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Accueil du site > Tribune Libre > Caravage ou pas Caravage ? À vous de juger !

Caravage ou pas Caravage ? À vous de juger !

L'affaire est d'importance car les peintures du Caravage sont rares, comparées aux productions d'autres peintres réputés. Le problème est d'autant plus ardu que le peintre ne signait pas ses oeuvres.

Or, il existe deux tableaux où le peintre a inscrit, indubitablement, sa signature, mais d'une manière très personnelle, l'un connu, l'autre inconnu.

Dans le tableau inconnu dont je vais parler, l'inscription portée sur la mitre du grand prêtre est la suivante : M AM S. Sachant que le Caravage s'appelait, à sa naissance, Michelangelo Merisi, il faut comprendre que le A et le M des lettres du milieu ont un jambage commun. M AM S doit se lire ainsi : Michael Angelo Merisi Schola, c'est-à-dire : Ecole de Michel-Ange Merisi (avant qu'il se donne le surnom de Caravage). À noter que l'intéressé prend bien soin de mettre en évidence les initiales de son double prénom qui évoque le grand Michel-Ange.

C'est une inscription semblable qu'il a portée sur la lame de l'épée de son David tuant Goliath : M AC O, ce qui signifie : Michael Angelo Caravagio Opus, œuvre de Michel-Ange Caravage. Entre-temps, l'intéressé, devenu célèbre et portant l'épée, a rajouté à son nom celui de son village d'origine, Caravagio, ce qui lui donnait un air de petite noblesse plus valorisant que "Merisi" (cf. Léonard qui prit le nom de Vinci, son village natal). Ce tableau inconnu dont je veux parler a éte attribué par erreur à l'atelier de Guido Reni lors d'une vente aux enchères, le 4 juin 1989. Il se trouve Dieu sait où.

Voici mon interprétation. Le mariage de la Vierge, une alliance retrouvée. Huile sur toile. Grand tableau de 184 cm sur 141 cm, par le Caravage et son école. La Vierge, à gauche, est dans le style des Maries que Guido Reni a peintes par la suite, ce qui explique l'erreur d'attribution.

Le pape en titre, Clément VIII, au centre, atteint de la goutte, contraint à une certaine inactivité, va mourir en 1605. Léon XI, à droite, s’apprête à lui succéder. Châssis apparemment d’époque ainsi que le cadre peint en écailles de tortue. Au dos de la toile, une inscription qu’on a essayé d’effacer : “Copia o originale di Carlo Maratta 16 Giugno 1714 ROMA” : copie ou original de Carlo Maratta (peintre mort en 1713). Il s'agit probablement du peintre qui a décroché le tableau pour le remplacer par le sien. Probablement l'avait-il conservé dans ses réserves, d'où l'inscription à l'inventaire de son décès.

Le Caravage s'est inspiré du tableau de Milan que Raphaël a peint cent ans plus tôt, au centre, mais il a complètement remodelé la scène. Le ‘'Grand angle'' chez Raphaël avec des personnages lointains et immobiles, est remplacé par un ‘'plan américain'', avec des personnages proches du spectateur et en mouvement. Dans le tableau de Milan, Raphaël a inscrit son nom au fronton du temple : ‘'Raphaël Urbinas'', Raphaël d'Urbain. Dans le tableau du Caravage, c'est sur le bandeau de la coiffure du personnage central que se trouve l'inscription : M AM S : Michael Angelo Merisi Schola, Ecole de Michel-Ange Merisi (avant qu'il se donne le surnom de Caravage). 

La version de Pérugin (1501 - 1504), à gauche, est développée horizontalement. Celle de Raphaël (1504), au centre, comporte une composition circulaire (cf. Wikipédia). Celle de Caravage, cent ans plus tard, à droite, est la vie même. N'avons-nous pas là, en parallèle, l'image d'un art et d'une Église qui évoluent pour aller vers plus de vie et d'humanité ?

Il est dit dans l'Évangile de Luc qu'elle était « accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph » (Lc 1, 27). Le Protoévangile de Jacques et la Légende dorée de Jacques de Voragine exposent également les détails de cet épisode de la vie de la Vierge devant le temple de Jérusalem où les prétendants portent chacun une baguette ; seule celle de Joseph a fleuri, signifiant qu'il a été choisi par Dieu.(cf. Wikipédia), Un détail que nos peintres érudits n'ont pas oublié de rappeler.

