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Accueil du site > Tribune Libre > Demain est-il écrit hier ?

Demain est-il écrit hier ?

Les mouvements sociaux actuels à répétition semblent en phase avec ces enquêtes d’opinions qui depuis longtemps déjà présentent notre pays comme le champion du monde du pessimisme. Fin décembre 2018 par exemple, Atlantico a publié comme chaque année un indice d’optimisme qui indique que celui des Français est en berne avec seulement 19% de personnes qui croient que 2019 sera mieux que 2018.

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Cette étude et beaucoup d’autres (cf. Notes) confirment celle du Centre de recherche politique de Sciences Po (Lien Cevipof) de janvier 2019 qui montre que la confiance politique s’est effondrée en France de 2009 à 2019, « une décennie noire » qui a vu progresser lassitude, méfiance et morosité, voire dégoût, au détriment de la sérénité du bien-être et de la confiance qui restent toutefois importants dans le cercle privé et familial. Cette attitude négative concerne surtout le monde politique, de droite et de gauche, jugé indifférent voire corrompu, mais pas les acteurs de proximité : département, mairies, hôpitaux, armée, police, écoles, associations, sécurité sociale. Plus grave peut-être, l’individualisme est érigé en norme de référence pouvant seule changer la société. Face à autrui, une prudence proche de la méfiance est de mise avec 66% de pessimistes pour l’avenir des jeunes générations. Si l’attachement à la démocratie demeure important (89%), beaucoup critiquent son fonctionnement et réclament une plus grande participation citoyenne.

Pour expliquer ce désarroi persistant la plupart des commentateurs évoquent les erreurs du gouvernement actuel ou de ceux qui l’ont précédé sur 30 ou 40 ans, les enjeux économiques mondiaux, et tous les défauts inhérents à notre démocratie dont Winston Churchill disait qu’elle : “… est un mauvais système, mais le moins mauvais de tous les systèmes.” Toutefois ces explications factuelles peinent à prendre en compte le temps long des sociétés et des idéologies qui les animent. Notre pays par exemple a tenu une place éminente sur le plan international jusqu’au début du XXème siècle mais il a subi par la suite un long déclassement vers le rang de puissance moyenne sans grande influence dans le concert des nations en dépit d’un siège à l’ONU. C’est pour essayer de comprendre les origines de ce recul et la persistance de certaines difficultés qu’il est nécessaire de se pencher à présent sur ces idéologies déchues qui servirent souvent par le passé de boussole et de prêt à penser pour de nombreux peuples.

Ce fut le cas pour la colonisation qui de Jules Ferry à Mitterrand reposa sur un idéal de progrès socialiste et républicain visant à étendre la puissance nationale. Mais ce mythe s’est effondré en raison des révoltes indépendantistes ultérieures. Pour ne parler que de l’Algérie les actions prétendant « civiliser » les populations malgré elles tout en faisant du commerce et en montrant ses forces ont quasiment cessé, du moins sous cette forme originelle. Mais il demeure néanmoins de profondes dissensions dans le ressenti collectif des gens concernés par ces « évènements » qui ont affecté les peuples des deux côtés de la Méditerranée, même longtemps après les accords d’Évian. Car les idées et les souffrances cheminent aussi de façon souterraine, en décalage avec la réalité présente, pour émerger parfois de façon imprévue.

La chute du communisme et du mur de Berlin sont un autre exemple. Cette idéologie qui s’est rapidement diffusée dans toute Europe et une grande partie du monde a suscité d’immenses espoirs en Europe et permis de lutter courageusement contre le nazisme. Mais le régime de terreur centré sur la personne de Staline qui fit des millions de morts ne parvint jamais à réaliser les idéaux collectivistes d’origine et instaura les goulags. Pourtant ces faits connus assez tôt n’empêchèrent pas les peuples de croire en cette doctrine, comme en Chine où cela fit pourtant de très nombreuses victimes. En France des maoïstes et trotskistes soutiennent toujours les idées révolutionnaires de dictature du prolétariat ce qui prouve que les crimes commis au nom d’une idéologie ont peu d’impact sur certaines minorités ; la certitude en la vérité de lendemains glorieux est plus forte que la réalité parce que ce sont souvent les messages porteurs d’espoir et la recherche de puissance qui dirigent le monde.

