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François Dosse, Michel de Certeau, Le marcheur blessé

François Dosse, Michel de Certeau, Le marcheur blessé

François Dosse, Michel de Certeau Le marcheur blessé, Editions La découverte, 2002, 2007

Biographies :

Michel de Certeau, né le 17 mai 1925 à Chambéry et mort à Paris le 9 janvier 1986, est un intellectuel jésuite français auteur d'études d'histoire religieuse (surtout la mystique des XVIe et XVIIe siècles) comme le montre son ouvrage La fable mystique, édité en 1982, et d'ouvrages de réflexion plus générale sur l'histoire, la psychanalyse, et le statut de la religion dans le monde moderne. Jésuite, il restera toujours fidèle à cette institution, bien qu'évoluant dans ses marges. Il est co-fondateur de l'École Freudienne de Paris, autour de Jacques Lacan. Il s'engage en faveur des étudiants en 1968. Historien de la mystique et a minima « convaincu d'expériences », Michel de Certeau est une personnalité complexe dont l'œuvre traverse tous les champs des sciences sociales. En 1984, il est élu directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales avec comme intitulé général de ses séminaires : « Anthropologie historique des croyances, XIVe-XVIIIe siècles ». L'influence psychanalytique se retrouve fortement dans son œuvre historiographique, où il analyse le « retour du refoulé » au travers des limites arbitraires de l'histoire officielle, et la survivance du « non dit » dans les marges de l'écrit. Il est une référence, souvent cité dans les recherches liées aux Cultural Studies. 

François Dosse, agrégé d'histoire, professeur des universités, a publié à la Découverte L'Histoire en miettes : des Annales à la "nouvelle histoire" (1987-2005), Histoire du structuralisme (1991-1992), L'Empire des sens : l'humanisation des sciences humaines (1995),Paul Ricoeur, Les sens d'une vie (1997, 2001), La Marche des idées, Histoire des intellectuels, histoire intellectuelle (2003) et Le Pari biographique. Ecrire une vie (2005)

Table des matières : Introduction - Non, je ne regrette rien - I. L'entrée en religion : 1. "naissance d'une vocation" - 2. "Un disciple indiscipliné du Père de Lubac" - 3. "La formation jésuite" : le parcours du compagnon" - 4. "L'aventure spirituelle : Christus" - 5. "L'érudit : le goût de l'archive" - 6."Les croisements avec Alphonse Dupront" - 7. "L'érudit accompli : le cas Surin" - 8. Vatican II : aboutissement ou envol ?" - 9. "Ces messieurs de la rue Monsieur" - 10. "Bibliothèque et revues religieuses" - II. L'entrée en modernité : 11. "L'événement Mai 68" - 12. "Le nouveau monde latino-américain : foi et révolution" - 13. "Lire. Transmettre. Pédagogies" - 14. "Le christianisme éclaté" - 15. "Le groupe de La Bussière" - 16. "La beauté du mort : une critique de l'histoire des mentalités" - 17. "Faire de l'histoire : l'opération historiographique" - 18. "Faire de l'histoire : une herméneutique de l'autre" - 19. "La traversée sémiologique" - 20. "Aux frontières de l'acte analytique" - 21. "De l'école lacanienne, en son écart" - 22. "Ce que Freud et Certeau ont fait de l'histoire" - III. Dans les marges de l'Institution : 23. "Aux marges des institutions religieuses" - 24. "Aux marges des institutions universitaires, jusqu'au succès tardif"- 25. "Dans les universités de pointe : Paris VIII et Paris VII - 26. "L'exil américain" - 27. "La réception anglo-saxonne" - IV. Le quotidien réinventé : 28. "L'enquête sur les pratiques culturelles" - "L'utopie Beaubourg" - 30. "L'espace habité" - 31. "Le jeu des arts de faire entre stratégies et tactiques" - 32. "Le tournant descriptif : une perception par le bas" - V. La fable mystique : 33. "Une cartographie de l'altérité" - 34. "Un historien de la rupture moderne" - 35. "La mystique : une science expérimentale" - 36. "Une anthropologie du croire" - 37. Une oeuvre au travail - Conclusion. Une figure de la mélancolie ? - Index des noms

Quatrième de couverture :

"Jésuite et historien spécialiste du XVIII siècle et de la mystique, sociologue de la culture du quotidien, anthropologue, sémiologue et cofondateur de l'école lacanienne, Michel de Certeau est une figure singulière de l'histoire intellectuelle du XXème siècle. Célébré par le Tout-Paris lors de sa disparition en janvier 1986, il fut toute sa vie un franc-tireur. Position qui n'a sans doute pas permis de mesurer son apport au renouvellement des sciences humaines en général et à l'histoire en particulier. Jésuite fidèle à son engagement religieux, fortement interpellé par la "prise de parole" du mouvement de Mai 68, Michel de Certeau aura aussi accompagné le questionnement des chrétiens confrontés à la modernité et à la crise de l'Eglise.

