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Fang Zhaolin : la transcendance du sublime

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Une fabuleuse exposition, intitulée « La Dame de l’Empire Céleste », de la peintre Fang Zhaolin, l’un des artistes majeurs aujourd’hui en Chine, se tient actuellement, jusqu’au 10 septembre 2017, au « Museo della Permanente » de Milan, en Italie. Son commissaire en est le directeur de l’Ecole Supérieure de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège, Daniel Sluse, secondé là par Jeanie Toschi Marazzani Visconti. Un événement culturel à ne pas manquer, et une destination idéale pour ces vacances d’été !

De tous les sujets que Fang Zhaolin (1914-2006), peintre majeure au sein de l'art contemporain chinois, a traités, ce sont ses hauts et vastes paysages montagneux qui impressionnent le plus l'esprit, sinon l'imaginaire, du spectateur. Croire que la raison de semblable fascination résiderait principalement dans les proportions de ces immenses tableaux serait toutefois faire preuve d'une certaine superficialité, même si c'est certes là un critère non négligeable sur le plan formel, dans le jugement esthétique.

Le motif, quoiqu’important, en est beaucoup plus profond au niveau du contenu. Il tient, si l'on considère cette vertigineuse grandeur de ces toiles, à ce qu'un philosophe aussi éminent qu'Emmanuel Kant, penseur phare du Siècle des Lumières, synthétise, dans sa Critique de la faculté de juger (1790), sous la notion de « sublime ». Ainsi y écrit-il dans sa « définition nominale du sublime », articulée en quatre phases successives :

« Nous nommons sublime ce qui est absolument grand. (…) Dans ce dernier cas, il s'agit de ce qui est grand au-delà de toute comparaison. On peut aussi exprimer ainsi la définition précédente : Est sublime ce en comparaison de quoi tout le reste est petit. (…) Nous pouvons ainsi ajouter aux autres formules de la définition du sublime la suivante : Est sublime ce qui, par cela seul qu'on peut le penser, démontre une faculté de l'âme, qui dépasse toute mesure des sens. »[1]

 

Le sublime, selon Kant, idéaliste transcendantal, se voit donc intrinsèquement lié à l'idée d'« infini » ou, selon ses propres mots, d' « illimité ». Edmund Burke, trois décennies avant lui, avait déjà expliqué, dans sa Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau (1757), « pourquoi les objets de grande dimension sont sublimes ». Mais c'est surtout là ce qu'avait déjà dit, en des termes quasi identiques, un rhéteur tel que Longin, néoplatonicien du deuxième siècle de notre ère, dans Du Sublime, le premier essai, bref mais incisif, consacré à cette question. Y associant, lui aussi, la notion de « sublime » à celle de « grandeur », conformément à son sens originel d' « altitude » ou de « hauteur », il y affirme que « le sublime est l'écho de la grandeur d'âme ».

Rapporté à Fang Zhaolin, à son œuvre picturale tout autant qu'à ses qualités psychiques, dues notamment aux vicissitudes de son existence (adversité qui, surmontée, devient, en psychologie, la « résilience »), ce que Longin appelle ici la « grandeur d'âme » (mégalophrosynè, en grec ancien) peut être décrite également, si l'on affine ce concept sur le plan moral, comme la « noblesse d'âme ». C'est là ce que l'éditeur de la version française de cet ancien texte de Longin traduit par l'expression, plus métaphorique sans être pour autant moins subtile, de « grandeur de pensée » : une pensée perçue comme « hauteur de vues, de conceptions, de sentiments », telle une dimension subjective ou, mieux, une disposition de l'esprit en accord, sinon en harmonie, avec ses propres représentations, fussent-elle imagées (concrètes) ou conceptuelles (abstraites). C'est d'ailleurs ainsi – un regard surplombant, à distance critique, le monde – qu'Aristote envisageait la métaphysique !

Ces cimes de montagnes, phalliques et graphiques tout à la fois, sont aussi paradoxalement, selon le point de vue de qui les contemple (de bas en haut ou de haut en bas), comme les gouffres, quasi abyssaux, de l'âme, y compris dans ses sphères les plus inconscientes, aux confins de la psychanalyse : sommets et précipices, arrondis et aplats, vides et pleins, matière et esprit, s'y complémentent, plus qu'ils n'y rivalisent ou ne s'y opposent, pour y former, simultanément, la substance, au sens spinoziste, de l'être en sa totalité ainsi reconstituée. Alexandre Zinoviev, écrivain de génie, avait, pour exprimer ce type de contraste, un oxymore très suggestif : les « hauteurs béantes », ainsi que l'indique le titre de son principal roman.

