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Entretien avec Alain-Jacques Czouz-Tornare

Franck Abed : Plus de 200 ans après le massacre des Gardes Suisses, comment est perçue aujourd’hui la royauté française en Suisse, par les milieux intellectuels et le peuple ?

Alain-Jacques Czouz-Tornare : Le peuple en Suisse est précisément appelé le Souverain, au sens rousseauiste du terme. La Confédération est l’une des plus vieilles républiques au monde et cela se voit au quotidien. L’Helvète est profondément attaché aux valeurs démocratiques au point de couper systématiquement (au sens figuré) les têtes qui dépassent. Autant dire qu’on y pratique avec rigueur ce que je nomme l’éloge permanent de la médiocrité, dont les milieux intellectuels et les artistes font d’ailleurs régulièrement les frais. Ils ne sont guère appréciés par les citoyens d’un pays qui privilégient avant tout la réussite sociale sur le plan économique. Seuls quelques nostalgiques attachées à la France d’autrefois – comme les descendants des familles patriciennes qui gouvernaient les Villes-Etats avant 1798 – s’intéressent encore à la royauté traditionnelle. Il est par ailleurs de bon ton de se gausser de la monarchie républicaine française, les rapports entre les citoyens et les élites étant marqués en Suisse par une grande proximité. L’autorité à quelque niveau que ce soit est d’un accès facile. Tout ce qui rappelle en Suisse les fastes d’antan et les liens avec la monarchie ont été soigneusement marginalisés. Preuve en est au Musée national suisse à Zurich, la place minuscule réservée aux soldats suisses ayant servi à l’étranger. Les historiens qui n’appartiennent pas à la mouvance hyper critique envers l’héritage du service militaire à l’étranger sont ignorés, ne touchent aucun subside, n’ont droit qu’à des critiques acerbes ou pire à l’occultation pure et simple. Et personnellement, j’en sais quelque chose !

F.A. : A lecture de votre ouvrage, nous saisissons parfaitement votre opinion sur Louis XVI, qui se révèle négative. Pourriez-nous donner votre sentiment sur la reine Marie-Antoinette ? Que pensez-vous des frères du roi, les futurs Louis XVIII et Charles X ?

A-J C-T : Je suis en effet sévère avec Louis XVI qui a abandonné tous ceux qui le soutenaient et ce depuis Turgot. En écrivant ma Révolution française pour les Nuls (First, 2009), j’ai par contre découvert une Marie-Antoinette bien plus passionnante qu’il n’y paraît. Dommage qu’elle n’ait pas bénéficié d’une vraie éducation politique. Elle a su en permanence rester digne et élégante, ce qui est une prouesse en soi compte-tenu de l’époque. Ne disait-on pas que c’était le seul homme de la famille ! Le comte de Provence est bien plus subtil que son frère ainé mais il a trop en vue la perspective de devenir roi à son tour. A la mort de son neveu Louis XVII, il rate une occasion historique. Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, puis comte de Lille, se transforme en Louis XVIII mais ne fait guère l’unanimité, nombre de royalistes lui reprochant ainsi qu’à son frère, le futur Charles X, d’être responsables de l’effondrement de la monarchie, dont les bases ont été sapées par le dénigrement systématique de la personnalité de Louis XVI et la contestation de son autorité. Il n’a pas fait son deuil de la monarchie absolue et son intransigeante proclamation royale de Vérone du 24 juin 1795 met en exergue le châtiment des régicides et le rétablissement des ordres « sans les abus », ce qui rend impossible alors le rétablissement d’une monarchie constitutionnelle. Dumouriez en 1795 dans son « Examen de la déclaration de Vérone » rédigé par le prétendant Louis XVIII, dans une formule bien frappée explique l’impossible restauration : « Les courtisans qui l’entourent n’ont rien oublié et n’ont rien appris ». Il faudra attendre 1814 pour qu’il accepte enfin l’octroi d’une charte sans faire table rase du passé récent. Le comte d’Artois d’une intelligence médiocre avait toujours l’aspect fringant d’un jeune lieutenant prêt à en découdre… surtout avec le beau sexe. Sa volonté de rompre avec la monarchie constitutionnelle entraînera lors des « Trois Glorieuses » de juillet 1830, un mauvais remake du 10 août 1792 avec toujours des Gardes suisses en première ligne. En rédigeant ma thèse sur les troupes suisses capitulées et les relations franco-suisses à la fin du XVIIIe siècle sous la direction de Jean Tulard, j’ai pu voir ce dont le comte d’Artois, colonel général des Suisses et Grisons jusqu’en 1792 pouvait être capable. Il a joué la politique du pire qui est la pire des politiques, cherchant même à priver son frère Louis XVI de ses Suisses pour les prendre à son service. 

