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Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar

ENTRETIEN AVEC DOLORES OSCARI,

DIRECTRICE DU THEÂTRE POEME 2

HOMMAGE A MARGUERITE YOURCENAR

Directrice du Poème 2, l’un des meilleurs théâtres de Bruxelles, Dolorès Oscari, passionnée de culture et grande amatrice de belle littérature, rend hommage, à travers la création de deux spectacles, à l’immortelle Marguerite Yourcenar, première femme élue à l’Académie Française, mais née en Belgique, et dont on commémore, en cette fin d’année 2017, le trentième anniversaire de la mort.

Daniel Salvatore Schiffer : Vous êtes la directrice du Théâtre Poème 2, l’un des meilleurs théâtres, par la qualité de ses spectacles et l’exigence de ses représentations, de Bruxelles. Depuis combien de temps occupez-vous ce poste ?

Dolorès Oscari : J’ai été désignée à ce poste de direction en juin 2009, mais j’y ai pris mes fonctions, concrètement, en janvier 2010. Il va donc y avoir, bientôt, huit ans ! Il y a, en moyenne, douze spectacles par an, dont quatre créations mondiales. Au sein de ces douze spectacles annuels, sont aussi incluses les représentations, appelées « Jeunesses Poétiques », dédiées aux écoles Ce sont, en général, des pièces issues du répertoire classique, mais également, parfois, d’auteurs plus contemporains.

D.S.S. : Quel est, aujourd’hui, l’état du théâtre en Belgique et, de manière plus ponctuelle, à Bruxelles ?

D.O. : L’offre théâtrale de Bruxelles dépasse, aujourd’hui, celle de Paris. Il y a en moyenne, dans la capitale européenne, 149 spectacles, tous genres confondus, par soirée ! Ainsi, face à une telle abondance, convient-il, en ce qui concerne ce Théâtre Poème 2 que je dirige, de se distinguer.

D.S.S. : Qu’entendez-vous, sur un plan plus pratique, par là ?

D.O. : Lorsque l’on est à la tête d’un théâtre comme le mien, qui ne contient pas plus de 100 places, il faut nécessairement attirer le public, et réussir à le renouveler surtout, par une ligne directrice qui n’est pas celle que l’on pratique, habituellement, dans les grandes structures, dotées de moyens beaucoup plus importants, y compris sur le plan économique. Je suis heureuse, à ce propos, de constater que le Théâtre Poème 2, subventionné par l’argent public, a atteint aujourd’hui l’équilibre financier : chose plutôt rare, et qui n’était pas le cas avant que je n’en prenne la direction, dans le monde actuel du théâtre.

EXIGENCE ET QUALITE

D.S.S. : Quel type d’auteurs, et donc de textes, privilégiez-vous en ces circonstances ?

D.O. : Ce sont, le plus souvent, des auteurs connus en raison de leur production classique : le roman, la poésie, l’essai, la philosophie. Mais, qualité essentielle à mes yeux, ils sont toujours neufs à la scène. Je veux dire par là que j’aime dévoyer, en quelque sorte, le texte de ces auteurs pour en faire de vraies pièces de théâtre, innovantes. C’est le cas, par exemple, de William Cliff, que nous nous honorons d’avoir constamment soutenu, comme homme de théâtre, dès 2010 : cinq ans, donc, avant qu’il n’obtienne son prix Goncourt de la poésie !

D.S.S. : Comment faites-vous pour allier une telle qualité théâtrale, tant sur le plan de l’écriture et de ses auteurs que de l’interprétation et de ses comédiens, à de si modestes ressources financières ?

D.O. : C’est un défi permanent, récurrent et quasi quotidien. Mais nous y arrivons, le plus souvent, avec un réel succès, qui ne s’est jamais démenti jusqu’à présent : succès populaire, avec une salle presque toujours pleine malgré le nombre important de séances, mais aussi d’estime à travers une critique unanimement favorable, la plupart du temps, dans la presse nationale et même internationale. Ainsi le Théâtre Poème 2 privilégie-t-il, dans la création de ses pièces, les solos et monologues : un comédien ou une comédienne, seul en scène, disant un texte et incarnant son auteur. Cela implique une qualité sans failles ! Le pari littéraire et culturel n’est pas mince. Il tient même, parfois, d’un véritable exploit.

