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Accueil du site > Tribune Libre > Aide sociale à l’enfance : sortir de la tyrannie de l’émotion (...)

Aide sociale à l’enfance : sortir de la tyrannie de l’émotion et prendre le pouls du terrain

 

L’information est systématiquement dominée par l’émotion, le sensationnel, le scoop, avec des mises en cause au nom de combattre l’injustice, souvent sincères, qui débouchent sur cette autre injustice de jeter le bébé avec l’eau du bain. Cette tyrannie de l’émotion conduit aux pires simplifications et produit mille malentendus. Ne serait-il pas tant de revenir à plus de raison en prenant le pouls de notre société, en termes de vécu et de complexité ? Il faudrait bien un livre pour répondre à cela. On tentera ici quelques analyses et réflexions, sur ce sujet à haute charge émotionnelle, « l’ASE », victime idéale de l’hystérisation médiatique. 

 

Exemple : La diffusion sur France 3, le 16 janvier dernier, de l’émission Pièces à conviction (1) consacrée au thème de l’Aide sociale à l’enfance : « Enfants placés, les sacrifiés de la République », qui a déclenché une vague de mises en cause de cette institution. La Protection de l’enfance, sujet ô combien sensible et largement ignoré du grand public, par déficit d’information. On dit encore régulièrement « la DDASS » (Direction départementale des Affaires sanitaires et sociales) dans des séries télé ou des téléfilms français. Appellation à connotation très négative, puisque signifiant dans la mémoire collective, placement abusif d’enfants. C’est pourtant devenu « l’Aide sociale à l’enfance » depuis bien longtemps, respectueuse des droits de ses usagers, protégés par la loi (Loi du 2 janvier 2002). Un Observatoire national de la Protection de l’enfance pour en garantir le cadre, et même un Conseil national de la Protection de l’enfance (Loi du 14 mars 2016) pour la coordonner. Une action essentielle pour notre société, qui n’a rien d’un domaine tout-puissant. Une grande politique sociale, qui a une histoire, un solide cadre de droit et des travailleurs sociaux aux différents métiers, ainsi que des pratiques et des savoir-faire, dans un domaine difficile pour lequel il faut avoir la vocation, de la hauteur et une certaine sensibilité, avec des garde-fous. Depuis cette émission, onze députés de La République en marche ont déposé une proposition de résolution tendant à la création d'une commission d'enquête qui aurait "pour objectif de mettre en lumière les bons et mauvais fonctionnements de l'Aide sociale à l'enfance". Le député des Hauts-de-Seine Adrien Taquet a été nommé secrétaire d’Etat à la Protection de l’enfance. Une décision qui parait annoncer une vraie préoccupation gouvernementale sur ce sujet, à condition de ne pas suivre les injonctions émotionnelles des médias obsédés par les trains qui n’arrivent pas à l’heure, à mille lieux de la réalité du terrain.

L’Uniopss dénonce une image tronquée de la Protection de l’enfance, pourquoi ?

L’Uniopss, (L’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux) association respectée du secteur, a publié un communiqué en réaction à l’émission : « À la suite de la diffusion du reportage de France 3 intitulé « Les sacrifiés de la République », l’Uniopss et les associations de solidarité réunies en son sein ont pris la parole à travers un communiqué de presse. Tout en condamnant fermement les graves dysfonctionnements pointés dans ce reportage, elles soulignent qu’ils présentent une image tronquée de la protection de l’enfance et de l’engagement des acteurs au service des enfants.  » (2) Pourquoi une telle réaction ?

