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De J. Habyarimana (†1994) à P. Kagamé et à J. Swinnen (Ambassadeur Belge au Rwanda 90-94) I/II

De Johan Swinnen[1] (1990) à Juvénal Habyarimana (1994†) et de Johan Swinnen1 (2016) à Paul Kagamé (2019) : L'Ex-Ambassadeur belge au Rwanda, Johan Swinnen, exige la poursuite de la recherche de la vérité à propos du Génocide rwandais ! (I/II)

 

[1] Ambassadeur de Belgique au Rwanda de 1990 à 1994

Avertissement : pour ceux que la longueur (rébarbative) de ce papier découragerait, je propose de suite d’écouter l’entrevue de Johan Swinnen avec Jean-Jacques-Durré et Hervé Gérard de RCF[2], sous les URL suivantes : http://www.france-rwanda.info/2018/09/uploaded-by-equi-libres-on-2018-09-22-audio-en-debat-johan-swinnen-un-grand-commis-de-l-etat-20-septembre-2018-par-jean-jacques-durr

et/ou

https://youtu.be/l78y0szkxlo

 

Pour le 25ième anniversaire du déclenchement, le 06 avril 1994, du Génocide des Tutsis du Rwanda qui a fait entre 800.000 et 1.200.000 morts principalement des Tutsis et des Hutus modérés, en moins de 100 jours, suivant les chiffres de l’ONU, on aurait pu s’attendre à ce qu’un point soit fait sur les connaissances de ce drame effroyable, sur ses causes, son déroulement, ses acteurs, ses conséquences. On aurait espéré que ce point soit final ! Or, selon moi, il reste toujours une seule et lancinante question qui conditionne cette approche : « Qui est l’auteur de l’attentat de Kigali ? » Une seule réponse, dans un sens ou dans un autre, qui soit irréfutable, rendrait cohérentes toutes les autres analyses élémentaires et leur synthèse.

Mais ce n’est que partiellement, que ce genre de « recherche de la vérité » s’est « déroulé » d’une manière continue pendant ces 25 dernières années tant les confusions sont nombreuses à ce sujet, tant les faits sont enfumés selon certains, tant l’histoire semble biaisée suivant les autres, tous, à priori, aussi sincères les uns que les autres dans leurs intimes convictions. Et cela d’autant plus que cette « ultime question de l’identité de l’auteur de l’attentat » sous-entend, pour beaucoup, que le simple fait de la poser, constitue une intention et/ou un acte susceptible(s) d’attirer, à son auteur, les foudres des inquisiteurs auto-proclamés, seuls détenteurs du seul authentique « Evangile selon leur propre Saint ». En effet aucune approche rationnelle aucun avis mesuré n’a véritablement trouvé de valable écho, en dehors de toute passion et, aussi, de tout doute raisonnable.

Toujours est-il qu’en 25 ans, seul Kagamé semble avoir dit la vérité sur l’attentat du 6 avril 1994 ayant coûté la vie aux Présidents du Rwanda et du Burundi : « J’avais le droit ! » (Sic BBC : "Habyarimana's death ? I don't care" [3]- "La mort de Habyarimana ? Je m'en fous"[4]). Tout en n’étant qu’un aveu implicite, ces phrases ne sont pas une preuve. Mais n’en sont-elles pas, pour cela justement, encore plus effroyables, dans les perspectives qu’elles ouvrent, que la question qu’a posée la Procureure Générale du TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda) Carla Del Ponte : « S’il devait s’avérer que c’est le FPR qui a abattu l’avion du président Habyarimana, c’est toute l’histoire du génocide du Rwanda qu’il faudrait réécrire. »[5] ?

 

Faut-il rappeler qu’aucun des génocidaires Hutus condamné à Arusha par le TPIR ne l’a été pour avoir planifié, participé ou perpétré l’attentat du 6 avril ? Il en est de même des génocidaires condamnés dans les diverses juridictions nationales (en France, aux USA, en Belgique, au Canada, en Allemagne). Aucun génocidaire condamné, au Rwanda ou par contumace, par une juridiction rwandaise ne l’a été pour ces mêmes faits. Ce qui est particulièrement étonnant c’est qu’il n’y a jamais eu qu’un seul génocidaire, Pascal Simbikangwa, jugé et condamné en France, (dont le 24 mai 2018, la Cour de cassation a confirmé la condamnation[6]) qui aurait déclaré[7] : « Ce sont les Hutus qui ont abattu l’avion de Juvénal Habyarimana. Je suis bien placé pour le savoir »[8]. Ni Kigali, ni le FPR, ni Kagamé n’ont exigé son extradition au Rwanda pour qu’il y soit condamné comme génocidaire aggravé d’entrave à la justice pour ne pas avoir révélé ce qu’il « savait sur l’attentat et le rôle des Hutus extrémistes qui l’auraient perpétré ». Mais plus étrange c’est que le TPIR lui-même ne l’a pas inculpé de complicité par obstruction à la justice, ni même n’a pas jugé normal de l’extrader en priorité au Rwanda plutôt qu’en France. Etonnant aussi qu’Ibuka, Survie, les avocats Bernard Maingain et Eric Gillet, Médiapart, Radio France, Fabrice Arfi et Benoît Collombat et tant d’autres ne se soient pas fait entendre sur cette question (du moins à ma connaissance). Finalement n’est-il pas interpellant (sauf erreur de ma part) que les juges Trévidic, Herbault et Poux n’aient pas interrogé ce témoin qui eut été plus convainquant que les experts en acoustique mandatés pour vérifier, en France, 25 ans après les faits, les souvenir auditifs de 2 témoins de Kanombe (lieux supputés du départ des tirs de l’attentat) ?

