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Accueil du site > Tribune Libre > En ce temps-là, le monde était en noir et blanc

En ce temps-là, le monde était en noir et blanc

Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre. L’appareil photo box GAP 6x9 de la famille fournissait des clichés de la même taille que les négatifs et restituait pour les grandes occasions l’univers manichéen légèrement flou dans lequel nous vivions. Mais surtout, le monde était en noir et blanc.

Voir le monde en noir et blanc, c’était vivre dans les contours des certitudes confortables. Le monde se divisait entre le bien et le mal, le bien contre le mal, et le oui contre le non, « ceux qui réussissent » et les autres.

La vision du monde en noir et blanc était une force qui permettait de croire dans ses propres promesses et pouvait dire « toujours » et « jamais », « vrai » et « faux », « vérité » et « mensonge ». La pensée en noir et blanc constitue toujours une bonne partie des productions cinématographique et télévisuelle, fussent-elles colorisées. Cette pensée ne nécessite pas le recours à une analyse approfondie pour déterminer qui est le « bon » et qui est le « méchant ».

Sergio Leone a su mettre en œuvre avec ironie une caricature de cette vision du monde en confiant à Clint Eastwood la mission d’incarner le héros auquel se sont identifiées plusieurs générations de spectateurs qui la plupart du temps, à l’instar du grand acteur qui leur permettait de réaliser leurs fantasmes par procuration, n’ont pas toujours perçu la dose d’humour que le réalisateur avait injectée dans ses fictions.

Le problème avec la pensée en noir et blanc est qu’elle se débat dans un monde qui, lui, est nuancé et multicolore.

Les éducateurs, parents et enseignants, adressent des injonctions en noir et blanc aux enfants pour leur apprendre à maîtriser le langage et à organiser leurs pensées. Leur rôle semble consister à projeter l’image d’une réalité complexe à travers un objectif qui ne l’est pas du tout, objectif. Les certitudes naissent d’une simplification, et tout se passe comme si les médias avaient décidé de jouer avec nous le même rôle que celui que jouaient nos parents en utilisant les techniques fournies par Sergio Leone.

Dans le monde du noir et blanc, la quête du héros, le véritable Graal, c’est LA réponse à l’angoisse du quotidien qui nous submerge parce qu’il provoque une peur de ce que nous ne comprenons pas, La réponse à LA question ; pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi personne ne m’aime ? L’avantage que procurent les réponses fournies par un tel mode de pensée en termes de bonne conscience est évident, du moins à court terme, parce qu’à plus long terme, certains effets secondaires indésirables apparaissent.

Le principal inconvénient de la pensée en noir et blanc est l’incapacité à percevoir les nuances, ce qui inhibe une fonction mentale majeure : la réflexion. Réfléchir avant d’agir, mais aussi après, suppose la capacité à reconnaitre de s’être trompé, ou même d’avoir tort, ce qui va à l’encontre du but de la pensée en noir et blanc, la simplification. Mais un jour ou l’autre, la confrontation au réel s’effectue dans des conditions violentes pour qui s’est voilé la face trop longtemps.

Un autre inconvénient de la pensée en noir et blanc est le postulat sur lequel elle repose : pour elle, le monde serait immuable, statique. Le grand architecte aurait conçu le plan d’un monde parfait dont nous pourrions admirer ici ou là quelques réalisations dans un environnement qui n’attend qu’à être organisé pour ressembler au modèle. La pensée en noir et blanc est ancrée dans le générique, pas dans la situation. Alors, dans une telle perspective, un échec ou une erreur sont difficiles à surmonter et demandent de déployer une énergie considérable pour continuer à être convaincue d’avoir raison. 

Mais vivre en noir et blanc est rassurant, et les dirigeants politiques l’ont compris depuis longtemps. Mais le réconfort que nous procurent les plus belles envolées lyriques des meilleurs tribuns ou les embrassades entre frères du même camp, de la même paroisse ou de la même loge sont éphémères. Et si on y regarde de plus près on s’aperçoit que même les clichés du vieux boitier GAP 6x9 révélaient des nuances de gris que nos yeux n’avaient pas remarquées.


