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Accueil du site > Tribune Libre > Billet d’humeur colérique

Billet d’humeur colérique

 Notre époque ne connait plus le sens des mots, de là beaucoup des dérives que nous connaissons. J’avais déjà fait remarquer que la définition d’« infox » se calquait assez bien sur le mot français « d’escobarderie ». Mot notablement plus joli. Mais on a fait bien mieux depuis. Je dirais même que l’on n’est jamais en peine d’une nouvelle trouvaille. Dans le plus style orwellien (ça fait toujours sérieux comme référence), ou si l’on préfère dans la confusion qui règne dans les beaux esprits peuplant notre société, on écrit désormais un mot pour un autre et nous sommes censés nous comprendre mutuellement. Lire un texte de français au XXIème siècle consiste un peu à déchiffrer un rébus et nécessite de connaître, tel un alchimiste médiéval, la langue des oiseaux.

 Il faut en premier lieu savoir donner un sens exact aux sigles. Par exemple le CR pourra être un compte-rendu, un colonel de réserve ou un Comité de Révision. Tout dépend du contexte. On serait donc tout à fait fondé à écrire, et on l'écrit, qu’on a demandé « au CR, son CR dans le cadre du CR ». Attention toutefois aux mots qui paraissent des sigles mais qui n’en sont pas : ainsi le taf n’est pas un « truc à faire » ou une « tâche à financer » mais, bêtement, de l’argot vieilli pour dire travail. Ne soupçonnez donc pas votre collègue de bureau, lorsqu’il vous dit « Bon, il faut quand même faire un peu le taf », de vouloir faire le « tire au flanc », il veut simplement dire qu’il est temps d’arrêter de palabrer et de se remettre au travail.

 Il faut ensuite comprendre les « anglicismes ». En ce qui me concerne, j’ai trouvé que le comble du ridicule avait été atteint par un « consultant » qui, durant une conférence à laquelle j'assistais, avait répété au moins dix fois « between entre ». Généralement, d'ailleurs, les français qui se piquent de « parler anglais » sont tout à fait incapable de lire Shakespeare, Orwell ou Dickens dans le texte. Ils baragouinent trois mots mais s'imaginent de grands anglicistes « between entre » eux.

 Enfin, et ce n’est pas le moindre, chacun invente le vocabulaire qu’il estime nécessaire. Jamais en vaine d’une trouvaille, les journalistes, les hommes politiques jargonnent à qui mieux-mieux. Témoin notre Président et son « illibéralisme ». Même l’académie française remet cérémonieusement des prix à des auteurs qui auraient provoqué le rire d’un Alphonse Allais.

 Tout cela donne des textes que l’on croirait traduit du chinois, par exemple, et au hasard, on trouve sur le site du monde, un article dont le titre est le suivant « Bac : L’Education nationale ne pourra pas assurer une offre raisonnable sur tout le territoire ». Ce qui n’a strictement aucun sens.

 Nous assistons néanmoins à des scènes cocasses : ainsi, de nos jours, être en colère ne signifie plus que quelqu’un vous a « fait sortir de vos gonds » et que vous seriez prêt à en découdre si le malheureux avait la malchance de vous croiser ; mais au rebours que vous entendez lutter contre les inégalités qui peuplent notre joli monde. On est donc en colère contre tout : son voisin, la politique étrangère de la France, ou des Etats-Unis, la condition faite aux femmes, l’augmentation du prix de la laitue, les mauvaises herbes ou la météo que vous trouvez trop capricieuse. Les individus en colère ne sont plus victimes de leurs humeurs mais au contraire de braves gens prêts à tout pour faire triompher la vérité et le souverain bien. Naturellement nous vivons dans une société peuplée d’individus parés d’une belle âme et tous plus colériques les uns que les autres. La colère n’est donc plus l’un des sept péchés capitaux, mais une vertu, un acte « juste », « légitime », « sain ».

 Notre époque étant complexe, il faut distinguer la colère de la colère. Car à côté de cette juste colère, se trouve en effet la mauvaise colère, celle dont on dit qu’elle est mauvaise conseillère. Cette mauvaise colère, c’est celle par exemple d’un père ayant perdu son fils dans un attentat terroriste et qui réclame justice. On distingue la mauvaise colère aux intentions que l’on prête au colérique. On peut tempêter et fulminer contre D. Trump, se rouler par terre au nom de Poutine, atteindre l’ire céleste contre les « injustices de la société » (sans trop savoir ce que l’on met dans ce mot fourre-tout) mais on n’a pas le droit de revendiquer une justice plus expéditive contre les malfaiteurs de l’humanité et considérer qu’il faut les pendre haut et court, ni tourner sa « colère » contre de mauvais objets. La sainte colère doit avoir pour objet une réprobation platonique contre ce que l’on ne peut empêcher : la météo par exemple.

 On trouve ainsi, en cherchant sur l’internet « la carte des territoires de la colère » ; chose à laquelle même les auteurs surréalistes n’auraient pas pensé, et dont on suppose qu’il s’agit d’un endroit assez lugubre où il ne vaut mieux pas trop s’aventurer. Qu'il doit être peuplé de gens extrêmement remontés contre tout et tous plutôt qu’une sorte de paradis habité par des disciples de Saint-François d’Assise rêvant de réaliser le bonheur humain. Mais rien n'est moins sûr. Bref tout est question d’interprétation et il faut un cerveau aussi fin que celui d’un journaliste ou d’un éditorialiste soutenu par une floppée d'experts pour être sûr de s’y retrouver dans ses « soutiens colériques » si j’ose dire. 


