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Accueil du site > Tribune Libre > Fainéants de tous les pays, unissez-vous !

Fainéants de tous les pays, unissez-vous !

Cynique, fainéant et fier de l’être, puis-je me permettre de te donner un petit conseil, Jupiter (disons plutôt Zeus, mieux vaut l’original que la copie) ? Trouve un coin peinard dans ton Olympe et demande à un de tes potes – Dionysos par exemple – de t’initier à ce subtil bonheur : glander ! Marcher avec le temps au lieu de te laisser dévorer par lui. Ecouter ta vie. Réfléchir au lieu de t’agiter.

En ex-Indochine, un proverbe dit : « Les Vietnamiens plantent le riz, les Cambodgiens le regardent pousser, les Laotiens l’écoutent pousser ». Toute une philosophie de vie qui désacralise le « travail ». « Travail » (du latin tripalium, instrument de torture). Ils sont bien plus valorisants les termes « labeurer » ou « labourer » plus spécifique et « œuvrer », accomplir une œuvre.

Le travail implique contrainte, souffrance, malédiction divine. Le sinistre M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849, disait : « Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : "Jouis". » Thiers – fossoyeur de la Commune - formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite. Il a eu cinq longues et sombres années durant un digne successeur en la personne de Sarkozy et de son « travailler plus pour… ».

La paresse, la fainéantise, le glandage sont l’apanage d’une élite. On naît fainéant. C’est une chance immense et une injustice pour les autres. L’art de ne rien faire est difficile et ne semble pas donné à tout le monde. Même les loisirs en prennent un coup : le temps libre est de plus en plus confisqué par la télévision et les industriels des loisirs. Nombreux sont ceux qui redoutent l’inaction et réclament un ordre du jour même pendant leurs vacances. Comme s’ils craignaient de se laisser aller, de se laisser guider par la fantaisie. Peut-être par peur de se retrouver seuls avec eux-mêmes ?

Nous sommes influencés par cette culture où le religieux ("Tu te nourriras à la sueur de ton front !") se mêle à l’économique (travailler plus pour gagner plus) et condamne l’oisif à travailler. Sauf s’il est rentier ou/et actionnaires ! Dans ce cas, c’est son capital qui travaille pour lui, c’est-à-dire vous, moi, les cochons de payants de la France d’en-bas.

Après des siècles de christianisme et avec l’esprit du capitalisme, on n’imagine pas passer sa vie dans l’inactivité, à moins de passer pour un marginal ou un illuminé. Et malheur à vous si vous avez la malchance d’être au chômage ou si vous avez choisi de faire passer votre vie personnelle avant le travail. On aura vite fait de vous soupçonner de paresse, fainéantise ou de manque d’ambition. Et vous perdrez votre vie à la gagner. Et pourtant ! Dans une autre vie, j’ai même été « chef d’entreprise ». Et je n’embauchais que des fainéants avoués. Ils sont les plus fiables, les plus efficaces des collaborateurs : un fainéant œuvre vite pour avoir plus vite fini et bien pour ne pas avoir à y revenir

Il y a dans l’art de ne rien faire le signe d’une conscience vraiment affranchie des multiples contraintes qui, de la naissance à la mort, font de la vie une frénétique production de néant. Niquer ces contraintes est une libération.

Dans le système capitaliste d’exploitation de l’humain, il y a de la malice, assurément, à en faire le moins possible pour un patron, à s’arrêter dès qu’il a le dos tourné, à saboter les cadences et les machines, à pratiquer l’art de l’absence justifiée. La paresse ici sauvegarde la santé et prête à la subversion un caractère plaisant. Elle rompt l’ennui de la servitude, elle brise le mot d’ordre, elle rend la monnaie de sa pièce à ce temps qui vous ôte huit heures de vie et qu’aucun salaire ne vous laissera récupérer. Elle double avec un sauvage acharnement les minutes volées à l’horloge pointeuse, où le décompte de la journée accroît le profit patronal. Voler ainsi un patron, n’est-ce pas de la récupération ?