Mais ce qui fait l'unité des trois versions tout en en étant le centre, c'est bien la bague. J'en veux pour preuve la virtuosité dont ont fait preuve Raphaël, en haut, et Caravage, en dessous, pour la représenter en perspective.

Guido Reni, élève du Caravage, se voit à droite en arrière-plan, à coté d'un autre élève. Il est représenté dans la posture d'un peintre prenant du recul pour regarder l'œuvre. Il semble être âgé d'environ 25 ans. En fond de tableau, le Caravage dresse le chandelier à sept branches pour éclairer la scène. Il a la même attitude que dans les "sept œuvres de miséricorde", à droite, où il apporte, là aussi, la lumière de la vérité et de la foi. On l'identifie à sa bouche aux dents déchaussées. A l'extrême gauche, la vestale rappelle la grandeur et la pureté de la Rome antique.

A droite, le futur pape Léon XI est représenté dans le personnage de Joseph. Ambassadeur du pape en titre Clément VIII, il a parcouru l'Europe pour refaire l'unité de l'Eglise après la scission protestante. Négociateur habile et tolérant, il a pris parti pour Henri IV et l'a ramené à la foi catholique (en 1593). Cette Marie à laquelle il propose une nouvelle alliance, c'est l'Europe chrétienne, une Europe alanguie, une église encore souffrante des traumatismes causés par les guerres de religion. Soutenant délicatement le bras languissant de l'Europe chrétienne d'une main, s'appuyant très légèrement de l'autre sur son solide second et successeur, le pape Clément VIII confirme la nouvelle alliance qu'il a proposée aux peuples et aux rois. Fraternellement unis, comme l'étaient Pierre et Paul, voici les deux hommes qui portaient alors sur leurs épaules le poids de l'Église.  

Le tableau est centré sur la bague, éliminant l'inutile ou l'accessoire. La Vierge porte la robe d'une femme du peuple. La tenue du pape est celle du grand prêtre d'Israël. Voici, en résumé, ce que Yahwé avait prescrit à Moïse pour la tenue de cérémonie du grand prêtre Aaron : « Tu feras une mitre tendue de lin fin (en forme de croissant de lune ?), et devant, un bandeau d'or pur sur lequel seront gravées en forme de sceaux les lettres "consacré à Yahwé".Tu feras un éphod (vêtement de dessus) de pourpre rouge cramoisi, décoré de fils d'or et doublé de lin fin retors(probablement molletonné). Il aura deux épaulettes portant des pierres d'onyx sur lesquelles seront gravés les noms des fils d'Israël, six sur la première, six sur la seconde. Tu feras une écharpe de pourpre violette qui fera corps avec l'éphod (sous l'éphod ?). Tu feras un pectoral de jugement, de la largeur et d'une hauteur d'une main ouverte, que tu fixeras (sur la poitrine du grand prêtre) par des chaînettes tressées d'or pur, avec des anneaux d'or et des glands quis'accrocheront aux épaulettes. Ce pectoral sera de pourpre violette cramoisie. Il portera quatre rangées, chacune de trois pierres serties : sardoine, topaze, émeraude, saphir, diamant, opale, agate, améthyste,chrysolithe, onyx, jaspe, toutes pierres seront aux noms des douze tribus d'Israël, gravés en forme de sceaux.Tu feras un manteau (sous l'éphod) de pourpre violette, bordé en son bas d'un cordon de grenades rondes et de clochettes d'or alternées. Quand le grand prêtre viendra dans le lieu saint face à Yahwé, on les entendra tinter. Tu feras (sous le manteau) une tunique en piqué de lin fin. Œuvre d'artiste ! »

Ainsi donc, contrairement à ce qu'on a cru, Caravage a bien fondé une école, mais une école qui ne pouvait être que de très courte durée compte tenu du caractère querelleur et emporté de l'intéressé. La brouille était prévisible. Guido Reni évoluera vers une peinture plus ‘'image pieuse'' sous la protection du pape Paul V tandis que Caravage, déçu par le nouveau pape après la mort subite et prématurée de Léon XI, ira jusqu'à peindre une Vierge (une église) morte enceinte sans avoir pu enfanter (musée du Louvre). Il faut préciser que dans notre tableau, la Vierge est peinte enceinte. 