Retour sur cette soirée qui a défrayé la chronique. La journaliste qui anime l’émission introduit la grille de lecture proposée en ces termes : « Bonsoir, leur vie a mal commencé à cause de parents violents ou absents, et à leur arrivée en foyer ou en famille d’accueil, pour certains c’est encore pire ». Elle invite à s’intéresser à « ceux dont on n’entend pas le calvaire, la détresse, les enfants placés sont pourtant des dizaines de milliers en France. Maltraitance, violence, agression sexuelle, les pouvoirs publics sont-ils coupables de non-assistance à enfants en danger. Le système est-il en train de dérailler ? ». Une question posée de telle façon qu’elle donne avant tout exposé la réponse, très négative. S’il existe des témoignages, des ouvrages sur le sujet qui interpellent (3), il n’y a à ce jour aucun audit qui permette une telle sentence générale. Le reportage qui suit enfonce le couteau dans la plaie. Il va enchaîner quelques contre-exemples triés sur le volet, comme il en existe malheureusement dans tous les domaines, parmi les milliers d’institutions existantes. Et puis, des témoignages à sens unique, des bouts de phrases collés, des informations rendues invérifiables par le fait d’être livrées par des voix aux visages floutés, ou systématiquement à charge de la part de jeunes en très grande difficulté, dont on peut comprendre le désarroi, mais pas la méthode utilisée, sans contrepoids. Et là évidemment comme il s’agit d’enfants, l’effet est assuré. Les professionnels ou les élus en charge sont bien en mal de pouvoir réagir sur les situations présentées, en raison du secret professionnel auquel ils sont formellement tenus, offrant toutes les facilités au risque d’un procès sans défense.

Echantillon de ce reportage à charge :

Le reportage commence tout doux, en présentant un Foyer à Pornic (44), sous un jour neutre. Puis, on change de ton : « Chaque année, près de 300.000 enfants sont l’objets d’une mesure de protection, mis à l’abri dans des foyers ou des familles d’accueil, écartés de parents défaillants ou violents, certains vont passer toute leur jeunesse à l’ombre de l’Aide sociale à l’enfance ». Être « à l’ombre », un terme qui signifie dans le langage commun, la prison… Le commentaire se veut clairement orienté. « Trois lettres, l’ASE » poursuit-il, « qui au printemps dernier, vont me faire croiser la route d’un jeune homme, l’auteur de ce livre, au titre évocateur, « Dans l’enfer des foyers » (4) » On ne retiendra que cette unique référence, qui si elle a son importance n’est pas la seule. Il existe d’autres témoignages qui auraient pu nuancer le propos. « Protection de l’enfance : « C’est grâce au foyer que ma vie va bien », c’était le titre d’un article du journal Le Monde (Publié le 28 février 2017) qui rendait compte de cette réalité avec contraste et nuances, donnant la parole à des jeunes pour lesquels, être accueilli à l’ASE, ce n’était pas pire que chez eux, mais une chance. « 300.000 » mineurs seraient l’objet d’une « mesure de protection » selon le journaliste. Une présentation plus qu’approximative par omission, car la moitié de ces mesures sont des mesures non de protection (placement) mais de prévention (en milieu ouvert, c’est-à-dire à domicile), et pour beaucoup à la demande des parents. Au centre du reportage, on mettra un jeune en immersion dans un foyer se faisant passer pour un éducateur, où on assistera à des dysfonctionnements, en raison particulièrement d’un public d’enfants en difficulté psychologique voire psychiatrique, et d’éducateurs pour les encadrer peu formés ou pas, débordés. Autrement dit, accompagnant dans un cadre inadapté des enfants qui devraient être accueillis dans une structure de soin dépendant du secteur pédopsychiatrique, qui du fait qu’elle n’existe pas, laisse l’ASE seule pour gérer, comme la dernière digue. Ensuite viendra le cas d’un détournement de fonds dont se serait rendu responsable un directeur de structure, fermée depuis. Le journaliste conclut cet exemple ainsi :« Difficile aujourd’hui de connaitre le montant des fraudes, mais encore plus difficile de connaitre le coût global pour la société des dégâts causés par les dysfonctionnements de l’Aide sociale à l’enfance » (…) « Que deviennent ces jeunes une fois sortis du giron de l’ASE ? » poursuit-il, « Combien d’enfants placés occupent aujourd’hui nos hôpitaux psychiatriques, nos prisons, nos trottoirs ? »… On ne peut pas plus noircir le tableau. On ira à la suite interroger des jeunes, présentés comme anciens de l’ASE et vivant dans la rue. Selon l'Insee, près d'un SDF sur 4 est passé par l’institution, ce qui ne signifie nullement qu’ils aient été suivis jusqu’à leur 18 ans. S’il existe des situations de détresse auxquelles il faut absolument s’intéresser, ce ne peut être sans savoir quand ils ont bénéficié d’une mesure éducative, laquelle, à quel âge, combien de temps, et pourquoi ils se retrouvent ainsi, en dehors de faire dire qu’ils ont été lâchés, abandonnés par « le système », comme le fait le reportage… C’est tout simplement la base de tout journalisme. L’intention de bien faire de l’auteur qu’on peut lui octroyer (par-delà la recherche du coup médiatique qui fait une notoriété), est réduite à néant par la méthode, qui caricature la réalité, à l’image de médias en perte de légitimé.