Pourtant, il plane sur la paresse une telle culpabilité que peu osent la revendiquer comme un temps d’arrêt salutaire, qui permet de se ressaisir et de ne pas aller plus avant dans l’ornière où le vieux monde s’enlise. Encore que ! Certaines entreprises découvrent les bienfaits de la sieste !

Qui, des allocataires sociaux, proclamera qu’il découvre dans l’existence des richesses que la plupart cherchent où elles ne sont pas ? Ils n’ont nul plaisir à ne rien faire, ils ne songent pas à inventer, à créer, à rêver, à imaginer. Ils ont honte le plus souvent d’être privés d’un abrutissement salarié qui les privait d’une paix dont ils disposent maintenant sans oser s’y installer.

La culpabilité dégrade et pervertit la paresse, elle en interdit l’état de grâce, elle la dépouille de son intelligence. Pourtant ils feraient dans la fainéantise d’étonnantes découvertes : un coucher de soleil, le scintillement de la lumière dans les sous-bois, l’odeur des champignons, le goût du pain qu’il a pétri et cuit, le chant des cigales, la conformation troublante de l’orchidée, les rêveries de la terre à l’heure de la rosée, sans oublier les formidables rêves érotiques !

- Oh ! Victor ! Bois un coup, ça te passera !

- Merci !

« Nous aurons bien mérité la retraite » soupirent les travailleurs. Ce qui se mérite, dans la logique de la rentabilité, a déjà été payé dix fois plutôt qu’une !

Si la paresse s’accommodait de la veulerie, de la servitude, de l’obscurantisme, elle ne tarderait pas à entrer dans les programmes d’État qui, prévoyant la liquidation des droits sociaux, mettent en place des organismes caritatifs privés qui y suppléeront : un système de mendicité où s’effaceront les revendications qui, il est vrai, en prennent docilement le chemin si l’on en juge par les dernières supplications publiques sur le leitmotiv « donnez-nous de l’argent ! ». L’affairisme de type mafieux en quoi se reconvertit l’économie en déclin ne saurait coexister qu’avec une oisiveté vidée de toute signification humaine.

La paresse est jouissance de soi ou elle n’est pas. N’espérez pas qu’elle vous soit accordée par vos maîtres ou par leurs dieux. On y vient comme l’enfant par une naturelle inclination à chercher le plaisir et à tourner ce qui le contrarie. C’est une simplicité que l’âge adulte excelle à compliquer.

Que l’on en finisse donc avec la confusion qui allie à la paresse du corps le ramollissement mental appelé paresse de l’esprit - comme si l’esprit n’était pas la forme aliénée de la conscience du corps.

L’intelligence de soi qu’exige la paresse n’est autre que l’intelligence des désirs dont le microcosme corporel a besoin pour s’affranchir du travail qui l’entrave depuis des siècles.

La paresse est un moment de la jouissance de soi, une création, en somme ! Le fainéant est un créateur naturel. Un créateur de bonheur !

Au fait, Jupiter, ne serais-tu pas un peu feignant, toi ? Feignant, pas fainéant. Celui qui feint, qui fait semblant…

 

Illustration X - Droits réservés


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19 réactions à cet article    


  • bob14 bob14 12 septembre 10:49

    Macron = Fait néant... !


    • Taverne Taverne 12 septembre 11:35

      Le sens de la vie ne saurait se réduire au travail. Il faut travailler juste le nécessaire et, quelquefois davantage par devoir pour faire face à des situations exceptionnelles. Le travail n’est pas une valeur au vrai sens du terme et il n’est pas à lui seul la condition du bien-être. Que certains veuillent en faire plus eux-mêmes ou pour le pays, grand bien leur fasse ! Mais qu’ils n’imposent pas à l’ensemble de la société leur conception de l’activisme !