 

Mais à l’occasion de ce 25ième anniversaire il semble intéressant de revenir sur un livre qui est passé quasi inaperçu en « francophonie ». Ce fait est évidemment dû à ce que ce livre a été écrit en néerlandais, la langue maternelle de son auteur, l’Ambassadeur de Belgique au Rwanda de septembre 1990 à avril 1994, Serge Swinnen. « Rwanda : Mijn Verhaal »[9] ou « Rwanda, mon récit »[10] tel est le titre de cet ouvrage. Il semble également, sauf erreur, que ce livre n’a pas (encore) été traduit en français[11]. Il faut remarquer qu’à part les livres bien connus de certains des membres de la Minuar[12], de certaines vedettes du TPIR[13], d’observateurs des diverses procédures[14], de témoins experts et de contexte[15], de chercheurs universitaires[16], de journalistes d’investigation[17], « Rwanda : Mijn Verhaal » est l’un des rares livres, à ma connaissance[18], écrit par un membre important de la diplomatie internationale, dans le drame Rwandais et ce, compte tenu de la « position » particulière de la Belgique dans l’histoire de l’Afrique des Grands Lacs.

En 1923, le traité de Versailles, sous l’« égide » de la SDN, transférait, sous forme d’un mandat, le protectorat allemand sur le Ruanda-Urundi, de l’Empire Germanique vaincu, à la Belgique, victorieuse de l’armée de Guillaume II à Tabora[19]. Après la guerre 40-45 c’est l’ONU qui a fait passer le statut de ces deux territoires de celui de « mandat » à celui de « sous tutelle », toujours géré par la Belgique, jusqu’à l’indépendance du Rwanda et du Burundi. Les procédures d’administration indirecte héritées de l’Allemagne se sont perpétuées jusqu’à la révolution sociale de 1959 et l’indépendance qui s’en est suivie, en 1962. Tout cela, aux « questions de pratiques organisationnelles près », calquées sur les structures administratives coloniales en usage au Congo belge voisin.

 

L’intérêt du récit d’un Ambassadeur c’est qu’un tel auteur peut s’exprimer dans un style diplomatique. Or la diplomatie officielle « c’est l’empire du mensonge », comme aurait dit Poutine (qui sait de quoi il parle). Mais ce qui est aussi assez pratique dans le langage diplomatique c’est que le locuteur jouit d’une « immunité minimum » quel que soit ce qu’il dit ou tait, ce qu’il a dit ou a tu.

 

Beaucoup de récits relatifs à la tragédie rwandaise ont été des psychothérapies devant permettre à ceux qui souffraient d’un syndrome de stress post traumatique de sortir de la spirale de la schizophrénie suicidaire (« double-bind » suivant Grégory Bateson[20] et ici peut-être même « triple bind »). Si Roméo Dallaire, Luc Marchal, s’en sont sortis, Sian Cansfield et Stephan Stec et sans doute bien d ‘autres, y ont laissé la vie Il faut bien admettre que l’Ambassadeur Swinnen, en vieux routard du monde des chancelleries, est quasiment vacciné contre ces « démultiplications de personnalité » dues à la trichotomie[21] entre la réalité observée, les ordres venus d’en haut et les intimes convictions ». Le livre se révèle très important à l’analyse, car sa lecture ne doit pas être cursive mais attachée à chaque terme employé, à leur fréquence et à la juxtaposition des faits qu’ils rapportent.