La Protection de l’enfance en France, c’est environ 2% des moins de 18 ans et 0,8 % des 18-21 ans. Cela ne concerne donc pas tous les jeunes, mais certains aux problématiques complexes, avec des passés subis souvent violents, physiquement, psychologiquement ou matériellement, avec parfois une petite enfance abîmée qui a fragilisé leur développement, qui sont toujours en risque de reproduire les mêmes schémas familiaux, ou d’en prendre le contrepied en rejetant toute aide, et la société avec. L’éducatif ne peut pas toujours tout face à ces situations, mais il sauve bien plus d’enfants que ceux pour lesquels, à être tellement brisés par leur passé familial, l’action menée n’aboutira pas toujours comme souhaitée, multipliant les fugues et les mises en danger, jusqu’à se retrouver parfois à la rue. C’est cette dimension des problématiques qui se trouvent derrière ces enfants, ces ados, qui aurait mérité une vraie place dans ce reportage, au fondement de l’action éducative.

Qu’est-ce que l’Aide sociale à l’enfance et que fait-elle ?

Au 31 décembre 2014, il y a, selon les chiffres du ministère de référence (5) 323.560 mesures d’Aide sociale à l’enfance. Les placements n’en représentent que la moitié, 161.860, dont 24% avec l’accord de la famille sinon à sa demande, représentant 34.220 mesures administratives, c’est-à-dire sans Juge des enfants. Mesure qui ne peut aller au-delà d’un an, renouvelable, et est contractualisée entre l’ASE et les parents. Il y a donc 161.700 mesures éducatives de prévention, dont 50.630 administratives, à la demande de la famille ou au moins en accord avec elle. Mesures grâce auxquelles on évite une majeure partie des placements, qui ont pour cause des difficultés éducatives rencontrées par les parents dans l’exercice de leur rôle. Les mesures judiciaires elles, s’imposent, lorsque l’enfant est en danger au domicile, en situation de maltraitance ou de carence éducative grave, ou que les parents s’opposent à une mesure administrative de prévention, lorsqu’elle est absolument nécessaire. Il s’agit donc de protéger l’enfant et son développement, sans pour autant oublier le soutien à la fonction parentale autant que possible. Sachant que cela ne va pas de soi lorsqu’il il y a eu violence ou abus de la part des proches, parfois avec des incarcérations et cas extrême, une déchéance de l’autorité parentale. N’oublions pas dans ce tableau, les nombreux parents isolés avec enfants de moins de trois ans que l’ASE soutient financièrement, les quelques plus de 100.000 signalements d’enfants en risque ou en danger (6) évalués par an par l’ASE, dont environ 40% sont classés sans suite. Reflets d’un dispositif d’alerte, d’un filet national de prévention et de protection de l’enfance, efficient. Des évaluations de situations familiales pendant lesquelles les professionnels dénouent bien des nœuds, et remettent du dialogue entre la famille et l’enfant, entre des parents séparés qui se déchirent avec pour victime leur enfant, entre la famille et l’institution scolaire, passent le relais à un centre médico-psychologique, à une consultation pour adolescent, à une association de soutien scolaire, à un club de prévention. Autre aspect, les « Mineurs non accompagnés » (MNA) comme on les appelle aujourd’hui, anciennement « mineurs isolés étrangers ». Quinze mille mineurs au moins sont accueillis en France par l’ASE à ce titre, en raison de ne pas avoir d’autorité parentale sur le territoire français et d’être isolés. Leur nombre a augmenté de (+85% l’année 2017) (7), dont des candidats à l’ASE fuyant un danger, mais aussi pour des motifs essentiellement économiques. On est passé, pour la Protection de l’enfance, de 4 milliards à environ 8 milliards de dépenses, en une dizaine d’années. Comment veut-on que l’on gagne nos concitoyens à signaler des enfants en risque ou en danger, à soutenir cette institution fondamentale pour notre société, à ce qu’elle joue son rôle de solidarité, en jetant le doute sur tout. Ce qui aboutit nécessairement à l’inverse du but recherché.