DE L’AUTOBIOGRAPHIE A LA FICTION

D.S.S. : Le Théâtre Poème 2 consacre les deux derniers mois de cette année, à travers deux spectacles et cinq conférences, à la grande Marguerite Yourcenar, disparue, à l’âge respectable de 84 ans, le 18 décembre 1987 et dont on commémore donc, en ce mois de décembre 2017, le trentième anniversaire de la mort : un bel hommage !

D.O. : Oui ! Marguerite Yourcenar, immense auteure du XXe siècle, a été la première femme élue, en 1980, à l’Académie Française ainsi que le premier écrivain, hommes et femmes confondus, à entrer de son vivant dans la prestigieuse « Bibliothèque de La Pléiade », chez Gallimard. Elle a aussi reçu, en France, la Légion d’Honneur et, en Belgique, où elle est née en 1903, l’Ordre de Léopold, en plus d’avoir été lauréate de nombreux prix littéraires (dont les prix Erasme, Femina, Combat) et gratifiée, par de nombreuses universités à travers le monde, du titre de « Docteure Honoris Causa ». Il ne lui a manqué, comme distinction, que le prix Nobel de littérature.

D.S.S. : La première de ces deux pièces dédiée à Marguerite Yourcenar, qui sera donnée de ce 15 novembre au 3 décembre 2017, a pour titre « Marie-Madeleine ou le Salut ». Quel en est le sujet ?

D.O. : « Marie-Madeleine ou le Salut » est un des textes insérés dans un livre de jeunesse de Marguerite Yourcenar et qui, écrit en 1932, a pour titre « Feux ». C’est un recueil de monologues portant sur la passion amoureuse, absolue mais déçue, à l’instar de celle qu’elle éprouva elle-même, sans que ce sentiment soit cependant réciproque, à l’égard d’André Fraigneau, alors lecteur aux Editions Grasset et qui, comme tel, sauva de la mise au rebut son « Pindare », auquel elle tenait tout particulièrement.

D.S. S. : Ce livre, « Feux », peut donc se prévaloir, au départ, d’une connotation autobiographique : cet épisode amoureux mais malheureux de sa propre vie !

D.O. : Oui, mais son ambition est certes plus vaste. Car il aboutit finalement, de façon plus large, à une série de récits tous dédiés à ce même genre d’amour non partagé au sein de notre culture comme au cours de l’histoire, réelle ou mythologique : Phèdre pour Hippolyte, Clytemnestre pour Agamemnon, Achille pour Patrocle, Antigone pour Polynice, Phédon pour Socrate, Sappho pour Attys et donc, bien sûr, Marie-Madeleine pour Jésus. Ce dernier monologue est centré, plus précisément, sur cette troublante progression identitaire allant de Marie la séductrice à Madeleine la courtisane pour parvenir enfin à la Marie-Madeleine, synthèse de deux premières, amoureuse de Dieu. D’où, justement, la thématique du salut ! Grande helléniste et latiniste tout à la fois, c’est là, cette « Marie-Madeleine ou le Salut », le seul texte que Yourcenar ait consacré à la tradition chrétienne. C’est la jeune et belle Laetitia Chambon qui joue le rôle de Marie-Madeleine, avec une superbe mise en scène de Monique Lenoble.

D.S.S. : Le deuxième de ces spectacles que le Théâtre Poème 2 présente, du 6 au 17 décembre 2017, à l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Marguerite Yourcenar, a pour titre, conformément à son premier grand récit, « Alexis ou le traité du vain combat » !

D.O. : Il s’agit, là encore, d’un texte de jeunesse, relativement précoce. Ecrit en 1929, à l’âge de 26 ans donc, époque où elle était fortement influencée par l’œuvre de Rainer Maria Rilke, en particulier de ses « Cahiers de Malte Laurids Brigge » et de ses sublimes « Elégies de Duino », ce livre, « Alexis ou le traité du vain combat », est une émouvante et longue lettre, sous forme de confession épistolaire donc, qu’adresse Alexis à sa femme, qui vient d’accoucher, afin de lui expliquer très sincèrement, animé là par une réelle mais subtile émotion, pourquoi il la quitte : les raisons de son éloignement comme de son départ. C’est un texte magnifique, inspiré en grande partie, lui aussi, par un autre épisode, non moins autobiographique, de Yourcenar.

D.S.S. : C’est-à-dire ?

D.O. : Quelques années auparavant, en 1923, Marguerite Yourcenar avait été séduite par un beau jeune homme, Alexis de Géra, aristocrate d’origine autrichienne. Mais, homosexuel, il lui a écrit une lettre dans laquelle il lui confessait ne pas pouvoir répondre à ses attentes. C’est cette confession, précisément, qui servira de point de départ à l’écriture de ce splendide récit qu’est, en effet, « Alexis ou le traité du vain combat ». C’est l’excellent comédien Pascal Parsat qui incarne, dans ce monologue, Alexis, tandis que Monique Lenoble en réalise, là aussi, la mise en scène.