Le national-socialisme et le fascisme sont aussi des dictatures issues des pouvoirs de l’imagination. Et là encore les mythes irrationnels d’emprise de Mussolini et d’Hitler ont pu soulever des foules immenses conduisant à la deuxième guerre mondiale et à la Shoa. Le résultat de ces croyances fut terrifiant à l’époque mais il est pourtant la suite logique des ravages inimaginables sur le plan humain du premier conflit mondial car il n’est pas vrai que les guerres cessent totalement pour les peuples avec la paix. En réalité les humiliations et rancœurs accumulées continuent à se transmettent dans les populations concernées de génération en génération, comme les secrets cachés dans les familles, avec parfois le retour de maux longtemps déniés. Les accords secrets de Sykes-Picot, le traité de Versailles, Yalta ou Bretton Woods n’ont pas fait que des heureux. D’ailleurs les suites de ces conflits et le souvenir de défaites militaires passées sont encore sensibles aujourd’hui en France pour ceux qui veulent remettre en selle le nationalisme d’extrême droite d’avant la guerre relié au poujadisme et aux idées de Charles Maurras. Ces conceptions qui combattent l’État et l’Europe dans leur forme actuelle sont toujours à la base des mouvements populistes.

Parallèlement les trois grands monothéismes agrippés à leurs dogmes rigides se sont tous effondrés. Spinoza au XVIIème siècle considérait déjà les textes sacrés écrits par des humains peu fiables comme des superstitions, même si ces croyances, en dépit de nombreuses dérives, ont aussi produit d’importants faits culturels. Malheureusement ces religions souvent très liées au pouvoir temporel n’ont jamais su accompagner l’évolution des sociétés car elles ont toutes gardé une représentation machiste des femmes et une conception intolérante de la sexualité. Le judaïsme et de l’islam imposent toujours la circoncision. Le catholicisme s’est empêtré dans des affaires de mariage pour tous et de pédophilie qui pousse les gens vers l’apostasie. Et la situation de l’islam qui pas évolué depuis le XIIIème siècle n’est pas meilleure car la persistance des conflits chiites/sunnites, le wahhâbisme au XVIIIème, et le recours au terrorisme sont de profonds aveux d’échec. Le bilan est donc sombre pour ces religions qui eussent pu davantage éclairer la route d’une recherche spirituelle en lien avec le cosmos sans laquelle l’humanité se retrouve sans médiateur face à la technologie et au marché mondialisé.

Le capitalisme, cette autre idéologie inventée à la fin du XVème siècle par ces conquistadors comparables à des capitaines d’industrie allant conquérir de nouveaux marchés, s’est profondément transformé depuis en devenant planétaire pour chercher à satisfaire d’abord des besoins matériels utiles, puis tous les désirs possibles. Or le désir procède d’un manque imaginaire qui ne peut être comblé s’il n’est pas confronté au réel car il est soumis au principe de plaisir qui renvoie toujours à d’autres désirs, les siens propres ou ceux d’autres personnes, ce qui crée de nouveaux besoins envieux et une violence qui détruisent les liens sociaux. Dans leur livre « Capitalisme et pulsion de mort » l’économiste Bernard Maris et Gilles Dostaler historien et économiste, s’attachaient à relier ce qui dans les théories de Freud rencontrait celles de Keynes pour qui le temps passé à travailler pour produire plus et gagner de l’argent est le temps de la mort et de l’auto destruction par accumulation de biens plutôt que par « abondance de la connaissance », ce qui rejoint la chrématistique dont parlait déjà Aristote.

Dans ce système les échanges humains ou spirituels non reliés à l’argent n’ont pas de valeur. L’homme est un produit comme un autre qui doit consommer toujours plus et ne pas penser. Or il existe aujourd’hui deux formes de ce néocapitalisme dont les moyens de production sont semblables quoique sous-tendus par des mythes fondateurs très différents : libre entreprise et droits humains pour les États-Unis, confucianisme et communisme pour la Chine. Mais ces deux ensembles de croyance ont déjà commencé à s’affronter au point que l’on peut aujourd’hui se demander si le modèle prétendument libéral que nous connaissons ne sera pas supplanté un jour par un capitalisme autoritaire associé à une surveillance généralisée. En fait c’est déjà le cas en Chine et c’est le mythe des valeurs occidentales que nous croyons universelles : droits humains démocratie et liberté qui pourrait bien passer à la trappe car ces concepts n’ont aucun sens pour les chinois. Cela laisse présager que la recherche du bonheur associé à cette idéologie risque fort tôt ou tard d’être contrariée d’autant que les désordres et pollutions planétaires que chacun constate sont de plus en plus insupportables et coûteux.