Un débat à éclairer sur la réalité de l’ASE et ses pratiques professionnelles.

On voit bien des choses à tempérer dans ce débat : On dit que cette institution est « à bout de souffle, parfois maltraitante », mais est-ce du fait de négligences ou plus d’une situation d’absence criante de moyens ? Le nombre d’enfants signalés augmente, montrant par exemple qu’elle joue bien son rôle et que le message de protection des enfants est bien passé dans le public. Mais on a de plus en plus de mal à trouver les ressources pour répondre à toutes les demandes, par exemple concernant les actions de prévention à domicile dont des centaines sont en attentes d’éducateurs. On entend que « L’Etat doit imposer aux collectivités territoriale leur politique en les faisant renoncer ainsi au principe de leur « libre administration » ». Ceci, alors que la loi du 5 mars 2007 avait opéré cette avancée reconnue par tous, de faire du Président du Conseil départemental le chef de file de la Protection de l’enfance, pour savoir qui est responsable. On dit que si ça va mal, « c’est parce que le cadre de cette politique sociale est vieux ». Pourtant, les deux lois principales qui l’encadrent sont de 2007 et 2016. S’il y a des choses a changé, il faut donc préciser. On colporte « que les travailleurs sociaux ne sont que peu ou pas formés » Tout dépend de quoi l’on parle, si c’est de certains établissements d’accueil, spécialement privés, on sait que cela existe, et que c’est même une porte d’entrée à la vocation parfois. Mais c’est faux pour les éducateurs ASE  ; « On ne tiendrait pas compte du passé de l’enfant ». Ce qui n’est pas recevable. L’historique familial est au cœur du travail des éducateurs référents ASE, et un élément obligatoirement consigné dans tout rapport. On pourra toujours en cherchant trouver un contre-exemple, c’est évident, mais qui confirme la règle ; « L’enfant n’irait jamais devant le Juge des enfants, parce que sa parole ne serait « jamais entendue, mais seulement les éducateurs »… C’est particulièrement inexact. Cela appartient à des pratiques dépassées, ce que le moindre Juge des enfants pourrait attester ; « On doit confier à ceux qui ont connu ou connaissent le placement, le pilotage des lois et des dispositifs, en installant des Conseil des anciens de l’ASE ». Si la participation des usagers a, dans tous les domaines, son importance, on n’a jamais pour autant confié aux patients les hôpitaux. Gardons cette distance, en faisant attention au renversement des responsabilités. Il existe des groupes de parole et tout un réseau d’associations qui jouent ce rôle de relais. Il est de la responsabilité des pouvoirs publics, seuls à même de porter l’intérêt général et ainsi d’agir de manière impartiale, d’assumer leur rôle, tout en recueillant tous les avis. Il faut surtout enfin mettre en œuvre partout le Projet pour l’enfant, cet outil qui permet un vrai travail de projet sur et autour de lui, impliquant sa famille, dont le dispositif a été créé avec la loi du 5 mars 2007, réformant la Protection de l’enfance, et renforcé par loi du 14 mars 2016, se centrant sur l’intérêt supérieur de l’enfant. Les dispositifs ne cessent d’être mis à jour, et il existe aujourd’hui un pilotage public de cette politique sociale très rigoureux, un peu trop managérial sans doute, qui a tendance à faire passer les objectifs financiers avant la qualité, bien dans notre époque. Autrement dit, il n’en va pas d’un « système » totalement en roue libre, qui ne serait que dangereux et inopérant. Ce qui ne signifie évidemment pas pour autant qu’il n’y ait pas des manques, des errances, des fautes parfois, car aucun « système » n’est parfait, et donc des corrections à apporter. Mais pour progresser, il faudra dépasser la polémique et certaines confusions, sinon attention au retour de bâton.

