’intérêt des sujets :

    https://www.belaali.com/


    • JPCiron JPCiron 16 juillet 11:06

      Le peuple Amazigh, ce sont les Berbères (Imazighen) : un peuple autochtone de l’Afrique du Nord. On les y trouve partout : des Canaries à l’Égypte ; de la Méditerranée au fleuve Niger ; outre une grande diaspora. https://fr.wikipedia.org/wiki/Berb%C3%A8res


      Le génome ’’Arabe’’ ne pèse que pour 4 à 10 % pour les ’’Nord-Africains’’ : c’est le génome ’’Berbère’’ qui y prédomine largement : 88% en Tunisie, 68% en Égypte.


      Du temps de l’Antiquité Égyptienne, les Berbères y étaient appelés ’’Lybiens’’. Sur une fresque égyptienne, vers 1200 avant JC, les Berbères sont représentés : quatre Lybiens (= Berbères), un Nubien, un ’Asiatique’ (= Syrie-Palestine), et un Egyptien :

      https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/4d/Races2.jpg

      On remarque que, dans ces temps anciens, les Lybiens pratiquaient déjà les tatouages.


      Les Berbères sont un peuple très ancien, déjà raffiné & civilisé quand nos admirables aïeux vivaient encore de petits élevages itinérants dans les steppes arides d’Arabie ou d’ailleurs.


      La République du RIF de l’Article s’inscrit dans cette antique perspective.


      A cette époque antique, la Bible assure que le peuple Hébreu était fort connu des Égyptiens, y compris dans les très hautes sphères. Cependant, les historiens de l’époque, égyptiens ou autres, ne mentionnent aucunement les Hébreux. Les hiéroglyphes non plus.



      .


      • MagicBuster 16 juillet 11:25

        L’histoire du Maroc semble trop compliquée pour les marocains ^^


        • Decouz 16 juillet 12:48

          Je viens de découvrir que les Basques ont un cri semblable aux « youyous » qui eux-mêmes ont une origine antique :

          Cri basque (1 mn 50) :

          https://www.youtube.com/watch?v=pRq-CxtJFLY&t=63s

          « Les youyous étaient pratiqués en Libye antique, mais aussi en Grèce antique dans les temples de la déesse Athéna comme l’affirme Hérodote qui y mentionne des « cris perçants qu’on entend dans les temples de cette déesse » et qui tireraient leur origine des femmes libyennes » (wikipedia)

          Youyou :

          https://www.youtube.com/watch?v=eNhWEPsJSw8



          • JP94 16 juillet 16:06

            intéressant, mais on aimerait en savoir plus : l’article promeut la figure héroïque anticolonialiste, mais je trouve dommage qu’il ne cite pas de faits plus concrets et aussi des analyses d’Abdelkrim, notamment sur le fascisme... il n’y a pas d’ouvrages de référence, des sources ?


            • Mohamed Belaali 16 juillet 16:45

              @JP94
              I l ne s’agit que d’un modeste article en hommage à Abdelkrim et non d’une étude style universitaire.


            • xana 16 juillet 16:51

              Intéressant.

              La plupart des Français ne connaissent même pas les noms des héros anticolonialistes. C’est vrai que de leur vivant ces gens ont été vilipendés par la presse française...


              • Effondré remonté Effondré remonté 16 juillet 19:05

                @xana
                Déjà qu’on ne connaît pas les noms des héros colonialistes !
                Les admirables Montcalm, Dupleix, Damrémont, Bugeaud, Gallieni, Savorgnan de Brazza, Lyautey et tant d’autres que j’oublie !!


              • Drougeok Drougeok 16 juillet 18:41

                Au CM2 à Rabat en 1957, on nous avait appris Abdelkrim. J’en ai gardé le souvenir d’un grand chef de guerre, dont la dernière syllabe du nom était effrayant.

                Mais c’était en effet un grand Monsieur.


                • QAmonBra QAmonBra 16 juillet 20:12

                  Merci @ l’auteur pour le partage.

                  [. . .] « n’a toujours pas sa tombe dans son propre pays plus d’un demi siècle après sa mort. » [. . .]

                  Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi, dit Abdelkrim, est l’émir Abdelkader ou le Omar Al Mokhtar du Maroc, un monument dans le combat anticolonial, méritant un mausolée monumental sur la terre de ces ancêtres mais. . .

                  Si j’ai encore bonne mémoire, il me semble que les troupes du roitelet de l’époque, faisait également partie de la coalition coloniale ayant combattu leurs frères rifains, cette dernière ayant utilisé le gaz moutarde contre les populations du Rif, comme plus tard leurs descendants, les chiens ne faisant pas des chats, le napalm en Algérie.

                  Si je ne m’abuse encore, la monarchie marocaine a transformé le Maroc en nation colonisatrice, avec l’annexion manu militari du Sahara occidental et, par ailleurs, a reconnu officiellement l’apartheid colonial en Palestine, comment voulez vous donc que les restes de ce combattant anticolonialiste hors pair, soit rapatriés et honorés comme il se doit par, les chiens ne faisant toujours pas des chats, la progéniture des « béni oui oui » l’ayant combattu, quand la simple évocation du rôle exemplaire de ce fils du Rif les met mal à l’aise ? . . .


                  • JPCiron JPCiron 16 juillet 20:53


                    @QAmonBra,

                    Bonjour,
                    Il faudra un jour le faire, ce mausolée, quand les gens verront plus clair.
                    Car le symbole derrière l’homme éclabousse loin de l’autre côté du lac !
                    .


                  • QAmonBra QAmonBra 16 juillet 21:36

                    @JPCiron

                    Oui il faudra le construire ce mausolée, pour l’honneur du Peuple marocain, en tous cas il déjà splendidement bâti dans les cœurs de tous ceux épris de justice et de liberté autour du lac et au delà. . .


                  • Sinbuck Sinbuck 16 juillet 23:01

                    Si l’on pouvait compter la grandeur des Berbères ! Il en faut des pages comme pour tous peuples issus des montagnes. N’oublions pas qu’ils se sont opposés et ils ont résisté longtemps aux invasions arabes (omeyyades et abbassides). Mais la grandeur de l’Espagne maure révèle la splendeur de leur acceptation. Bien plus longtemps que d’autres peuples plus éloignés géographiquement. La résistance et le maquis, merci à l’auteur pour cette piqûre de rappel. Mu’allim.


                    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 16 juillet 23:11

                      @Sinbuck
                      La grandeur de l’Espagne maure ... Lol .


                    • cyrus cyrus 16 juillet 23:24

                      @Aita Pea Pea

                      Attention tu va facher pemile , faut pas accuser les migrant a tord smiley
                      c’ est quand meme pas de leur faute si dieux leur a dit que toute la planete etait leur califat smiley


                    • Aimable 16 juillet 23:15

                      j’ai cru un moment que sur la photo c’était Djamel Debbouze , mais c’est peut être une photo truquée .

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