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Communautarisme et Démocratie

L’apparition de revendications communautaristes a été souvent évoquée par les candidats à la dernière élection présidentielle. Ce sujet se prête mal à des débats fondés sur la raison, la réflexion et l’échange, et favorise la répartie facile, l’invective et l’exploitation démagogique de préjugés supposés chez les électeurs. Pourtant, ces revendications méritent une analyse approfondie, sans passion, aussi objective et respectueuse des individus et de leurs opinions que possible.

 

Un court historique

Les guerres de religion entre protestants et catholiques au 16e et 17e siècle ont suscité chez les philosophes comme Hobbes, Locke, Hume, Rousseau … une réflexion sur la cité et la recherche d’un système politique évitant ces conflits. Ils ont abouti à la notion de contrat social entre l’individu et la cité : l’individu accepte l’autorité du souverain de la cité, et ce dernier assure en échange sa protection et garantit ses droits naturels. Dans une démocratie la cité est la nation et le souverain le peuple. La souscription au contrat social transforme l’individu en citoyen et les droits naturels en droits constitutionnels. Le régime démocratique nécessite la souscription au contrat social de la population de la nation. En principe, ceux qui le refusent se privent de la protection assurée par l’État.

La situation a changé au XXIe siècle avec l’arrivée en France de populations nombreuses non européennes dont les religions et les cultures sont très différentes de celles des démocraties européennes. Ce dernier point a une conséquence : l’homogénéité religieuse et culturelle qui a facilité la séparation de l’Église et de l’État à partir du XIXe siècle en définissant une morale laïque d’inspiration chrétienne excluant toute référence à Dieu n’existe plus [4]. Les lois, elles, n’ont quasiment pas changé. Sont-elles suffisantes pour intégrer ces nouvelles populations [2] ?

Le communautarisme

Un danger qui guette les démocraties est le communautarisme, c’est-à-dire la rupture avec l’universalité des droits de l’homme qui est la valeur fondamentale de la démocratie, et l’établissement de communautés imposant un droit particulier à leurs membres [6]. Cette situation a existé au Canada et au Royaume Uni : les jugements de divorce y ont été pendant une courte période prononcés par des tribunaux religieux. Elle a disparu par suite des protestations véhémentes des associations féministes, mais les exigences communautaristes continuent de se développer, sous la forme de revendications de droits-créances pour assurer l’égalité réelle et de dérogations à la loi commune conformes à leurs valeurs particulières. Elles sont parfois satisfaites à l’occasion en particulier de fêtes religieuses.

Le communautarisme privilégie donc l’appartenance à une communauté religieuse, de langue ou de race[1] à l’appartenance à la communauté nationale : un régime communautaire substitue la multiplicité des communautés à l’unicité de la nation, et la protection de l’individu est assurée par la communauté à laquelle il appartient et non par la nation. C’est le régime des pays d’origine de la quasi-totalité des immigrés non européens, et une des causes des conflits actuels en Afrique, de même que cela l’était jadis en Europe.

Le lien communautaire et le lien national.ne ne sont pas de même nature : le premier est fondé sur le partage des mêmes convictions religieuses, des mêmes traditions ethniques, de la même langue, sur les relations familiales et le même système de parenté etc. : c’est ce que les Allemands appellent la Gemeinschaft. Inversement, le second est politique : il est créé par l’intérêt général de la population, les intérêts particuliers et le contrat social ; c’est la Gesellschaft [5].

Cette différence de nature n’est pas insurmontable : la démocratie garantit la liberté individuelle, et donc le droit d’être membre d’une communauté. Mais si l’individu bénéficie de ce droit dans une démocratie, une communauté ne dispose pas de celui d’en enfreindre les règles. Le communautarisme est donc contraire à la démocratie lorsqu’il reconnaît aux communautés le droit d’exercer une contrainte sur leurs membres. Il devient un soutien à la démocratie lorsqu’il leur donne comme objectif l’intégration culturelle et sociale de leurs membres à la nation.

Les deux formes de communautés

On voit apparaître les deux grandes lignes de l’action politique nécessaire à la préservation et au renforcement de la démocratie : lutter contre les communautés qui ne respectent pas la loi démocratique, et soutenir celles qui facilitent l’intégration à la nation.

La première concerne tout d’abord les droits constitutionnels qui peuvent, comme l’égalité des sexes, être contraires aux préceptes religieux de certaines communautés. Le principe de l’action politique est clair : c’est d’assurer la suprématie de ces droits constitutionnels sur les préceptes religieux. Mais sa concrétisation est difficile, parce que le rôle de l’État-providence ne consiste pas seulement à assurer l’égalité en droits, mais aussi l’égalité réelle. Par exemple, comment l’État-providence peut-il imposer l’égalité réelle entre les sexes sans intervenir dans les pratiques religieuses familiales qui la contestent ? La seule solution consiste à abandonner l’objectif d’égalité réelle, à renforcer celui d’égalité en droits et à assurer la liberté individuelle à tous. C’est ensuite à chacun de faire valoir ses droits, et à l’État de soutenir l’individu qui revendique sa liberté et de condamner ceux qui veulent la limiter.