F.A : Quelles sont les principales différences entre les Gardes Suisses au service du roi de France, et les Suisses au service du Pape ?

A-J C-T : Les Suisses au service du Pape, par leur structure, se rapprochent plutôt – déjà par le nombre – de la compagnie des Cent-Suisses créée par le roi de France en 1496, chargée de la protection rapprochée du monarque à l’intérieur du palais (« la garde du dedans ») et qui restera en place jusqu’au 16 mars 1792 (où cette garde d’apparat sera licenciée). Le Pape Jules II crée d’ailleurs cette unité en 1506 en s’inspirant de cette compagnie. Par contre le sacrifice des Suisses du Pape lors du sac de Rome en 1527 s’apparente à la destruction du régiment des Gardes suisses en 1792, à laquelle on le compare habituellement. La garde suisse pontificale est la dernière survivance de ce que l’on nomme le service militaire des Suisses à l’étranger. On peut voir en quoi il consistait concrètement dans les salles permanentes du Musée militaire vaudois dans le château de Morges en Suisse ou en allant visiter le Musée des Gardes suisses à Rueil-Malmaison, le seul de ce genre en France. Il y aura d’ailleurs une exposition sur la Garde suisse du roi de France qui sera présentée à la Médiathèque Jacques Baumel à Rueil-Malmaison en octobre 2018.

F.A : Les Gardes Suisses peuvent-elles être considérées comme des mercenaires ?

A-J C-T : Absolument pas. Les Suisses servent en France au titre d’une alliance perpétuelle signée à Lucerne en 1521. Ce sont des troupes prêtées par un canton ou un ensemble de cantons. Il y a là une dimension diplomatique généralement oubliée volontairement de nos jours. Dans le texte du traité d’Alliance figurent les « capitulations », c’est-à-dire les conditions précises du recrutement et du service des soldats suisses qui formaient des régiments auxiliaires dans le royaume de France, de fait une véritable armée dans l’armée avec des privilèges (justice et règlements particuliers, franchise religieuse, exemption de l’impôt). Les régiments suisses ne pouvaient être utilisés que dans un cadre très strict et les cantons pouvaient les rappelaient en cas de besoin. Berne rappela d’ailleurs son régiment (de Watteville) au printemps 1792. Ainsi ne pouvait-on les envoyer outre-mer par exemple ni dans une guerre offensive contre l’Autriche ou le Pape. Les Suisses se devaient ainsi de respecter la loi et n’agir que sur réquisition des autorités constituées. Ainsi, il ne fut pas possible d’avoir recours à la garde suisse lors de la fuite à Varennes. 

Le terme générique de mercenaire en usage aujourd’hui en Suisse et véhiculée par l’historiographie dominante et officielle permet de ne pas prendre en compte les aspects diplomatiques dérangeants dans les relations franco-suisses, du temps où les Suisses étaient fortement dépendants de leur grande voisine. 

F.A : Dans votre livre vous écrivez : « en focalisant sa haine contre ses étrangers à la Nation, le peuple fit d’eux le symbole de la fragilité du pouvoir royal réduit à s’appuyer sur ceux qui n’étaient pas ses sujets ». Avant la révolution de 1789, comment étaient considérées les Gardes Suisses par la population française ? Pendant cette même révolution, la « haine » des révolutionnaires à l’endroit des Gardes Suisses reposait-elle seulement sur des opinions strictement politiques ? Ou pouvons-nous d’ores et déjà parler de xénophobie voire de racisme ?