La lumière principale qui éclaire la scène venant de droite, l'ombre de Joseph/futur Léon XI aurait dû, normalement, se porter sur le grand prêtre/Clément VIII. Pour qu'on ne puisse pas dire que le serviteur portait ombrage au chef légal de l'Eglise, le peintre a fait passer l'ombre de Léon XI sous les pieds du pape en titre. Et pour que Clément VIII ne marche pas sur l'ombre de celui auquel il doit tout, il l'a fait marcher en l'air, à environ vingt centimètres au-dessus de l'ombre portée de son compagnon. On retrouve dans ce tableau la splendeur de la lumière caravagesque. Tout cela sort, en effet, de la pénombre. Seul un éclairage puissant peut révéler les détails qui se cachent dans les parties obscures. Dans la partie haute de la toile, aux pointes du candélabre de Moïse que dresse Caravage, les sept lumières tremblotantes jettent une faible lueur. A gauche, le rideau cramoisi de l'entrée pend. En bas se devine la première marche du parvis du temple. Enfin, brillant dans l'ombre du pectoral, les pierres précieuses, peintes de toute évidence de la main même du Caravage, scintillent par une étonnante illusion d'optique (cinq rangées au lieu de quatre). Carle Van Loo et Simon Vouet semblent avoir repris la scène dans leur Mariage de la Vierge tandis que Le Sueur a recopié purement et simplement le profil de la Vierge dans son Annonciation. Conservé dans l'atelier de Carlo Maratta, alias Maratti, comme je l'ai dit, notre tableau semble avoir servi de modèle, d'où des copies facilement reconnaissables : tapisserie, dessins, peintures, vitraux.

 

Autre tableau inconnu de Caravage

Nativité. Projet d'une société idéale.
Par Michael Angelo Merisi, dit Le Caravage (1571-1610).
Huile sur toile 215 cm x 159 cm. Vers 1604
Châssis ancien. Cadre en chêne.

En 1605, le protecteur de Caravage est le cardinal del Monte, proche des Médicis, plutôt favorable au parti français contre le parti espagnol. Le pape précité Clément VIII, un Médicis, meurt cette année-là, à l'âge de 69 ans. Pour le parti français, le successeur est déjà prévu depuis quelque temps. Il s'agit du futur pape Léon XI, également précité. 

Dans son sens conventionnel, cette Nativité se lit sans aucune difficulté. Voici la Vierge et l'enfant Jésus, dans l'étable de Bethléem, sur la paille de la crèche, sous la protection de saint Joseph. Tout cela se trouve dans l'évangile de Luc. Ce personnage âgé, peint de profil, un genou à terre, est un berger. Cet autre personnage également à genoux, peint de dos dans un lumineux contre-jour, est un autre berger.

Mais dans son sens aujourd'hui caché à nos yeux, il y a dans cet étonnant tableau un message politique. Ce berger qui, les deux genoux à terre, serre ses deux mains de travailleur en un poignant geste de prière est le peuple que la foi éclaire. Cette Vierge, c'est Marie, mais c'est aussi l'Église, une église belle et pure, refondée sur ses valeurs évangéliques et qui après avoir reçu du ciel la lumière, l'enfante au monde.

Caravage s'est peint dans le personnage de Joseph. Ce visage tourmenté, le voilà enfin représenté dans la sérénité, avec sa barbe et sa moustache si caractéristiques, comme recopié sur son remarquable tableau du Martyre de saint Mathieu ; le voilà, ce visage, avec son début de calvitie frontale caractéristique.

Drapé dans son éternelle cape marron, le pied large et puissant - parfaite réplique du pied du personnage central du tableau précité - Caravage est le penseur, l'intellectuel, bref le peintre qui, dans les ténèbres de cette fin de Renaissance et après les excès de la Contre-réforme, veut ramener la lumière - et la foi - dans une société qui s'est corrompue. Mais il est aussi le représentant de tous les peintres du monde, de tous les artistes de la terre, de tous les créateurs, de tous ceux qui produisent de la pensée, de l'intelligence et de l'Art. Il est toute cette élite sécrétée par le peuple et qui, par ce fait même, constitue l'aile marchante du peuple. Il revient à cette élite le rôle de promouvoir le nouveau pape, de l'éclairer et de le soutenir dans son combat.

