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Chefs d’oeuvre du 7ème art - Festen

Pour fêter ses 60 ans, Helge Klingenfelt, un riche notable, a rassemblé ses amis et ses proches. De ses quatre enfants ne manque que Linda, qui s'est suicidée l'année précédente. Le jumeau de Linda, Christian, est chargé par le patriarche de prononcer le discours d'usage. Christian demande à son père de choisir entre deux enveloppes puis commence à lire. A l'assemblée stupéfaite, il révèle que, alors qu'ils étaient enfants, sa soeur et lui ont été régulièrement violés par leur père. Un silence pesant puis une réaction de colère suivent ses propos. Christian est expulsé de la salle. Les domestiques, néanmoins, l'encouragent à persévérer...

Premier film du danois Thomas Vinterberg, Festen appartient à une mouvance lancée par Lars Von Trier, DOGMA, sorte de manifeste de radicalité cinématographique. Camera à l'épaule, montage réduit au mínimum, peu ou pas d'éclairages. En clair, mise à distance de la technique au profit de la dramaturgie elle seule, contre les canons du théatre filmé et de la belle oeuvre. L'école ne fit pas long feu mais eut le mérite de générer a minima un chef d'oeuvre.

Le style rentre-dedans de la caméra tenue à bout de bras permet l'intrusion – comme un viol - dans le coeur d'une famille en proie aux secrets les plus vils, dans leur intimité dévoilée à leur insu, au plus près de leurs surprises, de leurs réactions outrées lorsque l'indicible est suggéré puis dit. On pénètre ainsi plus que dans l'intime, le caché, l'oscène, au moment d'une pièce familiale ou les masques des convenances sont l'alpha et l'omega.

A la disposition parfaite d'essence théatrale de la table et de ses invités la mise en scène cinématographique à la DOGMA oppose plus qu'un contre-poids, un contre-pouvoir qui s'en va progressivement tout gangrener. Et expulser le héros de la fête hors du cadre et de son chez lui.

Le dénonciateur, ce fils ainé, ce christique Christian de la Scène, s'en va tenter une première fois l'énoncement de l'horreur – chasser les marchands du Temple familial …- et va se faire, poursuivi par la caméra, expulser du cadre. Le hors-champ, grace au dispositif scénographique devient le champ, les coulisses du festin deviennent le festin jusqu'à ce que la PREUVE soit découverte dans un tuyau de la salle de bain – là où on se lave de sa crasse, en clair le lieu du crime incestueux – c'est-à-dire dans la tuyauterie.

 

Festen est donc une plongée la tête la première dans la tuyauterie c'est-à-dire dans les dessous sales d'une famille chic. Il s'en va par électrochocs successifs se donner pour objet de les dévoiler, c'est-à-dire convenir de catapulter contre elles-mêmes les convenances, démasquer le père et la mère – la mère surtout, dont l'abjection dépasse l'entendement et se donne à voir à la toute fin.

C'est elle, coupable première, comme épouse puis mère, véritable mante religieuse de cette putride famille aisée, qui va chasser le malade pour conserver son rang. Il y a en cette femme une dimension Mère des Alien évident, l'époux et le père, lui, étant proprement ou plutot salement un pauvre type obsédé, en l'apparence par l'apparence de la propreté qui lui sert de cache-sexe.

La mère quant à elle réussit le prodige tout en faisant le ménage à sa table de rajouter une couche aggravante à cette obsession hygiéniste conduisant au viol de ses propres enfants. Elle acte par ses mots et son regard l'absolue préservation de l'espèce et de l'esprit malveillant qui l'animent.

Ce repas de famille, ce FESTIN, est bien celui du Diable. Les enfants – une s'est suicidée – sont les sacrifiés à la morale répugnante d'un couple et au-delà d'une caste écoeurants à force d'hypocrisies sociales, de dévotion aux apparences, et de servitude envers Chronos, le dévoreur d'enfants. Cette lignée est issue de l'Elite, le film la met à nu et la déshabille entièrement en exposant les sous sols, les arrières-cuisines, les petits secrets abjects, les crimes et le linge sale. Le petit personnel devient complice des enfants. En opposition leurs maitres et les invités en costumes noeuds papillon demeurent d'un bout à l'autre figés et ce quelle que soit la profondeur de l'horreur revélée, à un masque imperturbable d'insensibilité.

Que la caméra agile, rebelle, anarchiste de Vinterberg saisit tels des pantins grotesques, tremblant à leur approche pour mieux les faire et les voir vaciller.


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3 réactions à cet article    


  • Clark Kent Kent 25 mars 18:38

    Il s’agit bien, en effet d’un chef-d’oeuvre.

    Mais, au-delà de celui d’une d’une famillen c’est le procès d’une classe sociale, la bourgeoisie, qui est mis en scène.

    Festen est au cinéma ce que « le journal d’une femme de chambre » d’Octave Mirebeau est à la littérature (dommage que le film adapté de ce roman ne soit pas à la hauteur).

    • christophecroshouplon christophecroshouplon 25 mars 20:02

      @Kent
      Je dirais la HAUTE bourgeoisie, disons les nantis !


    • Pierre-Yves Martin 26 mars 05:02

      Lorsque j’ai lu votre article, j’avais prévu de voir ce film, que je ne connaissais pas, le soir même sur Cine +

      Le film se passe effectivement dans un milieu de bourgeoisie riche, plutôt d’ailleurs que de haute bourgeoisie.

      Cela ne suffit pas à y voir une attaque d’une classe sociale et ce n’est pas cela que j’y ai vu.

      Pour nous départager, j’ai consulté l’article de Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Festen. Celui-ci fait notamment un parallèle avec le mythe d’œdipe. Or personne ne voit en la légende des Atrides une critique sociale des rois ou chefs de la Grèce antique.

      Compte tenu des contraintes que le scénariste s’était imposées à lui-même (cf l’article https://fr.wikipedia.org/wiki/Dogme95 ), il était d’ailleurs logique de le situer dans un grande demeure et avec de nombreux invités.

      Je ne suis pas d’accord non plus avec la volonté de mettre tous les protagonistes sur le même plan. Les trois enfants vivants sont très différents par leur personnalité et leur positionnement. L’une des trois n’a aucun secret, à moins que vous ne comptiez comme tel le fait d’avoir un copain noir. Quant au « petit personnel » (quelle expression méprisante !), il n’est pas « complice » mais acteur de la dénonciation. Le chef cuisinier n’a rien de petit ; d’une certaine façon, il est sur le même plan que le principal héros.

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