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Entretien avec Valérie Trierweiler : l’amour secret de Gustav Klimt

C’est une écriture ciselée, précise et raffinée, que Valérie Trierweiler donne à voir, avec tact et sensibilité, dans son premier roman, Le Secret d’Adèle*. Elle y dévoile le secret, sans toutefois lever le mystère, qui lia plus intimement, à travers la passion amoureuse, le peintre Gustav Klimt à son modèle féminin préféré, Adèle Bloch-Bauer, sujet de l’un de ses tableaux les plus célèbres : La Dame en or. Une belle réussite littéraire et esthétique, au style épuré mais à l’intrigue intense !

Daniel Salvatore Schiffer : Vous vous êtes inspirée, pour écrire « Le Secret d’Adèle », votre premier roman, de l’un des tableaux les plus célèbres, « La Dame en or », de Gustav Klimt, peintre autrichien, chantre de la « Sécession Viennoise », qui, né en 1862 et mort en 1918, vécut à cheval entre les dix-neuvième et vingtième siècles. Pourquoi ce titre, attrayant mais énigmatique ? 

Valérie Trierweiler : Ce roman, « Le Secret d’Adèle », aurait également pu s’intituler « La Mystérieuse Adèle ». Ce qui m’a d’abord intéressé, c’est le contraste existant entre le tableau de Gustav Klimt, « La Dame en or », immensément connu à travers le monde, vendu en 2006 comme étant le plus cher de l’histoire de l’art (135 millions de dollars), et son sujet, Adèle Bloch-Bauer, l’un des femmes les plus belles et admirées dans la Vienne du début du vingtième siècle, mais dont on ne sait pratiquement rien de la vie, du milieu dans lequel elle est née, a grandi et a vécu. J’ai donc voulu percer ce mystère, souhaité aller plus au fond des choses. Quant à ce secret qu’elle a emporté jusque dans sa tombe, il réside dans la relation, amoureuse ou pas, qu’elle a entretenue clandestinement avec Klimt. En résumé : y a-t-il eu, oui ou non, une histoire d’amour entre elle et lui ?

D.S.S. : Votre réponse ?

V.T. : Je dévoile le secret, sans lever le mystère !

D.S.S. : A lire votre roman, d’une sensibilité à fleur de peau quoique toujours très délicate, il semble que vous vous soyez grandement intéressée aussi à cet air mélancolique, voire nostalgique, d’Adèle dans ce magnifique tableau, « La Dame en or », de Klimt ! Quelle en est la raison ?

V.T. : Adèle avait tout, a priori, pour être heureuse - elle était riche, vivait dans le confort matériel, un certain luxe, était mariée avec un homme qui, bien que beaucoup plus âgé qu’elle, l’aimait - et, pourtant, son visage, dans le tableau de Klimt, est parcouru d’une expression qui n’est pas joyeuse. C’est celle de la mélancolie ! C’est donc aussi ce paradoxe que j’ai tenté de comprendre. 

D.S.S : Elle n’est pas joyeuse parce que, expliquez-vous dans votre livre, elle a vécu plusieurs drames, de grandes tragédies existentielles, intimes et familiales : autant de chagrins et de deuils, qu’elle porte, de manière indélébile, sur son visage !

V.T. : Adèle a vécu, en effet, de terribles douleurs psychologiques : des pertes irrémédiables ! Elle a eu une maternité malheureuse. Elle n’était certes pas infertile, puisque elle a donné le jour à un enfant, un garçon prénommé Fritz, mais n’a pu toutefois être mère, car ce fils est mort quelques heures seulement - moins de vingt-quatre heures - après sa naissance. Quelques années auparavant, elle avait déjà perdu son frère, qu’elle adorait. Elle était donc entourée par la mort !

UNE VIE EN QUÊTE DE SENS

D.S.S. : Est-ce là le motif, une sorte de compensation morale et affective, pour lequel elle avait tant besoin de donner un sens à sa vie ? Cette quête de sens est, en effet, permanente dans votre roman !

V.T. : Absolument ! Adèle était dans une perpétuelle quête de sens dans sa vie, y compris à travers l’amour. Mieux : la passion amoureuse ! Elle avait certes un mari, qui l’aimait beaucoup, mais qui était très absent : un riche industriel absorbé par son devoir professionnel, ses obligations et ses responsabilités. C’était un mariage arrangé, selon les convenances de la bonne bourgeoisie de ce temps-là, au gré des us et coutumes de la haute société viennoise. Elle ne travaillait pas non plus, comme la plupart des femmes à cette époque. D’où, précisément, cet impérieux besoin de donner un sens, véritable et profond, à son existence… de trouver des réponses à ce questionnement d’ordre plus personnel, plus intérieur et plus authentique. Elle était à la recherche du sens perdu après le décès, à peine né, de son enfant.