La question des jeunes qui sortiraient sans rien de l’ASE : le CJM pour tous, un leurre !

Le contrat jeune majeur permet à des jeunes majeurs ayant été placés, de rester soutenus matériellement et éducativement jusqu’à 21 ans, qui est signé avec l’Inspecteur de l’ASE.

On veut le rendre obligatoire, et pour cela, on met au-devant de la scène des témoignages à charge de jeunes qui n’ont, par exemple, plus été accompagnés par l’ASE après leurs 18 ans (8). Il faut savoir que la perspective des 18 ans pour chaque jeune est en général préparée avec un projet d’insertion sociale et professionnelle, qui n’offre certes pas toujours toutes les possibilités, mais qui est déjà un formidable coup de main. Il existe évidemment des situations de rupture qui sont regrettables, mais il existe aussi des exemples de jeunes qui ne tiennent nulle part en raison de leur comportement, certains qui ont été placés par refus de toute limite, alors que leurs familles étaient dépassées et ont été amenées à s’en séparer. Des jeunes qui rejettent toute règle, y compris après 18 ans. Il y a le cas des mineurs étrangers qui ont été déboutés du droit d’asile après leur passage à l’ASE ou qui sont sans papiers en raison de leur situation administrative. Ne faudrait-il pas arrêter de sacraliser « le jeune » en l’essentialisant, et en faisant ainsi disparaitre, sous prétexte de jeunesse, toute idée de responsabilité. Un jeune de 18 ans est un majeur, et lorsqu’il bénéficie de ce type de contrat doit le signer comme responsable de lui-même, qui est donc un contrat de responsabilité et non de déresponsabilisation, ce qu’il risquerait d’être s’il était inconditionnel. Il engage le jeune sur des objectifs éducatifs, autrement dit, qui servent à le faire progresser vers l’autonomie en respectant des règles. Il ne peut dépasser un an, et est donc renouvelable ou pas, selon le projet du jeune. Et tout cela coûte (jusqu’à plusieurs milliers d’euros par mois et par jeune) dans un contexte tendu financièrement sur tous les plans, il faut donc que cela reste un outil éducatif qui vise l’autonomie, dans l’esprit des missions de l’ASE. Il ne faut pas confondre la revendication d’un revenu universel pour les jeunes majeurs (16-25 ans), qui est en débat, avec un chèque en blanc que l’ASE devrait assumer, en accompagnant des jeunes ne devant rendre aucun compte à personne par le fait d’être obligatoire. Ce serait même dangereux au regard du type de citoyen que cela pourrait bien promettre à notre société. Mais il semble que cela passe au-dessus de la réflexion de nos responsables et des acteurs choisis comme interlocuteurs pour avancer sur ce sujet, dans un contexte d’hystérisation de ce dernier.

Face à cette campagne de dénigrement, on réagit côté gouvernement en tombant en plein dans le panneau. Un document de référence est en cours d’élaboration, destiné aux départements, pour parvenir à l’objectif de « zéro sortie sèche » de l’Aide sociale à l’enfance. « L’objectif de ce référentiel est de préciser le caractère concret des obligations qu’ont les départements vis-à-vis de ces jeunes », a déclaré Adrien Taquet, évoquant « une démarche partenariale nouvelle » entre l’Etat et les Conseils départementaux, qui ont en charge l’ASE depuis 1986. Il s’est dit favorable à l’octroi de « droits réels, pas formels », ouverture voilée à la proposition de loi sur l’accompagnement des jeunes majeurs sortant de l’ASE de la députée LRM Brigitte Bourguignon, qui veut l’inconditionnalité du CJM. « Onze départements ont déjà signé cette contractualisation », qui prévoit un soutien financier pour les départements partenaires, s’est-on félicitée. On entend ainsi en jouant sur l’ASE, régler des problèmes de pauvreté des jeunes qui ont atteint leur majorité, en lieu et place d’une politique de lutte contre les exclusions en leur direction. Et s’il n’est question pour le gouvernement que d’assurer le quotidien de ces jeunes et de les accompagner vers l’insertion professionnelle, on se demande bien pourquoi il s’agirait de multiplier des Contrats jeune majeur, puisqu’il n’y aurait pas besoin dans ce cas d’éducateurs, qui ne sont ni des assistants sociaux, ni des conseillers d’orientation, ni des professionnels de l’insertion, ni des coachs.

