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Accueil du site > Tribune Libre > Damasio et La Horde du Contrevent

Damasio et La Horde du Contrevent

Deux romans seulement en 20 ans, un troisième, Les furtifs, à paraitre. Quelques nouvelles, d’autres écrits, pour la plupart inclassables, au contenu aux frontières de la politique, de l’anticipation, de la poésie, de la philosophie et de l’ésotérisme. De fréquentes incursions dans les univers de la création sonore (ses deux romans sont présentés avec un CD d’œuvres musicales proposant de compléter et d’enrichir la lecture par une dimension purement émotionnelle) et 3D (il est cofondateur d’une société de jeux vidéo).

Nul doute au regard de cette œuvre à nulle autre pareille qui s’en va puiser ses sources dans les travaux de Deleuze et de Michel Foucault (AD se définit comme un philosophe raté), et apparait comme un pendant aux œuvres gigantesques d’un Kubrick, d’un Franck Herbert, d’un David Lynch ou d’un Orwell.

L’ermite lyonnais Alain Damasio, isolé dans un coin reculé et montagneux de la Corse après des années de réclusion dans le Vercors, est un des plus grands auteurs français contemporains. Dont l’œuvre, rare mais incroyablement dense, ne donne à ses lecteurs guère davantage que des clefs de compréhension de ce qui se passe à notre époque. Le suggérant, sans l’imposer, un peu comme Kubrick dans Eyes Wide Shut.

Ce qu’il a vu, compris, pensé, entendu « dans son cerveau » (dans une des rares interviews qu’il a donnée, en 2016, aux Inrocks, il dit que son cerveau fonctionne comme une radio stridente et que la moindre information le conduit à fouiller comme un diable, à triturer le réel, à le remettre en cause et l’interroger de manière folle jusqu’à ce que celui-ci impose son sens), il le traduit en énigmes et paraboles sans chercher à se faire trop comprendre de la multitude.

Au contraire, la difficulté à pénétrer le sens de l’œuvre est signe de maturité et de maturation du lecteur, lequel, invité par la porte de l’imaginaire à pénétrer le sens profond, se doit de lâcher sa raison, d’écouter les soubresauts de son intuition, d’à son tour s’il le souhaite quitter la norme pour fouiller en dessous de la surface des choses. Et telle la Horde du Contrevent, choisir en son temps le difficile voyage.

L’auteur-démiurge n’impose en rien la dissidence, il la donne à vivre, dans ses deux romans, d’une manière aussi équivalente que distincte.

Dans La Zone du Dehors (1999), anticipation politique à peine voilée, Captp entre en lutte avec la Norme et son Président A. Sa « Volte » nous invite à son tour à nous poser individuellement la question du camp où l’on veut se situer dans notre existence : dedans ou dehors ? Dans l’interconnecté aliénant ou dans l’en dedans ? Veut-on le confort, lui préfère-t-on la liberté – et qui, de Cerclon ou de la Volte, manipule quoi ? De ce choix – crucial – tout le reste dépend, et l’auteur se garde bien de nous mettre dans une case. Il se contente (je ne dévoilerai pas la fin) de suggérer ce qui à la fin des temps …

Dans La Horde du Contrevent (2004), les 23 narrateurs, liés chacun à la Volte, ont jeté les amarres et sont partis en quête à rebours de l’origine du Vent. Leurs récits entremêlés résonnent comme 23 voix aussi dissonantes qu’accordées de la nécessité du voyage vers l’en-dedans. De sa difficulté aussi, extrême, laborieuse. Cette quête des origines est un long poème d’espoir charriant mille douleurs, ou l’auteur, davantage encore que dans son œuvre précédente, procède par la suggestion et demande au lecteur un investissement énorme pour pénétrer le sens profond de ce qui est donne à lire et à comprendre.

Combien il doit être ardu de pénétrer la signification de ce texte magistral à un très jeune âge ou bien après des décennies d’abandon au matérialisme tout puissant : il convient, à mon sens, d’avoir atteint un certain niveau d’expérience et de maturité et de s’être soi-même engagé concrètement dans une dissidence pour être en mesure de déceler, plus que l’intention, plus que le chemin : le LIEU d’origine même du Vent.

Damasio – l’homme, refusant les honneurs et la société du spectacle, donne quelques conférences, brillantes, jouissives, ou tel un furet il se glisse sourires aux lèvres sur une estrade et, sans notes, déroule un fil d’Ariane a son public. Lui montrant le chemin. L’invitant à une Nuit Debout en sa joyeuse compagnie. L’interpelant malicieusement, interrogeant l’époque, la disséquant avec malice sans appeler bêtement à la mettre par terre – même s’il ne cache pas combien il aimerait qu’il en soit ainsi. Libre, il ne se prend en rien pour un leader ou un gourou, mais aide à réfléchir et donc à combattre du dedans ce qui nous est imposé en nous proposant un « dehors » qui redevienne notre « dedans ».