      Cela dit, attention à la fainéantise collective qui pourrait nous reléguer au rang des pays pauvres ! Voyez la Grèce ! Elle a longtemps ignoré ses problèmes de fonds ; elle a longtemps triché. Aujourd’hui, elle se trouve dans une situation terrible.


      • Sozenz 12 septembre 14:10

        @Taverne
        bonjour pour un philosophe vous vous attachez beaucoup aux affaires de ce monde , sans pour autant vouloir soulever le voile de ce qui se cache derrière certaines apparences .
        cela vous amène forcement à des contradictions.et des erreurs .

        Elle a longtemps ignoré ses problèmes de fonds ; elle a longtemps triché. Aujourd’hui, elle se trouve dans une situation terrible.

        qui a triché ? qui sont les gagnants et qui sont les perdants ? pour qui la situation est terrible ?


      • cevennevive cevennevive 12 septembre 12:37

        Bonjour Victor,


        Très bon texte. Et très bonne description philosophique de la fainéantise !

        Je suis une active par nature. Pourtant, je savoure quelquefois mes périodes de fainéantise avec délectation.

        J’ai adoré le film « Valentin le Bienheureux »... Se replier sur ses désirs, vivre au-dedans de soi, nier les mauvais esprits, et les aléas de la vie en société, c’est l’un des meilleurs remèdes au mal être.


        • cevennevive cevennevive 12 septembre 12:41

          Pardon pour cette erreur !


          Philippe Noiret se prénomme « Alexandre » et non Valentin. C’est donc le film « Alexandre le bienheureux ».

        • VICTOR Ayoli VICTOR Ayoli 12 septembre 13:41

          @cevennevive
          Oui, Alexandre le bienheureux ! Un grand moment de cinéma jouissif !
          Je vais faire le pénéquet car je viens de manger l’aïoli...


        • gogoRat gogoRat 12 septembre 13:41

           La seule information vraie que l’on peut logiquement tirer d’une accusation de fainéantise, c’est l’assurance de détenir La Vérité de celui qui la profère.
           Le fainéant ’fait néant’ pour quoi ? Pour ce que son accusateur eût voulu qu’il fît !
           Mais existe-t-il un ou des critères absolus pour que l’un puisse décréter ce que l’autre doit ou devrait faire ?
           
           Donc, celui qui accuse l’autre fainéantise ne fait que nous informer sur sa propre prétention !

           Un débat beaucoup plus constructif eût été à initier autour de l’éloge de l’otium ! (cf Bertrand Russel )
           ( loisir / otium, et fainéantise ne sont pas synonymes )


          • Sozenz 12 septembre 14:16

            je ne crois pas à l ultime paresse .
            je ne ferais pas l éloge à la paresse .
            je suis convaincu que l être humain a besoin de mouvement et d arrêt .
            de réalisations matérielles ( se confronter à la matière) spirituel ou mental et aussi de s écarter de toute chose .
            c est l équilibre entre toutes ces énergies consenties librement avec joie et plaisir que l homme peut devenir un grand homme .


            • Sozenz 12 septembre 14:25

              Et je n’embauchais que des fainéants avoués. Ils sont les plus fiables, les plus efficaces des collaborateurs : un fainéant œuvre vite pour avoir plus vite fini et bien pour ne pas avoir à y revenir

              vous ne vous trompez d’ adjectifs  ? vous n’ embauchiez pas plutôt des amoureux de la vie .


              • Christian Labrune Christian Labrune 12 septembre 14:37

                Victor,
                Il devient rare que je puisse être d’accord avec ce que vous écrivez, mais cet éloge de la paresse, je le trouve très bien, et très drôle.
                L’idéologie du travail libérateur est une invention de la bourgeoisie du XVIIIe siècle. Elle aura duré entre deux et trois siècles, et c’est très peu. Elle aura bientôt disparu, fort heureusement, puisque la plupart des emplois auront disparu dès le milieu de ce siècle. On ne parlera plus longtemps du « chômage », puisque le loisir (l’otium de la cité antique) sera devenu la norme.