L'analyse du « sublime » selon Longin - et on va voir à quel point elle concorde avec l'esthétique de Fang Zhaolin - ne s'arrête cependant pas là. Cette « grandeur d'âme », selon lui, se révèle être elle-même comme le reflet, sur le plan humain et subjectif, de ce qui, dans la réalité objective, s'avère être ce qu'il nomme, cette fois, la « grandeur de nature » (mégalophuès, dans la terminologie classique). C'est là chose parfaitement cohérente, au sein de la philosophie grecque, diffusée en grande partie par Platon, mais aussi chinoise, versée, quant à elle, dans le taoïsme professé par Lao-Tsé : l'homme et sa « grandeur d'âme » y entretiennent le même rapport avec l'univers et sa « grandeur de nature » que, toutes proportions gardées, le microcosme avec le macrocosme. Telle est la raison pour laquelle, dans bon nombre de tableaux de Fang Zhaolin, apparaissent des hommes et des femmes, à coté de cette nature grandiose, en miniature : autre caractéristique, par ailleurs, de l'art chinois en ce qu'il a de plus ancestral.

Davantage : c'est cela même, à travers ces deux vecteurs énergétiques que sont le Yang et le Yin, la voie, dans son intégralité cosmique, du Tao, « élan vital » (au sens où Nietzsche et Bergson l'entendent) par excellence !

Ainsi, forts de cette analyse conceptuelle - chez Kant comme chez Longin et Lao-Tsé - parvient-on mieux à définir, de manière à la fois plus ample et circonstanciée, l’œuvre picturale - ses abrupts et monumentaux paysages montagneux en particulier - de Fang Zhaolin. C'est, logiquement, dans une double perspective qu'elle s'inscrit tout naturellement : dans, d'une part, le registre esthétique du « sublime » selon un métaphysicien tel que Kant et, d'autre part, dans la vision intégrée du monde selon un linguiste tel que Longin, en passant par la cosmologie, certes plus traditionaliste au regard de ses origines mais néanmoins très modernisée ici, de Lao-Tsé. C'est dire si, à considérer cette double culture philosophique, l'art de Fang Zhaolin appartient, jetant même là un pont essentiel entre elles, tant à la civilisation orientale (de matrice taoïste) qu'occidentale (d'influence platonicienne).

C'est cela, très exactement, la transcendance du sublime : dépasser les limites de l'esthétique pour atteindre l'illimité de l'art, cet absolu que Friedrich Nietzsche appelait, lorsqu'il invoquait ce « grand style » inhérent au « philosophe-artiste », de ses vœux !

Le terme « sublime », dérivé, étymologiquement, des suffixes latins « sub  » (signifiant, littéralement, « sous ») et « limes » (signifiant « limite » et, en une deuxième acception, « frontière »), n'est-il d'ailleurs pas précisément, si on le découpe sémantiquement, ce qui, loin de tout dualisme artificiel, tend à transcender, afin de mieux en résoudre ainsi la naturelle dialectique (tant socratique qu'hégélienne), toute frontière, qu'elle soit géographique ou historique, sociale ou nationale, sinon politique ? Le substantif « sublimité », plus encore que l'adjectif « sublime », rend particulièrement bien cette idée.

C'est cela, aussi, le cosmopolitisme (de Pékin ou Shanghai à New York ou Londres), démocratique et humaniste à la fois, tolérant idéologiquement mais exigeant intellectuellement, de Fang Zhaolin, artiste, au terme de ce parcours initiatique, voire méditatif, en majesté. Sublime, en effet !

  DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de "Du Beau au Sublime dans l'Art - Esquisse d'une Métaesthétique" (Editions L'Âge d'Homme).

 

[1] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (Livre II : Analytique du Sublime), Vrin, Paris, 1979, p. 87-90 (trad. Alexandre Philonenko).

 

32-Fang Zhaolin,Trama tessitura rugosa con caratteri cinesi, inchiostro e colore su carta di riso, cm 69,5x70,5  14-Fang Zhaolin, Migliaia di montagne e fiumi, 1985, inchiostro e colore su carta di riso, cm 181x97

 


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1 réactions à cet article    


  • bob14 bob14 8 juillet 07:34

    Les peintres chinois contemporains se trouvent dans une situation délicate. Certains, séduits par les techniques de la peinture à l’huile, ont trop bien réussi : leur succès les a placés définitivement dans l’orbite des écoles de Paris, de Londres ou de New York, et, si estimable que puisse être leur contribution artistique, elle ne relève plus de l’univers chinois. D’autres s’accrochent à la tradition chinoise, ignorant délibérément le défi du monde extérieur : ils peignent aussi bien que l’on peut espérer peindre quand on a choisi de fermer les yeux devant les réalités de son temps. Un grand nombre d’entre eux croient pouvoir éluder le dilemme en cultivant parallèlement peinture traditionnelle et peinture occidentale, mais ils en arrivent ainsi à un dédoublement de personnalité quasi schizophrénique... !

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