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Accueil du site > Tribune Libre > Crise du Golfe : vers l’inévitable échec de Riyad

Crise du Golfe : vers l’inévitable échec de Riyad

Accusé par l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats arabes unis et Bahreïn de soutenir financièrement le terrorisme islamiste, le Qatar semble cependant tenir tête au blocus dont il est victime depuis le 5 juin dernier. Alors que l’émirat de deux millions d’habitants multiplie les contre-attaques en se tournant vers Ankara et Téhéran, l’Arabie saoudite, toujours en guerre en Syrie et au Yémen, commence à lâcher prise.

Un contre tous et tous contre un

C’est un bras de fer qui semblait gagné d’avance. La crise éclate le 5 juin 2017, lorsque Riyad et ses trois alliés annoncent la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Sous l’impulsion du président américain, en visite le 20 mai en Arabie saoudite, le petit émirat est accusé de financer des groupes terroristes, notamment Al-Qaïda et l’État islamique. La pomme de discorde serait le versement d’une rançon à Hayat Tahrir al-Cham, groupe lié à Al-Qaïda, pour la libération de vingt-six otages qataris en Irak. Transféré par l’intermédiaire de l’Iran, cet argent pourrait également avoir profité à des milices chiites.
Néanmoins, les raisons profondes de la crise pourraient être plus anciennes. Il convient ici de rappeler la rivalité opposant Riyad à Doha depuis les années 1990, lorsque l’émirat se libère de la tutelle saoudienne. Fort d’un PIB par habitant atteignant les 100 000 dollars, le Qatar contribue largement au financement des Frères musulmans pendant le Printemps arabe, notamment en Égypte, en Syrie, en Libye et en Tunisie. Riyad, craignant un effet de contagion, ne lui pardonnera pas. La diffusion d’une interview de l’émir du Qatar décrivant l’Iran, grand rival chiite de Riyad, comme un allié stratégique, met le feu aux poudres. Pour certains, cette interview n’aurait jamais existé, et serait le fruit de hackers russes indépendants voulant crisper les relations entre Washington et Doha, Trump étant particulièrement hostile à l’Iran… Toujours est-il que depuis deux mois et demi, le Qatar est en proie à un blocus terrestre et aérien de grande ampleur. Pas plus grand que l’Île-de-France, le pays dépend à plus de 90% de ses importations en denrées alimentaires. L’objectif est donc clair pour les quatre états sunnites : isoler le Qatar et le faire s’aligner. 
Pourtant, Doha rejette l’ultimatum saoudien, qui réclamait notamment la rupture des relations avec l’Iran. L’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani, se montre intransigeant et rassure son peuple, affirmant pouvoir tenir “éternellement”. Alors que le transfert de Neymar au Paris Saint-Germain, détenu depuis 2012 par le Qatar Investment Authority, a défrayé la chronique cet été, Doha se frotte les mains. Provocation suprême : la nomination la semaine dernière d’un ambassadeur à Téhéran. Mais comment expliquer que l’Arabie saoudite, presque deux-cents fois plus grosse que son voisin, ne parvienne pas à le faire fléchir ? 

Le Qatar, un mastodonte financier

L'état qatari est connu pour sa solide économie. Jouissant d’une réserve colossale d’hydrocarbures, il enregistre un taux de croissance de 18,9% entre 2000 et 2004, conférant à sa population un très haut niveau de vie. En effet, il partage avec l’Iran le plus grand champ gazier au monde, et représente à lui seul 13,3% des réserves mondiales. A cela s’ajoute la production quotidienne de quelques 2 millions de barils de pétrole. Parmi ses plus gros clients, on trouve les États-Unis, l’Europe occidentale, le Japon, l’Inde et la Corée. D’ailleurs, la mise au ban du Qatar ne semble point les décourager, puisque ses exportations ont augmenté de 8% par rapport à juillet 2016. De quoi faire grincer des dents Riyad. Ensuite, le riche émirat a su diversifier son économie, en investissant massivement à l’étranger ces dernières années. Actionnaire à la Bourse de Londres, il a également la mainmise sur le club du Paris Saint-Germain et l’hôtel de luxe Royal Monceau. Outre ces points d’ancrage en Europe, Doha affirme la volonté de se hisser sur la scène mondiale, en accueillant notamment la Coupe du monde de football, en 2022.
C’est d’ailleurs toute la footosphère qui s’emballe cet été après le transfert de Neymar au club parisien, pour la somme de 222 millions d’euros, soit le plus cher de l’histoire. Derrière le cadre sportif se cache en réalité un enjeu diplomatique immense. En pleine crise du Golfe, l’émirat cherche à rappeler son poids financier et montrer au monde que le blocus ne l’affecte pas. La médiatisation du transfert échappe totalement au contrôle saoudien, et réaffirme le Qatar comme un partenaire solide, loin des accusations qui pèsent sur lui. La contre-attaque est lancée. Riyad a beau s’exaspérer, son petit voisin a des fonds, et compte bien s’en servir. 