 

Il ne sera pas question ici d’entreprendre une exégèse exhaustive de ce texte de près de 600 pages. Sa rédaction, qui a duré 5 ans, a été suggérée à l’auteur par l’éditeur Polis depuis 2006, entreprise depuis 2011, date d’accession à la retraite de l’Ambassadeur, pour être achevée en 2016. Mais certains passages peuvent sembler significatifs de ce qui s’est passé et de l’initialisation de la situation actuelle déjà très symptomatique au moment des faits. S’agissant d’un récit (Verhaal) il est évident que ce qui est rapporté ne suit pas forcément l’ordre chronologique (comme dans une « histoire » ou une « chronique »), bien que chaque chapitre se rapporte à une période précise .... « de telle à telle date » ....... N’est-il cependant pas regrettable que des liens vers la situation telle qu’elle a évolué, depuis 1994 au Rwanda jusqu’au moment où l’ambassadeur à donner son « Nihil Obstat », son « bon à tirer » à son éditeur, ne soient que trop rares et ténus et ne reprennent pas, dans une perspective transchronologique, les données objectives de l’époque, liées structurellement à ce qui est constaté actuellement ? Mais l’auteur n’a-t-il pas prévenu dès l’abord que : « Le récit devait coller au plus près des faits et de mes analyses de l'époque et ne pas être "revisité" par de nouveaux développements ou idées » ? Très diplomatique !!!!

Dans ma prochaine livraison j’examinerai certains sujets abordés par Johan Swinnen, pour l’intérêt qu’ils ont de renseigner sur l’évolution actuelle de la démarche intellectuelle de l’auteur, mais aussi sur les réactions officielles rwandaises.

J’ai retenu les thèmes : « La diplomatie », « Les forces en présence », « Les attentats », « La propagande », « Les remerciements », « Les doutes » pour être l’objet de réflexions ciblées.

(A suivre)

 

[1] Ambassadeur de Belgique au Rwanda de 1990 à 1994

[2] Radio Catholique Francophone

[4] Kagamé voulait-il sciemment paraphraser F. Nkundabagenzi, RWANDA POLITIQUE 1958-1960, https://francegenocidetutsi.org/ExtraitsDuRapportDelUNARsurLesEmeutesAuRwanda10novembre1959.pdf - ?

[6] Il a été condamné à 25 ans de prison pour génocide et complicité de crime contre l'humanité.

[9] Editeur POLIS - ISBN 978 94 6310 0014

[10] Un vent favorable a fait échouer sur l’écran de mon PC, une traduction « amateur » (donc trahison amatrice) qu’un locuteur de la langue de Vondel « locutant » également la langue de Voltaire a bien voulu laisser « atterrir » au hasard .....

[11] Contrairement à « Bad News » d’Anjan Sundaram qui, bonne nouvelle, est sorti en français mais à l’instar de « In Praise of Blood » de Judi Rever qui n’a été traduit jusqu’à présent qu’en néerlandais au, grand dam d’Ibuka Nederlands

[12] Booh- Booh, Dallaire, Colonel Marchal ....

[13] Carla Del Ponte, Damien Vandermeersch, Navi Pillay, etc

[14] Barrie Collins, Wayde Madsen, Christophe Gargot

[16] P. Reyntjens, P. Chrétien, A. Guichaoua, ....

[17] Pierre Péan, Colette Brackman, Marie France Cros,

[18] Car il faut citer : « Prelude to Genocide : Arusha, Rwanda, and the Failure of Diplomacy, (2018) » par David Rawson (USA) et « In the Aftermath of Genocide : The U.S. Role in Rwanda” Robert E. Gribbin (2005), From Bloodshed to Hope in Burundi : Our Embassy Years during Genocide, Ambassador Robert Krueger, Kathleen Tobin Krueger et les 7 ou 8 titres des livres écrits par Jean-Marie Vianney Ndagijimana ex-ambassadeur du Rwanda à Paris de 90 à 94

[19] Général Tombeur


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2 réactions à cet article    


  • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 5 avril 17:12

    Ouf, quel plaisir de vous lire. Un peu d’air frais, un peu de vérité, quel bien ça fait !

    Je viens de jeter un coup d’oeil à l’effroyable papier de Sylvain Rakotoarison et j’avais la nausée.

    Heureusement, Agorovox fait des suggestions en dessous de l’article et c’est comme ça que j’ai découvert le vôtre, que j’avais manqué.

    Je vais le lire attentivement et je reviendrais probablement vous faire un petit commentaire. Mais déjà avec la citation de Kagamé et celle de Carla, je sais que ça sera une lecture utile.


    • Bertrand Loubard 5 avril 20:56

      @Luc-Laurent Salvador
      Merci pour votre commentaire. A propos de Sylvain Rakotoarison, je crois que les informations dont dispose cette personne et auxquelles il fait référence sont à « certains moments inexactes ». Je crois aussi que la volonté de plusieurs observateurs de rester tout à fait neutres et objectifs, les fait dériver vers l’auto critique « équilibrante » et/ou à l’auto flagellation « sanctifiante ». Je prépare un commentaire à cet article ... qui ne sera que ce qu’il sera .... !
      Confession, absolution, rémission, repentance, pénitence sont des éléments constitutifs de la thérapie de la schizophrénie et de la paranoïa .... Qui peut en échapper quand il a connu, de près ou de loin, le génocide des Tutsis du Rwanda ?
      Bien à vous.

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