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7 réactions à cet article    


  • velosolex velosolex 25 décembre 2017 18:33

    C’est la dernière phrase de votre texte que je préfère, en quoi il aurait peut être fallu le continuer. Je doute que le monde d’hier n’était pas lui aussi fait de nuances infinies. Tiens à ce propos, « le monde d’hier », de stefan zweig est un précieux témoignage. Un fait, le monde d’hier a toujours paru rassurant, sans doute parce qu’il est borné, fini, comme un vieil objet dont on connait les limites et le mécanisme. Attendrissant en lui même. Nous gommerons donc les aspérités, l’oublie qu’il a été en son temps cet éternel présent avec lequel les hommes ne sont pas sûrs qu’’il ait un lendemain. « Le constat est alarmant », entend je en ce moment sur france inter une émission mettant l’apocalypse des animaux en chiffres....Et Trump, marchant au binaire, noir et blanc, bons et méchants, avec ou contre moi. Le présent est un éternel passé. Et il n’y a pas tant de bons photographes que cela. Je veux parler de la qualité de l’oeil qui est derrière. 


    • Arthur S Joseph Clark 25 décembre 2017 20:54

      @velosolex

      merci pour votre commentaire sympathique

      le monde d’hier est surtout rassurant parce que nous le croyons figé, nos mémoires n’ont retenu que des arrêts sur image. en réalité le continuum nous entraîne dans un tourbillon que nous tentons du fixer par un procédé stroboscopique ou un instantané au 1/1000 de seconde, permettant de voir les gouttes de lait qui sautent quand une autre tombe

    • Decouz 25 décembre 2017 19:29

      AQUILUS, couleur sombre et tirant sur le noir, d’où parait venir le nom d’aquila. donné à l’aigle, quoique l’on prétende qu’il vient d’acute volare (1). Or, la qualification d’aquilus donnée à cette couleur vient d’aqua (2). Car, les anciens ne connaissaient que deux couleurs naturelles, le blanc et le noir ; entre les deux se plaçait pourtant celle qui ne ressemble ni à l’une ni à l’autre, de telle sorte néanmoins qu’elle tire sa propriété de l’une et de l’autre ; ils ont donc de préférence tiré sa dénomination de l’eau (3), dont la couleur est incertaine.


      Festus : « De la signification des mots ».



      L’eau révèle différentes couleurs selon sa composition chimique, sa profondeur, ou les reflets du soleil, pour les rivières ou la couleur du vase.



      • Decouz 25 décembre 2017 19:33
        L’eau révèle différentes couleurs selon sa composition chimique, sa profondeur ou les reflets du soleil pour les rivières, les surfaces des lacs ou la mer, ou la couleur du vase, étant en elle-même transparente.


        • Diogène diogène 25 décembre 2017 20:47

          @Decouz

          en effet, d’ailleurs, les amateurs de jolies pierres polies ont coutumes de les mouiller pour mieux apprécier leur texture et leurs nuances, comme vous e dîtes, c’est un révélateur, à moins qu’il ne s’agisse de l’eau d’un diamant, c’est-à-dire sa pureté même...



        • Croa Croa 26 décembre 2017 13:10

          Les pellicules pour faire du « noir et blanc » restituaient en réalité des nuances de gris. Il fallait faire aussi très attention à l’éclairage si nous voulions obtenir un truc lisible. La couleur est moins exigeante mais la vérité s’y cache bien mieux smiley 


          • Arthur S Joseph Clark 26 décembre 2017 14:12

            @Croa

            Vous auriez pu aller jusqu’au bout du billet qui n’est pas si long..
            Vous auriez lu la dernière phrase :
            « Et si on y regarde de plus près on s’aperçoit que même les clichés du vieux boitier GAP 6x9 révélaient des nuances de gris que nos yeux n’avaient pas remarquées. »

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