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11 réactions à cet article    


  • rogal 1er février 12:08

    Aux States il y a le froid et le FROID. Le FROID c’est celui qui est causé par le réchauffement climatique.


    • Taverne Taverne 1er février 12:41

      Oui. La colère est souvent saine et légitime et pourtant elle est mauvaise conseillère. Pourquoi ? Est-ce un paradoxe ? Non. J’explique mon point de vue :

      Que la colère vise une chose perdue (colère de réhabilitation ou de restitution) ou que la colère vise une chose nouvelle à acquérir (colère de revendication), elle repose sur un sentiment de légitimité forte (souvent réelle d’ailleurs car la colère ne naît pas sans raison valable).

      Mais la colère est un excès et cet excès déteint sur les demandes exprimées. Si bien que celles-ci, bien que légitimes, sont souvent excessives comme pour satisfaire un besoin de reconnaissance et de compensation de la personnes qui s’est sentie frustrée, grugée, blessée.


      • Sébastien A. 1er février 15:39

        @Taverne
        Très cher ami, vous êtes un jésuite : vous entendez distinguer péché
        véniel et péché mortel, ce qui vous conduira au purgatoire de la pensée
        qui est le sophisme.

        Dans un temps pas encore si lointain, la colère était considérée comme
        l’un des sept péchés capitaux. Aujourd’hui, elle est de bon aloi. Je
        vous cite, de mémoire, ces sept péchés : la paresse, l’avarice, la
        colère, l’envie, la gourmandise, la luxure et l’orgueil.

        Au travers de cette énumération, je me rends compte que je suis en train
        de dresser le portrait-robot de l’homme moyen contemporain (et « quand je dis les hommes, j’embrasse les femmes ») que nous pourrions définir comme suis : un petit égoïste croyant vivre des « expériences de vie » lorsqu’il trompe sa femme, ne renâclant à aucune dépense personnelle, ni à la satisfaction immédiate de ses besoins les plus dérisoires ; qui est toujours prêt à flétrir les erreurs et les avantages des autres (y compris de ses amis) et dont naturellement il ne bénéficie pas (en dépit de ses grands mérites). Un être entièrement tourné vers le bien et l’Autre et qui prêche au loin les valeurs humanistes dont il est incapable au près. Un être qui enfin se croit conscient de ses prétendues et acceptées faiblesses (qu’il exhibe comme une héroïque blessure de guerre).

        Bien à vous


      • Taverne Taverne 1er février 16:03

        @Sébastien A.

        Mon très cher faux-cul, je ne suis pas votre « ami ». Ensuite, ne me reconnaissant pas dans votre description, j’en déduis que c’est votre autoportrait. 

        Cela dit, ce portrait ne me désole pas car je suis un athée qui n’ai que faire de la notion de péché.


      • Sébastien A. 1er février 17:05

        @Taverne

        Vous avez raison, un philosophe n’a pas d’ami et seulement la vérité pour guide. Désolé en tout cas de vous avoir dérangé sur les cimes de votre Olympe. S’il vous plait : produisez, pour notre plus grand bonheur, « une critique de la colère pure » ou une « généalogie de la colère », c’est là le chef d’œuvre qui manque à notre humanité, et vous me semblez bien parti pour le réaliser...


      • Jason Jason 1er février 19:02

        @Sébastien A.

         « une critique de la colère pure » ou une « généalogie de la colère », ça serait une très bonne idée.

        Inspirons-nous de la pratique, soyons empiriques et ne coupons pas les cheveux en quatre. La critique de la colère pure, c’est le gouvernement. La généalogie de la colère, c’est les Gilets jaunes.

        Les écrits sont dépassés, tout est dit. L’alpha et l’oméga dans leur indépassable vécu.

      • Sébastien A. 1er février 22:12

        @Jason Vous êtes trop intelligent pour moi. Je m’incline. Allez voir « taverne » à tous les deux, vous allez révolutionner la philosophie. Asimus asinus fricat.


      • Durand Durand 1er février 12:48

        .

        Les éborgneurs doivent dégager !

        .

        https://www.youtube.com/watch?v=OtuuzOYXzE4

        .


        • Taverne Taverne 1er février 15:02

          La colère est mauvaise conseillère ?

          Oui. Quand elle se pique de penser ! Or, c’est moi qui dois penser, pas ma colère. La colère ne doit ni penser ni conseiller : elle doit me servir de moyen, seulement de moyen, pour atteindre mon but. Elle ne doit en aucun cas penser ni donner son avis ni me commander.


          • eddofr eddofr 4 février 16:16

            Comme le disais le grand « Al » (par la réputation et non par la taille) en privé, juste avant de trancher quelques doigts à la tenaille : « Mais non je ne suis pas en colère. Seulement déçu, tellement déçu par tant de désinvolture et d’irrespect. »

            Il ajoutait ensuite, mais c’est un autre sujet : « Croyais-tu vraiment pouvoir m’arnaquer impunément ? Sérieusement, me croyais-tu si faible, si incompétent que je n’eusse point remarquer tes carambouilles ou que je ne les voulusses point redresser ? »

            Zut, où ais-je donc bien pu ranger mes tenailles ? Il y a tant de doigts qui m’attendent ...

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Sébastien A.


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