A-J C-T : Les rapports ont toujours été d’une grande complexité dans le style « Je t’aime moi non plus ». On le voit très bien à Rueil où subsiste toujours la caserne construite pour les Suisses en 1756. La Suisse disposant du statut de la nation la plus favorisée, les Suisses étaient jalousés en raison des privilèges dont ils disposaient. Ils formaient en quelque sorte un groupe allogène, un Etat dans l’Etat, une armée dans l’armée, ce qui n’est jamais bon pour l’intégration, c’est le moins que l’on puisse dire ! Dans les cafés, les Suisses avaient l’obligation de ne pas se mêler à la population locale. D’où l’expression « boire en Suisse », c’est-à-dire tout seul. Les Gardes suisses étaient détestées par les Gardes françaises avec lesquels ils partageaient la garde des résidences royales jusqu’en juin 1789. Leur présence en France après 1789 et jusqu’à l’été 1792 relève de la volonté politique de conserver en France ce gage de la neutralité bienveillante de la Confédération suisse. Ces subtilités échappaient à la population qui ne voyait en eux que des « mercenaires vendus aux Bourbons ». Piliers de la monarchie, les soldats suisses de France, soit 11 000 hommes répartis en onze régiments sans compter celui des Gardes suisses représentaient un obstacle à surmonter, une cible de choix pour les révolutionnaires. Parallèlement, les villes se disputaient leur présence afin de maintenir l’Etat de droit, la préservation des lieux publics comme les halles, le convoyage des grains. On ne peut en l’occurrence parler de racisme puisque d’autres Suisses avaient pignon sur rue tels Necker, Clavière, ministre des finances en 1792, le Vaudois Pache, ministre de la guerre puis maire de Paris, le Neuchatelois Marat, « L’Ami du Peuple » ou les banquiers Perregaux et Delessert. Des Suisses firent même de belles carrières dans les armées de la République et de l’Empire, tel le général Reynier. D’ailleurs la Suisse représentait, à travers la figure de Guillaume Tell, un précédent républicain qui sera exploité par les révolutionnaires admirateurs du Genevois Rousseau. Il était même de bon ton de prendre pour référence, ces «  glorieux ancêtres de la République » qui avaient eu aussi abattus « les tyrans autrichiens ». En résumé la vision de la Suisse et des Suisses était en tous points ambivalente pour ne pas dire contradictoire. 

Il est étonnant de penser que ces Suisses, républicains par nature chez eux, furent à Paris tant en 1792 qu’en 1830, les derniers défenseurs de la monarchie.

 

Propos recueillis par Franck ABED le 31 mai 2018

 

Le 31 mai est la fête de Sainte Pétronille, vierge et martyre, 

Patronne secondaire de la France 


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3 réactions à cet article    


  • Jean d'Hôtaux Jean d’Hôtaux 1er juin 14:16

    « Il est étonnant de penser que ces Suisses, républicains par nature chez eux, furent à Paris tant en 1792 qu’en 1830, les derniers défenseurs de la monarchie. »


    Non, pas si étonnant que cela lorsqu’on passe en revue l’histoire complexe de la Suisse et que l’on prend en compte la chronologie des événements qui s’y déroulent.

    En 1792, la Suisse était encore une Confédération d’Etats liés entre eux par un pacte. Ce n’est qu’au terme de la « Guerre du Sonderbund », une guerre civile qui opposa les cantons conservateurs, tous catholiques, aux cantons progressistes et libéraux à la fin de 1847. Au terme de cette guerre gagnée par les cantons progressistes, on parlerait aujourd’hui de laïques, la Suisse se dote d’une véritable Constitution, d’une capitale, Berne, d’un gouvernement fédéral (le Conseil fédéral), d’un parlement et les cantons cèdent alors une partie de leur autonomie au profit de l’Etat fédéral. Avec la Constitution fédérale de 1848, la Suisse devient un « état fédéral », même si elle conserve aujourd’hui encore le nom de Confédération, elle n’en est formellement plus une. La Suisse se dote alors aussi d’une armée fédérale.

    En 1792 donc, la Garde suisse est constituée de troupes essentiellement issues des cantons conservateurs issus de l’Ancien régime, alliés à la monarchie française. Si la Suisse est aujourd’hui uniformément « républicaine », tel n’était pas le cas en 1792 ...



    • amiaplacidus amiaplacidus 1er juin 16:57
      Cela me rappelle une petite anecdote (apocryphe ?).

      Le colonel commandant la Garde suisse était un personnage important, un VIP. À ce titre, il était invité dans les salons où l’on faisait usage d’humour et de bien parler.

      Un jour, un quelconque petit marquis dit à la maîtresse de maison : « Madame, vous êtes comme cette tasse, vous êtes pleine de bonté ». Tout le monde admire le jeu de mot et cette admiration frappe le colonel.

      Quelques jours, semaines, plus tard, dans un salon, le colonel dit à l’hôtesse « Matame,fou êtes kom cette tasse, fou êtes bleine de bon kâfé ».



      • jocelyne 5 juin 17:56

        bizarre que « l’auteur » n’intervienne quasiment jamais ;; ;;

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