Le pape pour la promotion duquel Caravage a peint ce tableau est ce Léon XI dont le mausolée brille de mille éclats dans la basilique Saint-Pierre de Rome, non loin de celui de Clément VIII, son prédécesseur. Ce pape dont le pontificat ne dura que vingt-six jours porta sur le trône de saint Pierre tous les espoirs d'un monde tourné vers une France retrouvée. Personnage à la barbe blanche, au profil intelligent et volontaire, le voici représenté - étonnante image - dans la tenue d'un modeste pasteur, tenant à la main le bâton du berger car c'est lui qui va conduire le peuple de Dieu. Mais il est aussi le représentant de tous les rois de la terre puisque c'est lui qui les couronne. A la différence du berger qui a deux genoux à terre, lui n'en a qu'un.

Réunis par une poignée de mains franche et loyale et par le même regard qu'ils tournent vers un enfant-Dieu retrouvé, Caravage et le futur Léon XI proposent au monde le nouveau projet de société idéale monarchique qu'ils comptent mettre en œuvre.

Ce tableau explique tout Caravage, ses espérances, ensuite ses déceptions puis sa révolte.

Tableau tragiquement méconnu, décroché du mur où il était exposé après la mort subite et inattendue de Léon XI et la disgrâce du Caravage, puis oublié.

En bas et à gauche, on déchiffre l'inscription suivante en lumière rasante : 1868, E. NESC.. Question : tableau du XIXème siècle peint par un peintre inconnu ? Réponse : non ! La bonne traduction est la suivante : 1868, numéro d'inventaire. E. NESC., autrement dit : EX NESCITUR, on ne sait rien sur l'origine de ce tableau.

Seul la caméra peut en donner une bonne reproduction. En partant de l'obscurité, puis en augmentant très progressivement l'éclairage, apparaît d'abord le visage de l'enfant, celui de la Vierge, puis le ciel ; ensuite à partir du centre tout l'ensemble s'éclaire. La reproduction photographique que je donne est une solution moyenne et ne permet pas de voir nombre de détails dans la pénombre, notamment l'étable, le bœuf et l'âne, exemple caractéristique du clair-obscur caravagesque. Voilà pourquoi dans ma photo grand format, l'enfant "éblouit" tellement qu'il paraît blanc alors que, dans la dernière photo du bas, moins exposée, il est plus coloré ; de même, le visage de la Vierge. Admirez également le soin apporté pour représenter le globe de l'oeil, autre caractéristique du peintre. Absolument génial !

Tableau peint probablement en 1605, après la mort de Clément VIII, avant celle de Léon XI. Caravage est au sommet de son art.

Emile Mourey, 5 février 2018

 


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5 réactions à cet article    


  • eddofr eddofr 6 février 10:38

    J’aime la peinture du Caravage.


    Aucune analyse là dedans, aucune compétence en art, critique, histoire de l’art.

    Ses œuvres ont juste le pouvoir de parler à quelque chose de profond en moi, c’est épidermique, presque instinctif.

    Alors dire si c’est un tableau du Caravage ou non. Je ne saurais trancher. Mais il a bien, à première vue quelque chose de la puissance du Caravage ... 

    • velosolex velosolex 6 février 11:21

      Une belle peinture sans doute, mais personnellement je ne trouve pas la dedans la façon du peintre, les contrastes très fort découpant les ombres. Un peu trop maniéré aussi, pas assez incisif. Juste le premier commentaire au premier regard. 


      • cathy cathy 6 février 14:54

        La tiare d’Aaron ne pouvait pas être fendue à la façon des égyptiens et des babyloniens, puisque le texte de l’Exode 39 nous dit que la tiare finissait par un cordon et que cette tiare était sur une lame comme une couronne sur laquelle était écrit « Sainteté à l’Eternel ».


        Exode 39
         30 On fit aussi d’or pur la lame, la couronne sainte, et l’on y écrivit, d’une écriture en gravure de cachet : SAINTETÉ A L’ÉTERNEL.31 Et on y mit un cordon de pourpre, pour la mettre sur la tiare, en haut, comme l’Éternel l’avait commandé à Moïse.



        • Mekissê Mekissê 6 février 19:21

          Cet article a-t-il l’intention d’être convaincant ?
          .
          Il ne s’en donne guère les moyens.


          • bob14 bob14 7 février 05:50

            Un peintre bourré de talent, mais ingérable...

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