Il est plus difficile de faire face aux différences culturelles, telles que la façon de manger, les règles de politesse, l’hygiène, l’habillement etc. qui sont transmises par les familles de génération en génération dans une sorte d’inconscient culturel : ces différences ne peuvent s’estomper que lentement et par le métissage. Elles apparaissent par des comportements inhabituels aux yeux des populations autochtones, que l’on qualifie de comportements singuliers [3]. Dans une population culturellement homogène, la plupart de ces comportements singuliers restent marginaux et acceptables. Dans une population culturellement hétérogène, le problème est plus complexe, parce que les comportements singuliers peuvent être inacceptables socialement sans être nécessairement en contradiction avec les droits constitutionnels. Il n’y a guère d’autre solution que de légiférer sur le caractère acceptable ou non de ces comportements singuliers lorsque la question se pose. C’est ce qui a été fait pour normaliser l’homosexualité et pour interdire le port de la burqa [1].

L’autre action politique consiste à soutenir les communautés qui agissent en faveur de l’intégration sociale et culturelle de leurs membres. De telles communautés ont existé aux États-Unis : les associations juives et polonaises ont joué un grand rôle dans le melting pot américain [5]. Chaque école est une communauté dont le rôle est fondamental sur ce plan, à la fois par la vie scolaire à l’intérieur de l’établissement et par la participation des élèves à des activités extra-scolaires, sportives ou culturelles. Une commune peut aussi promouvoir ce genre d’activités, et susciter un esprit de fraternité entre ses habitants. D’autres associations jouent un rôle d’intégration, en assurant des cours de français, en distribuant des repas, des vêtements. Les syndicats ont joué ce rôle d’intégrateur, en créant une fraternité entre les salariés d’une entreprise ou d’une branche professionnelle indépendamment de toute autre appartenance. Leur perte d’audience a fait disparaître ce rôle. Cette action fonctionne surtout par la volonté de ceux qui y participent. Le rôle de l’État et des collectivités est ici incitatif et non répressif.

L’autorité

Si les principes d’action sont clairs, leur application est de toute évidence délicate. Les décisions sont toujours prises à l’issue de débats, mais ces débats doivent exclure toute référence aux convictions religieuses pour respecter la laïcité. Il n’est pas de la compétence des élus de décréter que telle religion est compatible ou non avec la démocratie : ce sont les pratiquants de cette religion qui doivent accepter la règle démocratique ou non, c’est-à-dire souscrire ou non au contrat social. Dans ce dernier cas, ils n’ont rien à faire en France.

Les débats doivent se limiter à une confrontation d’arguments rationnels, éviter toute polémique et ne considérer que les valeurs constitutionnelles et culturelles. Le débat sur le port du voile à l’école a porté sur l’infériorisation des filles sur les garçons, pas sur son caractère religieux dont l’État n’a pas à se mêler. Le port d’une croix ou d’un croissant ne stigmatise pas du tout les filles de de la même façon : il n’y a aucune raison de l’interdire. Le port ostentatoire des signes religieux suffit pour créer des conflits entre les élèves d’un lycée ou entre les salariés d’une entreprise : cela justifie son interdiction, de la même façon qu’on y interdit la diffusion de tracts politiques. Dans ces exemples, la religion n’intervient pas et n’a pas à intervenir.

La Gemeinschaft, relationnelle, est plus forte que la Gesellschaft, contractuelle. L’autorité politique doit donc être renforcée par rapport au lien affectif pour que les décisions prises démocratiquement soient respectées. La conséquence est évidente : le refus de respecter la loi démocratique doit être sanctionné fermement. J’ai proposé dans un article antérieur l’expulsion des étrangers condamnés pour crimes graves. On doit aussi expulser les religieux étrangers qui prônent des valeurs anticonstitutionnelles ou des comportements socialement inacceptables dans leurs sermons. Un Français qui ne respecte le contrat social doit être condamné et, dans les cas graves, déchu de la nationalité française.

Inversement, l’État doit respecter les engagements du contrat social. Un représentant du peuple ou de l’État qui accorde des subventions pour construire un édifice religieux ou en refuse le permis de construire doit être destitué. Les gouvernements doivent garantir l’exercice des droits constitutionnels au lieu de les limiter dans un intérêt général qui n’est que celui de la majorité, et qui n’a pas de valeur constitutionnelle. Les dérogations à la loi républicaine doivent être proscrites, en vertu de l’égalité en droits. Comment espérer que les citoyens respectent le contrat social si l’État s’en libère ?

