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Berthier par Franck Favier

FRANCK ABED MARECHAL

Beaucoup disent : «  Derrière chaque grand homme, il y a une femme  ». Très souvent, l’adage se vérifie, mais nous trouvons aussi derrière ces fameux grands hommes des éminences grises ou des hommes de l’ombre. Berthier appartient à la seconde catégorie. Comme le rappelle avec justesse Favier, son nom semble moins connu que ceux de « Davout, Lannes, Murat, Ney… autant de compagnons de la gloire napoléonienne  », alors que Berthier fut un acteur de premier plan de l’épopée. 

Cependant, nombreux sont ceux qui oublient qu’antérieurement à son entrée au service de Napoléon, « Berthier a existé avant l’Empereur, car il a servi dans les armées de Louis XVI, combattu en Amérique et pendant la révolution, tissé des amitiés avec Lafayette, Noailles ou encore Rochambeau  ». Toutefois, ce qui le fait vraiment entrer dans l’Histoire reste ce tandem de choc - original et particulier - qu’il a formé très tôt avec le jeune général de l’armée d’Italie appelé à une carrière extraordinaire.

Berthier a déjà quarante-trois ans quand il rencontre Napoléon. Contrairement à d’autres généraux ou officiers de l’armée d’Italie, Berthier « n’est pas seul, n’est pas sans réseaux. De noblesse récente, son père ayant été anobli en 1763, Berthier est d’abord, comme celui-ci et comme ses oncles maternel, ingénieur-géographe du roi. Il commença sa carrière militaire dans des régiments d’infanterie où il se fit rapidement remarquer par ses aptitudes. » Ayant fréquenté l’ancienne cour au point de « nouer des amitiés fidèles, qui faillirent lui coûter cher pendant la révolution, Napoléon lui reprocha souvent d’être l’homme de Versailles ». N’oublions pas que « Louis XVI le fit chevalier de Saint-Louis en 1788  ». Comme chacun sait, 1789 éclate avec fracas sur la France et l’Europe, et la Révolution prend le chemin d’un soi-disant sens de l’histoire, cher à Hegel et Marx… 

Favier écrit : « De fait, pendant dix-huit ans, Berthier fut l’ombre de l’Empereur, ou plutôt le maréchal de l’ombre, suivant Napoléon dans toutes ses campagnes. Il fut son complément logistique, transcrivant fidèlement les ordres, les transmettant à ses collègues maréchaux avec la plus grande célérité. Disponible jour et nuit, il sera la courroie de transmission indispensable de la pensée impériale. » 

Il faut sans cesse avoir à l’esprit que les armées envoyées aux quatre coins de l’Europe devaient toujours disposer d’approvisionnements en matériels militaires, habits et nourriture. Il fallait également coordonner chaque compagnie marchant sur l’ennemi, et l’artillerie… le tout en respectant les directives impériales, même si parfois la nature du terrain, les manœuvres des adversaires, les difficultés de ravitaillement et les considérations politiques imposaient une véritable souplesse de dispositif. Tout cela - et bien plus - relevait des services de Berthier.

Favier énonce que leur rencontre «  bouleverse la vie de Berthier, en donnant naissance à une collaboration de plus de vingt ans, unique dans l’histoire militaire ». Quelle fut la teneur exacte de leur première conversation ? L’auteur nous dit : « De leur première rencontre, peu de choses nous sont connues. On peut néanmoins supposer qu’entre les deux hommes un accord immédiat se fit sur la façon d’envisager l’art militaire et sur leur volonté de travailler à la victoire de la République. Berthier impressionna certainement Bonaparte par sa prodigieuse mémoire et son pragmatisme lui permettant de répondre rapidement à ses questions  ». 