 D.S.S. : Ces deux importants spectacles se verront eux-mêmes enrichis, parfois même précédés, d’une série de conférences prononcées, dans l’enceinte du Théâtre Poème 2 toujours, par Michèle Goslar, l’un des plus grandes spécialistes de l’œuvre comme de la vie de Marguerite Yourcenar !

D.O. : Exact ! Michèle Goslar, conseillère scientifique de ces différents hommages, est la fondatrice, et principale animatrice, du CIDMY : le Centre International de Documentation de Marguerite Yourcenar, dont le siège est à Bruxelles. Elle vient également de publier, aux Editions Racine, un album, fait notamment de photos inédites, qui lui est entièrement consacré, où elle raconte avec autant de brio qu’érudition sa vie et sa carrière. Michèle Goslar prononcera donc, lors de cet hommage rendu à Marguerite Yourcenar, cinq conférences, sur cinq sujets différents, mais toujours le dimanche, dans l’après-midi, à 14h pour l’exactitude. A cela s’ajoutera une série de photos et de documents exposés, durant toute la période de ces événements, dans le très convivial bar du théâtre.

D.S.S. : Quels en seront les titres et les thèmes ?

D.O. : La première de ces conférences, qui aura lieu le 19 novembre 2017, aura pour énigmatique mais très intéressant titre « L’Être que j’appelle Moi ». Michèle Goslar y racontera, entre autres, la rencontre manquée de ses futurs parents rue d’Ecosse, là même où se situe aujourd’hui, par une extraordinaire coïncidence, le Théâtre Poème 2 ! La semaine suivante, le 26 novembre, ce sera « Marguerite Yourcenar, écologiste avant la lettre », thème d’une urgente actualité ! L’allocution du 3 décembre 2017 s’intitulera, quant à elle, « Marguerite Yourcenar et le sacre », réflexion critique portant sur l’idée de Dieu comme manifestation au sein de la nature. Le 10 décembre portera sur « Marguerite Yourcenar et le bonheur », thématique liée, de manière plus intime, à son recueil « Feux » justement. Quant à la dernière de ces conférences, qui se tiendra le 17 décembre 2017, elle a pour très beau titre « Les portraits d’une voix », où sera analysée à partir des personnages centraux de ses principaux livres, dont « Le coup de grâce », les célèbres « Mémoires d’Hadrien » et « L’œuvre au noir », sa propre pensée, souvent inquiète, sur ce qu’elle nomme « l’état du monde ». Je vous invite donc tous à venir écouter Michèle Goslar : c’est une mine de savoir, et de dévouement tout à la fois, en ce qui concerne cette admirable figure de la littérature française, sinon universelle, qu’est Marguerite Yourcenar !

LE THEÂTRE A VENIR

D.S.S. : Quels sont vos prochains projets théâtraux ?

D.O. : Le Théâtre Poème 2 fêtera l’an prochain, en 2018, les cinquante ans de son existence : motif pour lequel pourra s’y voir officiellement jointe l’appellation de « Royal »… Mais ce sera aussi parallèlement, et plus sérieusement, le cinquantième anniversaire de « Mai 68 », que nous honorerons là aussi dignement, en tant que théâtre également engagé sur le plan social et politique, avec une pièce mettant en scène la rencontre fictive, mais plausible, entre son leader de l’époque, Daniel Cohn-Bendit, au président français d’alors, le Général De Gaulle, qui fut contraint, dans la foulée de ce mouvement contestataire, de démissionner, après le référendum populaire qui s’ensuivit, de sa fonction de chef de l’Etat. Ce dialogue sera inspiré d’un livre de la journaliste Christine Clerc : « Le Tombeur du Général » en est l’emblématique titre !

N.B. L’œuvre de Marguerite Yourcenar (romans, nouvelles, récits, essais, mémoires) est publiée chez Gallimard, coll. « Folio » et « La Pléiade » (Paris).

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies), « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur), « Le Testament du Kosovo – Journal de guerre » (Editions du Rocher). A paraître : « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur). 

 

Documents joints à cet article

Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar Entretien avec Dolorès Oscari, directrice du Théâtre Poème 2 à Bruxelles : Hommage à Marguerite Yourcenar

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