D.S.S. : Quête de sens, certes, mais aussi, à travers la passion amoureuse qu’elle noue avec Klimt, une quête, éperdue, d’absolu ! Adèle, à ce propos, qualifie le génie artistique du maître de « génie transcendant », formule significative de son propre état d’âme.

V.T. : Oui ! Il s’avère donc logique, pour la femme libre qu’elle se revendique être malgré son éducation bourgeoise et plutôt rigide, qu’Adèle tombe amoureuse d’un artiste à la fois aussi talentueux et révolutionnaire pour son temps, sinon provocateur pour le conformisme ambiant, que Klimt, alors déjà extrêmement célèbre à Vienne malgré sa réputation sulfureuse en matière de conquêtes féminines. D’autant que son mari, le brave mais ennuyeux Ferdinand, bien que très prévenant à son égard, se révèle être, au contraire, relativement prévisible, engoncé dans les lourdeurs de la tradition qu’il s’évertue à incarner. La proximité de Klimt, en qui elle voyait un homme résolument moderne, mais aussi très différent de la majorité de ses concitoyens, la rendait, à l’inverse, plus légère et plus heureuse, comme si son art, libéré des contraintes sociales tout autant que du joug académique, s’était répandu en elle avec une force régénératrice après tant de malheurs dans sa vie. Ce sont ces qualités humaines, rares dans la Vienne impériale, qui, chez Klimt, aura le plus séduit finalement, en dehors de son génie artistique, Adèle !

UNE FRESQUE HISTORIQUE DE LA VIENNE IMPERIALE

D.S.S. : Vienne, la capitale, sur le plan politique, de l’empire austro-hongrois, mais aussi le terreau, au niveau des idées, des plus grandes révolutions intellectuelles et créations artistiques en Europe, avec, notamment, des écrivains tels que Stefan Zweig ou Arthur Schnitzler, des musiciens tels que Gustav Mahler ou Arnold Schönberg, un philosophe tel que Ludwig Wittgenstein, des peintres (par-delà même Gustav Klimt) tels que Egon Schiele ou Oskar Kokoschka, et puis la naissance de la psychanalyse avec Sigmund Freud !

V.T. : La plupart de ces illustres personnages se retrouvent souvent ensemble, comme le montre mon roman, dans le salon d’Adèle Bloch-Bauer, l’un des plus courus du Tout-Vienne. J’aime particulièrement, parmi les écrivains de ce qu’on appelle la « Mitteleuropa », l’œuvre d’Arthur Schnitzler, que j’ai beaucoup lu dans ma jeunesse et que j’ai encore relu ces derniers mois afin de mieux me documenter pour écrire ce « Secret d’Adèle », ainsi que l’œuvre de Stefan Zweig, notamment « Le monde d’hier », chef-d’œuvre qui demeure indépassable pour comprendre les turbulences politiques, les événements sociaux, les inventions philosophiques et les préoccupations morales de ces années-là.

D.S.S. : Votre livre se révèle être donc aussi, par-delà sa dimension romanesque, une fresque historique de ce temps-là, ponctuée, à plusieurs reprises, par des citations d’un poète que vous affectionnez : Rainer Maria Rilke, dont on connaît la passion amoureuse qu’il nourrissait par cette grande dame des lettres que fut Lou Andreas-Salomé !

V.T. : J’ai en effet mis en exergue, en guise de préambule à mon livre, cette phrase de Rilke, qui va à merveille à Adèle au regard de ses souffrances, de ses tribulations comme de ses espérances : « L’été vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s’ils avaient l’éternité devant eux ». C’est là, sous forme métaphorique, le summum de la sagesse !

D.S.S. : Vous citez, dans les premières pages de votre « Secret d’Adèle », un long extrait des « Lettres à un jeune poète » du même Rilke ! Certaines de ses lignes, y insistez-vous, « semblent écrites pour elle ». Qu’est-ce à dire ?