Il y a un vrai manque de moyens pour que les professionnels puissent proposer en nombre suffisant ces contrats aujourd’hui aux jeunes qui en ont besoin, au sens éducatif du terme. Et surtout, il manque bien des professionnels pour en assurer le suivi, les départements gérant leur personnel au mieux à moyens constants (sans création de poste), alors que le gouvernement attaque de front la Fonction publique, un comble. La généralisation à tous d’un tel dispositif risque de n’être qu’un cache-misère (9), l’ASE ne servant que de défouloir à un système qui ne sait pas comment intégrer ses jeunes.

Quelques questions et réflexions supplémentaires au-delà des apparences

Si on peut supposer qu’il n’y a que de bonnes intentions derrière cette démarche très critique, pourquoi en arriver à cette approche qui force le trait, à haut risque ? N’aurait-on pas tout de même tendance à confondre le rôle de cette institution avec les effets sociaux d’une société en crise profonde qui fabrique de la pauvreté, un Etat qui ne met plus les moyens dans les services publics, et une idée de l’éducation qui rejette toute autorité, exigences, qui domine aujourd’hui ? Ne faudrait-t-il pas traiter avec plus de mesure cette institution de prévention des mauvais traitements et de protection des enfants, alors qu’elle participe de ce travail de la société sur elle-même, pour maintenir une certaine cohésion sociale par la correction des inégalités, et ainsi, les fondements de notre démocratie ?

La situation actuelle donne le sentiment que les choses s’emballent médiatiquement et que le sort de l’ASE se joue plus dans les médias que dans un cadre maitrisé, impliquant l’ensemble des acteurs du secteur social et médico-social, impliqués. On a installé, avec une légèreté coupable, une crise de confiance dans l’institution qui touche l’ensemble de ceux qui la font vivre. Il apparait un manque d’approfondissement du terrain et de l’état réel des pratiques des travailleurs sociaux, sur quoi l’émotion suscitée par ce sujet fait écran, et rend difficile de prendre en compte ce qui va bien, pour mieux voir ce qui ne va pas. Ecouter plus, et spécialement des travailleurs sociaux réellement consultés sur ce sujet, tout en se donnant les moyens d’un véritable audit, voilà ce qui seraient à même de rééquilibrer un tant soit peu ce débat. Prendre de la hauteur au regard de cette débauche d’émotions qui nous empêche de réfléchir, c’est le prix à mettre, semble-t-il, pour que la Protection de l’enfance puisse être pleinement au service du bien des enfants qui lui sont confiés.

1- Pièces à conviction : « Enfants placés, les sacrifiés de la République » https://www.france.tv/france-3/pieces-a-conviction/856735-aide-sociale-a-l-enfance.html

2-Protéger les enfants de la République : un engagement quotidien. L’Uniopss, 18/01/2019. https://www.uniopss.asso.fr/actualites/proteger-enfants-de-republique-engagement-quotidien

3-Françoise Laborde, Michèle Créoff, Le Massacre des innocents, les oubliés de la République, 2018.

4-Lyes Louffok, « Dans l’enfer des foyers », J’ai lu, 2016. Il est membre du Conseil national de la Protection de l’enfance.