Dans cette biographie passionnée, François Dosse fait parcourir au lecteur les multiples lieux et milieux, laïcs et religieux, traversés par Michel de Certeau, dessinant le parcours singulier et fulgurant d'une figure attachante engagée dans tous les grands travaux de son temps. L'auteur a conduit une vaste enquête auprès de deux cents témoins de la vie et de l'oeuvre de Certeau, restés à jamais marqués par le caractère lumineux de son rapport au monde.

Ce livre restitue cet enchantement et entend faire partager le parcours incarné d'une pensée aussi forte qu'originale et qui, loin de sa dispersion apparente, semble animée par une mystérieuse quête mystique."

Critique :

"A travers de multiples témoignages, Dosse reconstruit l'itinéraire complexe de cet homme habité par une blessure secrète et qui sut transformer sa mélancolie en un art angélique de faire naître chez l'autre une rupture existentielle, susceptible de le rendre étranger à ce qu'il croyait être." (Le Monde)

Mon avis sur le livre :

"Ce m'est tout un que je vive ou je meurs, il me suffit que l'Amour me demeure." (Jean-Joseph Surin)

Au moments des "événements" de Mai 68, Paul Ricoeur essaya, en tant que doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de ce qui deviendra en 1970 l'université de Nanterre Paris X, de concilier les antinomies qui structurent la vie politique et sociale : l'utopie et le réel, l'horizontalité et la verticalité, l'ordre et la liberté, la marge et l'institution et qui devinrent l'enjeu, à l'époque, d'un conflit aussi imprévu que violent dont il fut le bouc émissaire (cf. François Dosse, Paul Ricoeur, Les sens d'une vie, Editions de la Découverte, chap. 46 : "Mai 68 : le temps prophétique" et chap. 47 : "Le décanat au risque de la poubelle"). Le dilemme qu'il affronta avec un courage admirable est loin d'avoir disparu. Il fut aussi, d'une autre manière, celui de Michel de Certeau, "Jésuite contestataire", aux marges de l'ordre social et religieux, très marqué lui aussi par les événements et la "prise de parole" de Mai 68.

Il y a plusieurs sortes de relations possibles avec l'institution (une famille, un Parti politique, une congrégation, une Entreprise, une Eglise...), avec ses dogmes, sa violence réelle ou symbolique et ses exclus , que Certeau appelle la "pourriture nécessaire" (Luder = garce, traînée, s...), reprenant un terme du président Schreber, ce grand paranoïaque étudié par Freud (cf. p. 332 et suiv. "De l'Ecole lacanienne en son écart") : on peut s'en accommoder naïvement ou cyniquement, la subir douloureusement, la critiquer et la combattre frontalement. Certeau, lui, avait choisi la position du franc-tireur. Mais contrairement à ce qui a été dit, même s'il fut souvent au bord de la rupture, il ne rompit jamais.

La question du désir (et du manque) est au coeur de la pensée et de la vie de Michel de Certeau. Mais entre le désir et l'ordre (la nécessité, le signifiant, les choses, l'organisation, l'économie...), il ne peut y avoir de mariage d'amour, mais seulement de raison et des accommodements nécessaires ; c'est pourquoi, comme le dit François Dosse, Certeau fut un "marcheur blessé", un mystique à la manière de Labadie et de Surin, un être surexposé, un "rieur mélancolique", hanté par une blessure secrète, toujours "au bord de la falaise", comme il le dit de Michel Foucault. Mais ce "marcheur blessé" ne fut pas pour autant un "mystique désincarné", cherchant son salut hors du monde. Comme le montre François Dosse, Certeau était tourmenté par les choses d'ici-bas.

La question de ce "marcheur blessé", blessé à la manière de Jacob à l'issu de son combat avec l'Ange n'était pas de savoir comment "d'ici-bas vers là-haut s'évader au plus vite" (Apologie de Socrate), mais comment rester authentiquement chrétien dans le monde sécularisé d'aujourd'hui. Quel témoignage apporter ? quelle parole incarner ? Quelle différence signifier ? 