Les rôles sont parfaitement répartis et définis : « A Bonaparte le commandement et la gloire, à Berthier l’exécution des ordres de l’ombre. Berthier limita son action militaire au rôle d’un major-général dévoué, d’une grande intelligence, doté d’une immense capacité de travail. Il sera le chef d’état-major modèle. » L’auteur nous entraîne ainsi sur les pas de Berthier. Nous découvrons un homme fidèle et dévoué à l’Empereur. Il apparaît également comme méticuleux, travailleur infatigable, et très amoureux de madame de Visconti qui sera sa maîtresse et une amie précieuse tout au long de sa longue carrière. Napoléon ne parviendra jamais à comprendre cette passion ou cet amour, au point de considérer cette relation comme «  vraiment ridicule ». 

Berthier jouit de la faveur impériale, car il monte très vite dans l’échelle sociale « cumulant les fonctions et les honneurs, devenant l’un des grands dignitaires du régime et accumulant une fortune foncière considérable que sa famille sut faire prospérer pendant tout le XIXe siècle ». Dans la gestion de ses affaires privées, notamment immobilières et foncières, Berthier sut, avec son sens de la rigueur et de l’administration, augmenter considérablement son patrimoine. Pendant le temps des épreuves, dès la retraite de Russie (et même un peu avant), Berthier semble fatigué, épuisé nerveusement, et manquant de confiance dans l’avenir à cause des vues politiques de l’Empereur. Et pourtant l’homme, qui a de véritables qualités humaines, continue son travail, même s’il sent que le vent de l’histoire commence à tourner… 

Malheureusement pour lui, si l’on peut ainsi parler, Berthier ne participera pas à la dernière campagne de 1815 dans les plaines de Belgique. Son décès survint dans des circonstances très particulières, à dix-sept jours seulement du 18 juin 1815. Suicide ? Maladie ? Meurtre ? Favier n’élude aucune piste et analyse avec minutie cet évènement qui relève d’une importance capitale. Effectivement, pour cette dernière campagne qui allait sonner le glas des espérances napoléoniennes, le grand stratège Napoléon ne pourra nullement compter sur cet organisateur hors-pair qui avait déjà fait maintes fois la preuve de ses immenses talents. Sa mort survenue peu avant la bataille de Waterloo affecte Napoléon, qui déclare avec regret et lucidité : « Nul autre n'eût pu le remplacer. » Soult devenu major-général, se montre largement inférieur à la tâche confiée, et beaucoup le désignent comme l’un des responsables de la défaite face aux Anglo-Prussiens.

Comme beaucoup de ses compagnons de route, Berthier sera jugé durement par Napoléon lors de son exil. Favier rapporte : « Ce dernier n’a pas été tendre avec lui, en particulier dans Le Mémorial de Sainte-Hélène, où il le dit faible et sans esprit ». Puis l’auteur note avec clairvoyance : « La rancune s’appuie souvent une sur mauvaise mémoire ou sur de la mauvaise foi ». Nul ne doute que si Berthier avait été tel que décrit par Napoléon, jamais il n’aurait pu être pendant tant d’années le second de celui que Stendhal qualifiait de « successeur de César et Alexandre ». Dans une lettre au Directoire datée du 6 mai 1796, Bonaparte avait écrit : « Berthier : talents, activité, courage, caractère, tout pour lui  ».

A la lecture de ce passionnant ouvrage consacré à une figure essentielle de la geste napoléonienne, nous voyons comme l’image d’une fuite en avant, à cause de cet état de guerre quasi-permanent : dans la vie de Berthier, il y a toujours des guerres à préparer, des ordres à envoyer, des officiers à féliciter ou à rabrouer. A la veille d’affronter l’Empire des Tsars, les maréchaux auraient préféré se reposer dans leurs vastes et somptueuses propriétés - acquises au péril de leurs vies - plutôt que de s’enfoncer dans l’immensité russe. Napoléon choisit pour ses hommes, pour lui-même et pour la France une autre voie… 

Favier conclut : « Prince de Wagram et de Neuchâtel, Maréchal d’Empire, grand veneur, soldat courageux et brave, intelligent, passionné, Berthier apparaît comme un véritable héros cornélien, illustrant les méandres de l’âme humaine »…

Franck ABED


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