Certains commencent d’ailleurs à critiquer la situation actuelle. Contre toute attente la directrice du FMI Christine Lagarde vient même d’affirmer que « L’âge de la colère pourrait prendre la succession de l’âge d’or » du capitalisme, si rien n’est fait pour combattre les inégalités afin que « les bienfaits économiques de la mondialisation soient partagés par tous et non plus seulement par quelques-uns ». Et dans un article de 2018 intitulé « La technologie détourne notre cerveau » Dominique Nora cite d’anciens employés des GAFAM qualifiés d’ « hérétiques de la Silicon Valley » qui écrivent : « Ce qui a commencé comme une course pour monétiser notre attention est à présent en train d’éroder les piliers de notre société : notre santé mentale, notre démocratie, nos relations sociales et nos enfants » (….) « Ce qui est performant pour captiver notre attention n’est pas destiné à augmenter notre bien-être ».

Car le monde a plus changé en un siècle qu’en 1000 ans et la science qui cherchait au départ les lois de l’univers pour lui donner une signification est devenue une technologie à la gloire d’applications et de réseaux dyssociaux envahissants qui détournent notre cerveau de sa liberté de penser pour l’asservir par « a-rraisonnement » du sens. Bientôt seul sérial killer sur la terre avec une biodiversité en chute libre, Sapiens serait paraît-il devenu Homo Deus puisqu’il peut à présent réaliser seul tout ce qu’il demandait autrefois aux dieux, qui en étaient pourtant bien incapables. Mais il se retrouve en réalité englué dans son narcissisme et collé à son portable, ce doudou anti dépressif, ou cramponné à des billevesées vides de sens par autres écrans interposés. Malgré de notables progrès la médecine n’a pu à ce jour endiguer cet immense désarroi collectif mais elle cherche la pilule du bonheur pour relayer la consommation très importante d’antidépresseurs. Elle trouve en revanche les médicaments de maladies qui n’existent pas encore, mais que l’on inventera pour les justifier. Il ne faut cependant pas s’inquiéter car les technologies NBIC qui nous ont plongé dans le chaos actuel veulent précisément nous aider à en sortir avec le nouveau mythe du transhumanisme conduisant au « droit » à la santé à l’enfant et au bonheur pour tous, et même à l’immortalité d’un homme augmenté de son hubris, sorte de nouveau Prométhée qui mourut pourtant bien diminué sur le mont Caucase, le foie dévoré par un aigle, ce qui est un mauvais présage.

Aujourd’hui la « virtu » politique s’est muée en fonctionnalisme gestionnaire et comptable parfois vénal. Les campagnes se sont vidées au profit de villes remplies d’habitants souvent très ignorants des réalités naturelles et du cosmos. Le travail pour tous est devenu un objectif improbable, et ceux qui en ont encore devront à l’avenir en changer souvent s’ils veulent en garder un. Les services de proximité créateurs de liens sociaux ont disparu et les salaires n’ont pas augmenté ; mais les GAFA et autres entreprises cotées en bourse poursuivent leur optimisation financière dans des paradis fiscaux prospères. Et si les injustices sont à présent connues de tous en dépit d’informations parfois peu fiables, quelle que soit leur origine, cela contribue à saper une confiance pourtant indispensable à toute vie sociale. De plus le risque est grand, aujourd’hui comme hier, de ne pouvoir concrétiser cet autre puissant idéal inscrit au fronton de nos édifices publics. Car comme le pensait déjà Tocqueville la liberté et l’égalité s’opposent entre elles. Quand il y a beaucoup de liberté il y a peu d’égalité car chacun fait ce qu’il veut, ce qui est souvent le cas, et s’il y a beaucoup d’égalité cela limite forcément la liberté des autres. Peut- être faudra-t-il se contenter un jour de la fraternité, ce qui n’est déjà pas si mal, en recherchant plutôt le bonheur social dans le lien humain et le partage équitable.