Ainsi ce mystérieux Livre à rebours, El Levir, dont les caractères s’effacent à mesure qu’il s’écrit : ce que je vois, ce que je sais, ce que je puis transmettre si …- je ne puis littéralement l’écrire ou le dire, murmure l’auteur : à toi de faire le travail, mon rôle est de te mettre sur la voie.

C’est cela, un demiurge : un être libre avant tout, un grand artiste ensuite, qui a fait le chemin et qui, loin d’haranguer, murmure à ton inconscient et laisse sur le sable dans la nuit noire quelques traces. Pour permettre à qui le souhaite de le suivre et de faire à son tour le voyage en Contrevent.

 

 


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10 réactions à cet article    


  • Gieller Gieller 31 mai 16:20

    La horde du contrevent fait partie de mon top 5 des ouvrages publiés ces 10 dernières années...
    C’est divinement écrit, profond, parfois jubilatoire et cela nous emporte vers une épopée philosophique dont on ne sait quelle en sera l’issue...
    Le livre est également vendu accompagné d’un marque page très particulier et indispensable à sa lecture. Le disque est également à écouter (disponible sur deezer).


    • anaphore anaphore 31 mai 17:25

      @Gieller
      C’est possible mais la vidéo est urticante ....


    • Phalanx Phalanx 31 mai 22:16

      @Gieller

      Je veux pas vous filer un coup de vieux, mais La Horde a été publiée en 2004.

    • Gieller Gieller 1er juin 11:45

      @Phalanx

      Déjà ?
      Mais en quelle année sommes nous ?
      Vous n’auriez pas vu le témoin ? smiley


    • JL JL 31 mai 16:23
      Bonjour christophecroshouplon,
       
       Autant j’ai été enthousiasmé par « La Zone du Dehors », autant j’ai trouvé laborieux « La Horde du Contrevent ». Vous en faites une critique positive, qui donne envie de lire. Pour moi, à mesure que j’avançait les épisodes devenaient répétitifs et lassants.
       
      Je suis peut-être passé à coté.
       
      Je n’ai pas beaucoup aimé El Levir non plus. Cette nouvelle est paru en en poche Folio dans un recueil sous le titre « Aucun souvenir assez solide ».
       
      Mais, et je me répète : je tiens « La Zone du dehors » pour un très grand roman que je conseille à tous, comparable à des géants tels « 1984 » ou « Le meilleur des mondes »
       
       

      • christophecroshouplon christophecroshouplon 31 mai 16:39

        @JL : Bonjour JL. Certaines oeuvres difficiles meritent qu’on y revienne, c’est le cas des deux que vous avez lues sans parvenir a etre dedans. Ca m’arrive aussi avec certaines tres grandes oeuvres, parfois c’est trop tot, pas le bon moment. Je vous souhaite une bonne re-decouverte. 

        PS : La zone du dehors en effet est un livre fabuleux. Mais plus simple d’acces que les deux autres

      • JL JL 31 mai 23:25

        @christophecroshouplon
         

         non, je ne le relirai pas. Est-ce que vous connaissez « Mardi » (*) de Melville ? Il m’avait fait le même effet : la narration, passionnante au début, devient vite répétitive et lassante. Par ailleurs ; dans le romand de Damasio, j’avais très rapidement deviné la fin.
         
        (*) Note en 4è de couverture : ’’Comme Moby Dock, Mardi est un grand livre symbolique qui brasse tous les thèmes chers à Melville : la mer, la lutte contre le mal, la culpabilité, l’espoir d’une transcendance’’. Je dois être un mauvais lecteur.

      • JL JL 31 mai 23:41

        @JL : Moby Dick !


      • Phalanx Phalanx 31 mai 22:22

        La Horde du Contre Vent est d’abord une oeuvre magistrale de roman fantaisie d’aventure, du même calibre que le seigneur des anneaux.


        Il faut se faire au style narratif alternatif un peu lourd (d’autant plus fastidieux que materialisé par des symboles... juste 23) et faire face à quelques longueurs... mais globalement, une grande oeuvre française. 

        J’envisage de le relire à l’occasion.

        • Djam Djam 1er juin 15:29

          Etonnant ! votre article sur la Horde du Contrevent arrive alors que je viens juste d’acquerir le livre et de le commencer. Les premières pages, le style, le lyrisme poétique invite à le lire en relàchement complet, un peu comme les illuminations de Rimbaud dans lesquelles notre pensée ligique doit capituler et alors, doucement la lumière se fait smiley)

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