Ces propositions ne sont pas nouvelles. La situation est devenue conflictuelle parce que l’État n’a pas l’autorité suffisante pour les appliquer et faire face aux contestations d’une partie influente de la population. C’est dangereux, parce que cette faiblesse génère de l’exaspération chez les autres, favorise les partis extrémistes et peut créer des conflits violents.

Bibliographie 

[1] Foucart T., 2015, Engagement et transmission des valeurs démocratiques, contribution à l’ouvrage collectif L’engagement et ses différentes figures, dir. G. Ferréol et A. Tuaillon Demésy, coll. Proximités, EME éditions, 1348-Louvain-La-Neuve, Belgique.

[2] Foucart T, 2017, Un projet social-libéral pour la France, Libréchange , Paris.

[3] Kintzler C., 2008, Qu’est-ce que la laïcité ?, Vrin, Paris.

[4] Peillon V., 2010 Une religion pour la République, la foi laïque de Ferdinand Buisson, Le Seuil, Paris.

[5] Schnapper D., 2007, Qu’est-ce que l’intégration ?, Gallimard, Paris.

[6] Taguieff P.-A., 2005, La république enlisée, éditions des Syrtes, Paris.

 

 

[1] Il n’y a que dans la culture occidentale contemporaine que la race n’existe pas.


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4 réactions à cet article    


  • non667 30 mai 16:12

    article raisonnable ,rousseauiste , comme si la ruse politique (complot ) n’existait pas !
    je complète donc en bref :
    le judaïsme est une religion fondamentalement basée sur l’ethno-racisme (peuple élu ) qui a déclaré une guerre souterraine au reste du monde (aux goys ) dont les palestiniens en particuliers visiblement aujourd’hui  !

     et ce racisme les juifs veulent l’interdire aux goys pour se protéger ! création des assos anti racistes (licra -sos ...tc + lois gayssot ) et promeuvent le métissage ,le multiculturalisme pour les goys alors que pour eux même ils cultivent l’endogamie et le communautarisme au plus haut point depuis plus de 4000 ans !
    les pogroms n’ont pas été inventé par hitler mais sont la rançon universelle de leur succès dès que la différence entre leur réussite et la misère du peuple dans lequel ils sont « infiltrés » devient trop voyante !


    • aimable 30 mai 17:29

      ceux qui veulent vivre uniquement dans leur communauté , prouvent une chose , ils ne sont là que pour la gamelle , donc pas fiable



      • La Voix De Ton Maître La Voix De Ton Maître 31 mai 13:13

        Vous dites des choses intéressantes et vraies. Mais je ne suis pas d’accord avec vos propositions

        Le port ostentatoire des signes religieux suffit pour créer des conflits entre les élèves d’un lycée ou entre les salariés d’une entreprise

        Les syndicats peuvent aussi créer des conflits en entreprise, est-ce aussi une raison pour les interdire ?

        l’État doit respecter les engagements du contrat social. Un représentant du peuple ou de l’État qui accorde des subventions pour construire un édifice religieux ou en refuse le permis de construire doit être destitué

        Faut-il interdire les subventions pour la rénovation des églises existantes ? Sachant qu’une grosse rénovation nécessite également un permis de construire.

        Une loi doit être simple claire et nette, bricoler c’est échouer.

        Nous n’avons pas de Gesellschaft en France à proprement dit, en Allemagne ce sont les activités proposées autour de l’entreprise qui renforcent la communauté. En France on a juste le bistro du coin, s’il n’a pas déjà déposé le bilan.

        La problématique s’articule autour du triptyque l’Individu - l’Etat - la Communauté.

        Pour le français moyen, il y a une confusion naturelle entre l’Etat et la Communauté (que l’on constate très clairement dans votre article)
        Pour l’étranger moyen, le choix de la Communauté en premier lieu c’est juste un choix pratique.


        • Thierry FOUCART Thierry FOUCART 31 mai 14:01

          Merci de votre commentaire qui me donne l’occasion de préciser certains points.
          Il ne s’agit pas d’interdire les religions ou les syndicats, mais le prosélytisme religieux ou politique.
          Les églises antérieures à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, ne sont pas des édifices religieux mais des bâtiments historiques appartenant aux collectivités locales. D’où le financement des réparations par les communes ou l’Etat. Les réparations des églises postérieures ne sont en principe jamais subventionnées.
          « Une loi doit être simple claire et nette, bricoler c’est échouer » : je suis pleinement d’accord, mais beaucoup de lois sont incompréhensibles aux non-spécialistes.
          La Gesellschaft est tout ce qui est contractuel : contrat de travail par exemple. Il y a un engagement réciproque à le respecter. La Gemeinschaft existe aussi en France. .
          Oui, le choix de la communauté est un choix pratique : c’est la recherche de la facilité, mais ce n’est pas nécessairement un bien, par exemple pour apprendre la culture et la langue du pays. Actuellement, ce choix n’engage contractuellement à rien, mais limite les relations de l’individu et entrave son intégration. 

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