5-Loi du 14 mars 2016, relative à la Protection de l’enfant. Nous avons pris cette référence qui est la plus précise et rassemble les éléments cohérents d’une étude. On parlera sur le plateau de l’émission de 330.000 mesures aujourd’hui. https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/wp-content/uploads/2016/02/Exe_ProtectionEnfant_5juillet2016.pdf

6-Les signalements d’enfants en risque ou en danger se divisent en deux groupes : les informations préoccupantes dont le caractère est administratif (enfants en risque) et les signalements qui correspondent à une information judiciaire au Procureur de la République (enfants en danger)

7- Est-il vrai que 2/3 des prétendus “mineurs isolés étrangers” sont en fait des majeurs, Libération, édition du 9/05/2018. https://www.liberation.fr/checknews/2018/05/16/est-il-vrai-que-23-des-pretendus-mineurs-isoles-etrangers-sont-en-fait-des-majeurs_1653687

8- Mal-logement : La galère des jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance pour trouver un toit.

https://www.20minutes.fr/societe/2432263-20190201-mal-logement-galere-jeunes-sortant-aide-sociale-enfance-trouver-toit

9-Dans un rapport remis en juin 2018, le CESE (Conseil économique, social et environnemental) préconisait de renforcer l’accompagnement par les conseils départementaux des jeunes qui sortent de l’ASE, avec un revenu minimum social garanti jusqu’à la fin des études ou le premier emploi durable (CDD de plus de dix mois ou CDI), cofinancé par l’État et les départements.


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5 réactions à cet article    


  • Le Gaïagénaire 18 février 19:45

    Quel Progrès. Investir pour contrer les effets sans jamais toucher à la sacro sainte cause.


    • Montdragon Montdragon 18 février 20:28

      Kevin peut crever dans la rue à 18 ans et un mois, réels.

      Bamoko peut toucher deux fois un smic à 25 ans en prétendant avoir 17 ans....ouf, 6 millions de mercis pour la cause.


      • Taverne Taverne 19 février 12:36

        L’émission « Pièces à conviction » que pour le coup l’on pourrait rebaptiser « Piège à conviction » en raison de cette tendance négative de certains journalistes à dénigrer par populisme les professionnels du social alors qu’ils seraient bien incapables de faire leur travail. Prend en charge un enfant, c’est prendre en charge non seulement tous ses besoins mais aussi tout son passé avec ses maux bien présents, c’est avoir affaire aux parents (qui ont aussi un passé difficile), c’est travailler avec le risque d’être critiqué à tout moment par ceux qui voient les choses de loin et pensent qu’ils pourraient faire mieux mais ne le démontrent pas. Il faut agir là où il y des progrès à faire au lieu de dénigrer par recherche du sensationnel et du larmoiement des chaumières.

        Merci pour cet article courageux, sur un thème risqué.


        • GalliaCeltica 19 février 12:44

          Quel joli article d’auto-satisfaction !

          C’est drôle, seuls ceux qui tirent un profit quelconque de l’ASE (un joli gâteau de 8 Mds quand-même, 2,5 fois le budget de l’administration pénitenciaire pour un « public » équivalent en nombre !) en sont satisfaits.

          Curieusement, qu’il s’agisse de l’IGAS, de la Cour des comptes, de l’ONU, de l’UNICEF, du Défenseur des droits, du Conseil de l’Europe... et j’en oublie, personne ne chante les louanges de l’ASE... Sans doute sont-ils tous de mauvaise foi !

          L’ASE, c’est la « Grande Raffle » du XXIème siècle.

          Pas de doute, la France, championne du monde des retraits d’enfants de leurs famille, les fameux « placements » qui sont plutôt des « déplacements », est un pays de tortionnaires unique au monde ! Quand seuls 20% des « placements » sont motivés par une supposée maltraitance... Les 80 autres % ???? Les parents sont pauvres, nous dit Mme Rossignol !

          C’est ça le « socialisme » ! 


          • JL JL 13 mars 18:32

            @GalliaCeltica
             
             ’’C’est ça le « socialisme » ! ’’
             
             Le faucialisme ! Nuance. Ce parti a le beurre et l’argent du beurre : il fait comme la droite, et en plus discrédite la vraie gauche : voilà pourquoi les gens se tourne vers les partos de droite.

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