Doha à la recherche de nouveaux partenaires

Qualifié de “bonne nouvelle” par Emmanuel Macron, le transfert de Neymar rappelle l’influence qatarie à Paris, et peut appeler à un soutien français. Mais Doha n’a pas attendu longtemps pour tisser de nouvelles alliances. Dès le début du mois d’août, l’émirat commande sept navires de guerre à l’Italie et douze milliards de dollars d’avions de combat aux États-Unis. Au-delà de la préoccupation militaire, ces échanges économiques favorisent les relations diplomatiques et sortent le Qatar de l’isolement. D’ailleurs, des états plus proches se laissent séduire par un voisin si bon payeur, à commencer par l’Iran. Pour sceller le rapprochement, Doha y envoie pour la première fois depuis vingt mois un ambassadeur. En effet, les relations entre les deux états étaient gelées depuis l’incendie de l’ambassade saoudienne à Téhéran, suite à l'exécution d’un chef militaire iranien en Arabie saoudite. Il s’agit donc clairement d’une provocation à l’égard de Riyad, éternel rival de l’état chiite. De son côté, la Turquie se déclare également prête à soutenir l’émirat, en promettant des arrivages de produits frais. C’est une véritable bouffée d’oxygène pour un état dont 40% des importations alimentaires transitaient par la frontière terrestre avec l’Arabie saoudite, aujourd’hui fermée. De plus, Ankara possède une base militaire au Qatar, que le président Erdogan compte bien renflouer, désireux d’accroître son influence dans les restes de l’empire ottoman. 

Riyad face à la réalité géopolitique

Derrière les soutiens qataris, Riyad paraît bien démunie. Le roi Salman, qui misait beaucoup sur l’appui américain, goutte à l’imprévisibilité du président Trump. Très véhément dans ses accusations, Donald Trump semble s’être assagi derrière son secrétaire d’État, Rex Tillerson, plus modéré dans ses propos. Les États-Unis sont également soucieux de garder leur base militaire au Qatar, qui sert de point d’appui à la coalition contre l’État islamique. Et avec la signature du contrat à 12 milliards de dollars pour des avions de combat, la position américaine est plus ambiguë que jamais. 
De son côté, l’Arabie saoudite se bat sur tous les fronts en même temps. En Syrie d’abord, où elle soutient activement les rebelles contre Bachar el-Assad, de confession alaouite et proche de l’Iran. Mais la résolution du conflit, au coeur des divergences américano-russes, semble encore bien loin, après le récent revirement de Donald Trump. Et puis, il y a le Yémen. Depuis le renversement du président sunnite Abdrabbo Mansour Hadi par les rebelles houthistes, Riyad intervient à plusieurs reprises contre ces miliciens d’obédience chiite. La guerre civile, responsable de plus de 10 000 morts depuis trois ans, déborde même sur le territoire saoudien. En effet, la localité d’Al-Khobah, à la frontière yéménite, est régulièrement la cible des roquettes rebelles. Un conflit qui s’enlise et qui touche directement Riyad…
Dans ce contexte, le Qatar ne devient qu’une priorité parmi d’autres, et Riyad doit lâcher du lest. Ainsi, le roi Salman a concédé aux ressortissants qataris le droit de se rendre à la Mecque, pour le pèlerinage du Hajj. Un acte peut-être annonciateur d’une désescalade à venir…

La crise du Golfe sonne donc déjà comme un échec pour l’Arabie saoudite. En voulant empêcher le réchauffement des relations entre Doha et Téhéran, elle précipite son voisin dans les bras de son grand rival. Et quand le Qatar montre plusieurs cordes à son arc, c’est Riyad qui envoie des signaux de faiblesse. Embourbée dans des conflits qui la dépassent, et sans appui des états occidentaux, elle ne peut que demeurer spectatrice de son impuissance.

 


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3 réactions à cet article    


  • LE CHAT LE CHAT 13 septembre 13:16

    maintenant que le Qatar a Neymar dans son équipe , ils sont foutus ! smiley smiley smiley smiley


    • Matlemat 13 septembre 23:27

      Une petite erreur il me semble , il s’agit d’un chef religieux chiite qui a été exécuté en Arabie saoudite et non un chef militaire.

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