Non seulement Certeau ne chercha pas à fuir la réalité en s'évadant dans les "arrière-mondes", mais aucun des combats sociétaux de son époque ne lui fut étranger (la contraception, la sexualité, la justice sociale, l'éducation, la défense des minorités, la transformation de la vie quotidienne, la réappropriation "braconnière" d'espaces de liberté...), mais jamais non plus il n'absolutisa ces combats. Sa foi dans le dialogue amoureux entre l'homme et l'absolu (ou Dieu, de quelque façon qu'on le nomme) ne prirent jamais la forme d'un quelconque "millénarisme".

Si Ricoeur fut une sorte de père (comme Maurice Clavel, mais d'une manière très différente, car on n'imaginerait pas Ricoeur sur les barricades !), Michel de Certeau fut un frère aîné auquel on vouait une affection qui dépassait la relation maître-élève.

Je n'étais pas partie prenante, à l'époque, de sa critique de l'institution ecclésiale à laquelle il ne cessa pourtant jamais d'appartenir et j'avais du mal à discerner la différence entre le "corps mystique" et l'institution dont je doutais (à tort) qu'il y ait quelque chose à en tirer, mais je partageais et je partage encore, "comme n'importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ" (Bernanos) son désir de "l'Autre" ("l'autre du désir"), celui d'un infini qui se dérobe et dont nous n'arrivons pas à nous consoler de l'absence... Et c'est bien ainsi car l'absence aussi est une grâce.

Tous ceux qui ont connu Michel de Certeau ont été aussi impressionnés par son intelligence hors du commun et son immense érudition que séduits par sa gentillesse, sa disponibilité, son sens de l'écoute... Il était de ces coeurs purs dont Jésus dans "Le Sermon sur la Montagne" promet qu'ils verront Dieu. Certains sont allés à son sujet jusqu'à parler de "sainteté". Si l'absence est une grâce, c'est dans l'oxymore - figure qu'il affectionnait particulièrement - d'une "grâce douloureuse", que Michel de Certeau nous manque.

Citation :

"Avant ce chant de sortie (Edith Piaf, "Je ne regrette rien"), la lecture du Psaume 41 par Pierre Lardet, la lecture de l'Evangile de Marc 9 (2-10) par le Père Joseph Moingt et la communion, Stanislas Breton lit à l'assistance un poème auquel Certeau tenait au point qu'il souhaitait qu'il fût celui de son dernier passage. Son auteur, Jean-Joseph Surin, le père jésuite mystique du XVIIème siècle, auquel il a consacré l'essentiel de sa vie de travail, aura été jusqu'à cet instant ultime son ombre, son double. Selon Stanislas Breton, Surin "signifiait à Michel la question lancinante, l'instance ou l'écharde qui blesse l'intellect autant que le corps, et l'écriture autant que le savoir". Ce poème, lu devant son cercueil, a en effet valeur testamentaire : il incarne - nous le verrons - un itinéraire, celui de Surin comme celui de Certeau, à jamais en transit, en quête d'un commencement et d'un voyage vers l'autre. Il définit la voie d'une aventure périlleuse, indéfinie et solitaire qui fut bien celle d'un Certeau toujours au bord du précipice, "au bord de la falaise", comme il le disait de Michel Foucault. A lui seul, ce cantique écrit en 1660 par le père Surin est l'expression métaphorique de toute sa vie, sa condensation et sa cristallisation :

"Je veux aller courir parmi le monde,

où je vivrai comme un enfant perdu ;

j'ai pris l'humeur d'une âme vagabonde

après avoir tout mon bien répandu.

Ce m'est tout un, que je vive ou je meure,

il me suffit que l'Amour me demeure.

 

Si de la mer je touche le rivage,

Et que l'Amour d'y voguer m'ait permis,

Dans un vaisseau sans voile et sans cordage,

J'irai partout malgré mes ennemis.

Ce m'est tout un, que je vive ou je meure,

Il me suffit que l'Amour me demeure.

 

Heureuse mort, heureuse sépulture,

De cet Amant dans l'Amour absorbé,

Qui ne voit plus ni Grâce ni Nature,

Mais le seul gouffre auquel il est tombé.

Ce m'est tout un, que je vive ou je meure,

il me suffit que l'Amour me demeure."


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