                • Sparker Sparker 12 septembre 16:09

                  Le travail devrait être un jeu (au sens noble de l’échange dans l’interaction), construire, inventer, imaginer, aménager, soigner etc etc...

                  Un petit lien vers Bob Black : Travailler, moi, jamais !

                  http://kropot.free.fr/black-travailler.htm


                  • Taverne Taverne 12 septembre 16:11

                    La mauvaise conscience, entretenue par la religion, rend l’homme malade de culpabilité s’il ne se montre pas constamment actif aux yeux de ses congénères. Nietzsche a bien démontré ce phénomène dans sa Généalogie de la morale :

                    « Tous les instincts qui n’ont pas de débouché, que quelque force répressive empêche d’éclater au-dehors, retournent en dedans — c’est là ce que j’appelle l’intériorisation de l’homme : de cette façon se développe en lui ce que plus tard on appellera son « âme ». (...) Ces formidables bastions que l’organisation sociale a élevés pour se protéger contre les vieux instincts de liberté — et il faut placer le châtiment au premier rang de ces moyens de défense — ont réussi à faire se retourner tous les instincts de l’homme sauvage, libre et vagabond — contre l’homme lui-même. La rancune, la cruauté, le besoin de persécution — tout cela se dirigeant contre le possesseur de tels instincts : c’est là l’origine de la « mauvaise conscience ».

                    Nietzsche, Généalogie de la morale. Seconde dissertation / 16

                    C’est cette mauvaise conscience qui fait accuser l’Autre ou s’accuser soi-même de fainéantise et qui fait réagir : chacun se sentant désigné. Nietzsche insiste sur l’origine historique du châtiment. Ce châtiment aujourd’hui est la stigmatisation sociale (les « assistés, les chômeurs »...). Ceux qui sont travaillés par leur mauvaise conscience s’indignent et manifestent.


                    • gaijin gaijin 12 septembre 16:47

                      « j’appelle les feignants , les crasseux , les drogués ...........tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques .... »
                      http://tamalou-bobola.com/shop/872/replique-plaque-coluche-candidat-election-presidentielle.jpg
                      coluche reviens ......

                      faut arrêter de déconner ! macron et tous ceux de son engeance dégoulinent de mépris pour le petit peuple : les sans costards , sans dents, sans rolex ......
                      qu’ il se rassure on le lui rend bien 

                      le mépris finissant toujours par la haine ...........


                      • Sozenz 12 septembre 19:45

                        @gaijin
                        le mépris finissant toujours par la haine ...........

                        ou la pitié , ou l ignorance . ou ...il n y a pas que la haine heureusement .


                      • baldis30 13 septembre 10:51

                        bonjour,

                        dans la suite des différentes logorrhées présidentielles nous sommes :

                        des veaux, des sans-dents, des riens et des fainéants....

                        Et vous ne revendiquez qu’une seule de ces qualités ....

                        il y a des manques ... il y a des manques .... smiley  smiley


                        • Decouz 13 septembre 11:46

                          Non la religion considère en général la contemplation comme supérieure à l’action (parabole de Marthe et Marie par exemple pour le christianisme et valorisation de la vie monastique, qui souvent combinent cependant contemplation et travail manuel ou intellectuel).


                          • Decouz 13 septembre 11:52


                            Pardon :  la vie monastique « combine » la contemplation, en apparence inactive, mais qui en fait représente le plus haut degré d’activité, et le travail manuel ou intellectuel.


                            • Taverne Taverne 13 septembre 16:12

                              « Fainéants de tous les pays, punissez-vous ! » (Karl Marx & Lehman Brothers)


                              • gogoRat gogoRat 13 septembre 18:00

                                 Marre de toutes les postures intello (dans le très mauvais sens du terme), pétitions de principes foireuses ou dogmatiques, qui ne risquent ni de distraire, ni de faire rire, ni d’apporter qui de que ce soit de constructif aux Français qui sont concernés par l’inconséquence arrogante et faussement savante de leurs donneurs de leçons !

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