Les mythes décrits par Mircéa Éliade visaient à l’origine à se représenter l’univers pour le sortir du chaos en lui donnant un sens allégorique et collectif. Mais à leur suite ceux du XXème siècle se sont effondrés avec les partis politiques pour finalement consacrer le narcissisme. Ils se réduisent aujourd’hui à des idéaux mercantiles qui sont l’unique GPS de dirigeants devenus aveugles au monde. Or la gouvernance n’est pas qu’une affaire économique, elle repose aussi sur des symboles. Les peuples sont déçus et en colère ; tout ce qu’ils avaient refoulé depuis longtemps peut resurgir avec violence ou générer des craintes qui sont le terreau propice à de nouvelles superstitions. Face à ce persistant « Malaise dans la civilisation » il est utile de réfléchir d’où on vient et vers quoi on se dirige car la mort des fausses croyances laisse un vide intérieur paradoxal qui nourrit le pessimisme actuel. Mais les épreuves peuvent aussi rendre meilleur ce qui pose la question de la résilience possible du corps social. Or celle-ci ne pourra advenir sans un juste partage des ressources et de la culture qui remette de l’humain là où on l’a sorti de force pour chercher avec autrui une place plus responsable dans le cosmos car « Le monde est ce qui nous sauve, non ce qui doit être sauvé ». (Michaël Fœssel)

 

Notes complémentaires :

En 2011 une enquête BVA-Gallup intitulée Voice of the People, réalisée dans 53 pays indiquait que 61% des français interrogés anticipaient des difficultés économiques alors que des pays comme le Nigeria, et même l’Afghanistan ou l’Irak, restaient majoritairement optimistes.

Dans une interview publiée dans le Nouvel OBS, Brice Teinturier expliquait le 23/11/2013 au sujet du malaise social (manifestations contre le mariage pour tous, bonnets rouges de Bretagne), que « Nous sommes dans une société du ressentiment ». Il pointait notamment la question fiscale et l’inquiétude économique de personnes subissant des mutations douloureuses quasi identitaires par rapport à leur mode de vie (absence de repères, perte de traditions, valeurs non respectées, chômage, racisme) avec des « élites » vivant sur une autre planète.

Une étude menée par WIN Gallup dans 65 pays et publiée le 31/12/2014 dans le journal Le Point montrait que la France était 64ème sur 65 en termes d’optimisme pour 2015. 57% des Français pensaient que ce serait une année de difficultés économiques et seuls 17% pensaient que 2015 serait mieux que 2014, contrairement aux pays d’Asie. Et seulement 48% de nos compatriotes se déclaraient heureux dans leur vie en termes de bonheur ressenti (58ème rang sur 65 pays) contre 70% sur le plan mondial.

Dans une étude britannique de février 2017 parue avec RTL et réalisée par la fondation Varkey dans une vingtaine de pays, 53% des jeunes Français de 15 à 21 ans, la génération « Z », pensent que « le monde se dégrade » et que l’avenir est sombre. Ils ont peu de soutien pour l’immigration légale (23% favorables contre jusqu’à 83% ailleurs) mais ils attendent beaucoup des avancées technologiques et médicales.

Une information publiée par l’AFP le 20/03/2017 nous expliquait de son côté que le pays le plus heureux du monde était la Norvège selon le classement 2017 du "World Happiness Report", dont la publication coïncide avec la journée mondiale du bonheur, établie par l'ONU et célébrée le 20 mars. À cette date, la France, à la traîne des pays développés, progressait de la 32ème place à la 31ème, ce qui était mieux que la Centrafrique classé 155ème et dernière.

Un sondage IFOP publié le 10/12/2017 par l’Express montrait que 59% des interrogés sont pessimistes quant à l’avenir, un chiffre en hausse de 11 points depuis mai. L’élection de Macron ne semblait pas avoir redonné d’optimisme aux Français car ils sont alors 60% à penser que les générations futures vivront « moins bien qu’aujourd’hui ».

 

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3 réactions à cet article    



    • Alren Alren 31 janvier 17:36

      Astus nous présente la colère des Français incarnée par les gilets jaunes comme du pessimisme.

      La colère (et non la grogne réservées aux ours !) est rationnelle, fondée sur l’observation du traitement que Macron et ses affidés réservent au peuple, surtout au peuple qui regimbe.

      Le pessimisme est un sentiment et comme tel peut être irrationnel.

      Mais penser que 2019 sera une mauvaise année pour les chômeurs, les travailleurs pauvres, les précaires, les retraités, ce n’est pas du pessimisme, c’est de la lucidité !!!


      • astus astus 31 janvier 17:52

        @Alren
        Je crains qu’en gardant le nez sur le guidon de votre vélo, sans regarder au-delà de vous-même et de vos croyances idéologiques personnelles, et donc sans rien comprendre aux mythes qui nous gouvernent, ce qui est l’unique sujet de ce billet, vous finissiez par faire une mauvaise chute.  

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