V.T. : J’aime ces mots de Rilke, apaisants, pour Adèle, comme une caresse sur sa douleur, et qu’elle souligne à l’encre violette : « Presque toutes nos tristesses sont, je crois, des états de tension que nous éprouvons comme des paralysies, effrayés de ne plus nous sentir vivre. (…) De grâce, demandez-vous si ces grandes tristesses n’ont pas traversé le profond de vous-même, si elles n’ont pas changé beaucoup de choses en vous, si quelque point de votre être ne s’y est pas proprement transformé. » C’est cela qu’Adèle éprouve au contact de Klimt, lorsqu’elle pose dans son atelier : elle se sent revivre à nouveau ! La présence de ce peintre de génie comble son immense solitude, elle qui, face à l’accumulation de ses deuils, s’est définitivement éloignée des consolations de la religion. Elle est devenue athée. Affrontant avec courage son cruel destin, elle refuse même, face à l’importance de ses chagrins comme à la gravité de ces injustices, la simple idée de Dieu !

LA FIBRE SOCIALISTE ET L’ENGAGEMENT HUMANITAIRE

D.S.S. : Est-ce pour cette raison – compenser la perte de ses êtres les plus chers – qu’elle finit par se jeter, corps et âme, dans l’engagement humanitaire. Vous la décrivez, par exemple, arpentant les bas-fonds de Vienne afin d’y aller porter secours, pourfendant préjugés et tabous, aux pauvres, aux plus démunis et aux plus défavorisés de la société ?

V.T. : Oui, en grande partie, même si sa « fibre socialiste » est, chez cette femme à la fois libre et rebelle, motivée par un réel souci de l’autre, spontané et naturel, sans calcul. Elle est profondément humaine, foncièrement altruiste, animée par la solidarité. Mais, par-delà même cet engagement social, elle s’intéresse aussi, sur un plan plus idéologique, à la cause des femmes. C’est une féministe avant la lettre, dont l’engouement va jusqu’à défendre, de Londres à New York, les fameuses « suffragettes ». Cet élan social, son mari, trop conventionnel, ne le comprend pas, à l’inverse du charismatique Klimt : chose qui ne fera qu’éloigner Adèle de son mari pour se rapprocher, au contraire, du peintre, avec qui elle ressent une grande complicité intellectuelle, jusqu’à succomber à son charme.

D.S.S. : Ces pages où vous décrivez les premières étreintes charnelles entre Klimt et Adèle sont empreintes d’une très grande sensualité et même d’une forte charge érotique : sexualité qui tranche avec la pudeur qui nimbe, subtilement, votre roman !

V.T. : Oui : la passion amoureuse qui dévore Adèle, dans les bras de Klimt, est même, à certains moments, torride, mettant tous ses sens en feu !

L’IDENTIFICATION D’UNE FEMME : UN DOUBLE LITTERAIRE ?

D.S.S. : Mais, pour en revenir à l’engagement social d’Adèle, n’y a-t-il pas là, chez la personne que vous êtes plus encore que chez la romancière, une sorte d’identification ? Vous avez été, il y a quelques années, la compagne de François Hollande, qui fut à la tête du Parti Socialiste avant de devenir le Président de la République Française. Aujourd’hui vous êtes à l’œuvre dans plusieurs associations humanitaires, dont le « Secours Populaire » !

V.T. : Il est évident que, à l’instar de nombreux écrivains, j’ai mis beaucoup de moi-même dans ce roman. Certes ne suis-je pas née à la même époque qu’Adèle, pas plus que je ne suis issue de la haute bourgeoisie. Je ne suis pas, non plus, autrichienne, ni, comme elle, juive. Mais il n’empêche que j’ai en effet vécu suffisamment longtemps avec elle, tout au long de mes recherches et l’écriture de ce livre, pour la porter au plus profond de mon être, même si son incroyable beauté fait qu’elle appartient désormais, à travers cette « Dame en or » de Klimt, à l’humanité tout entière, tel un legs universel. Davantage : elle est entrée, grâce à l’immortalité que procure l’art, dans l’éternité !

*Publié aux Editions Les Arènes (Paris).

 DANIEL SALVATORE SCHIFFER**

**Philosophe, auteur, notamment, de « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies), « Du Beau au Sublime dans l’Art – Esquisse d’une Métaesthétique » (L’Âge d’homme), « Oscar Wilde – Splendeur et misère d’un dandy » (Editions de La Martinière), « Le Testament du Kosovo – Journal de guerre » (Editions du Rocher). A paraître : « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à Bowie » (Alma Editeur).

 

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Valérie Trierweiler
copyright : Patrick Fouque

 


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1 réactions à cet article    


  • François Vesin François Vesin 26 septembre 18:47

    «  Ces pages où vous décrivez les premières étreintes charnelles entre Klimt et Adèle sont empreintes d’une très grande sensualité et même d’une forte charge érotique : sexualité qui tranche avec la pudeur qui nimbe, subtilement, votre roman ! »


    Valérie touche-pipi !!!?
    Elle morte Adèle ?

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